L’intelligence : Une définition totalisante
Intro: L’intelligence est une définition qui n’a pas fini de faire débat, mais si sa définition reste floue, voire restrictive, il n’empêche que nous l’avons intériorisé comme LA définition. Retour sur ce qu’est l’intelligence, ses mécanismes, son pouvoir.
1- Une définition académique :
Larousse : - l’intelligence : capacité d’assimiler et de restituer des savoirs, connaissances.
Cette définition est celle qui est majoritairement utilisée, bien que ce ne soit pas de manière consciente (elle résulte d‘une intériorisation, en particulier dans le système scolaire), c’est effectivement cette définition qui trône.
Il est important, pour traiter la définition de l’intelligence, de s’intéresser aux termes utilisés.
Capacité: Le terme capacité est à opposer à celui de faculté. En effet, l’intelligence est bien trop souvent rattachée à la faculté, à l’inné, au naturel. Le don. Bourdieu parlait du mythe du Don. Il avait effectivement raison, un don relève moins de la nature, que du social, que d’une construction. L’intelligence n’est pas une faculté pour plusieurs raisons :
Statistique: la réussite scolaire (si on la prend comme preuve d’intelligence) est fortement dépendante du milieu social. Or l’intelligence ne relève pas d’une distribution génétique qui répondrait à un ordre social.
Scientifique/philosophique: Si l’on considère que ce qui différencie l’homme de l’animal, c’est la perfectibilité, le maniement/construction d’outils, le langage… , ceci n’étant pas de l’ordre d’une « nature humaine » (pour cela on peut prendre l‘exemple de Victor de l‘Aveyron qui met en avant la prééminence de l‘acquis sur l‘inné) on voit mal comment l’intelligence ne serait pas de même. En effet comme le dit si bien Jean Pierre Terrail dans « Ecole, l’enjeu démocratique » : « On ne naît pas intelligent, on le devient. »
Biologique: « ce sont les influences que nous recevons de l’extérieur qui façonnent les circuits de notre cerveau, grâce au mécanisme de la plasticité synaptique. La taille et l’efficacité des synapses sont liées à la quantité d’informations qui les traversent. L’apprentissage, la mémoire, les effets de l’éducation, de l’entraînement, dépendent de ce phénomène. » (Marc Jeannerod « Le Cerveau intime »)
En résumé, l’intelligence est la résultante de l’essor et de l’exercice de la pensée. Il n’y a donc aucune fatalité à l’échec, c’est en se confrontant à la difficulté (raisonnable), que l’on peut surmonter la difficulté.
2- « Devenir intelligent » :
L’intelligence se forme et s’entretient. On a bien trop souvent tendance à croire que l’école a le monopole de la formation de l’intelligence. Si l’école est bien à l’origine de notre entrée dans la culture écrite, ainsi que dans la création d’un rapport lettré au langage (grammaire, syntaxe…). L’intelligence ne se limite pas à la définition académique et scolaire d’une réussite à un examen par la restitutions de savoirs. Et pourtant.
N’avez-vous jamais entendu un enseignant dire d’un enfant qu’il était intelligent, et ce , parce qu’il avait de bonnes notes, qu’il était actif, sérieux, motivé. S’en tenir à cette définition de l’intelligence, c’est exclure de fait les élèves qui n’ont pas de bonnes notes, qui sont moins actifs (mais il est important de rappeler que la pensée s’effectue majoritairement en dehors de l’oral), qui sont moins motivés. (or la démotivation n’est pas une cause de l’échec, mais sa conséquence, on ne naît pas démotivé, on le devient.) C’est là le tour de passe-passe qui vise à faire croire que l’on est intelligent si l’on réussit à l’école. Mais c’est par là même tout un système qui encourage cette définition, les examens, la compétition, la course aux diplômes (encouragée par le marché du travail). Le diplôme comme un révélateur d’intelligence, et de performances. Il est moins glorieux d’être diplômé d’un CAP que d’un Master. Ensuite, il y a une hiérarchie de l’intelligence selon la discipline. Certaines bénéficient d’un prestige inattaquable (mathématiques, médecine, et plus généralement, les sciences dîtes “dures”.)
Penser l’école comme révélatrice de l’intelligence d’un individu revient implicitement à valider la loi du handicape socio culturel. Les enfants de milieux populaires auraient des ressources inférieures aux enfants de milieux bourgeois, leur réussite serait plus compromise, du fait d’une intelligence moindre. Il est évident que l’on ne formule pas ceci ainsi, mais c’est pourtant bien le principe directeur qui gouverne le sens commun.
Si les ressources sont effectivement supérieures dans les milieux bourgeois, ce n’est pas pour autant qu’il en manque aux autres. C’est là l’astuce, on fait passer l’avantage des uns pour l’incapacité des autres. Pour défendre ce point de vue, les écrits ne manquent pas, en tête : Sir Bourdieu et Passeron.
Les milieux bourgeois favorisent l’entrée dans la culture écrite à leur enfant, ils peuvent assurer un suivi scolaire à l’extérieur de l’école. Il est indéniable que les enfants de milieux bourgeois partent (en général) avec un avantage, mais un avantage qui est tout relatif ! Et cet avantage n'explique pas les différences de parcours. En effet, dans ce cas les enfants de milieux bourgeois auraient le bac avec mention, et ceux de milieux populaires sans.
L’ouvrage précédement cité de J.P Terrail démontre et explique en quoi tous les enfants sont capables. En résumé, il existe effectivement des pratiques langagières différentes selon les milieux sociaux, mais « aucune façon de penser […] n’apparaît dépourvu de logique et de conscience relative de soi, et réductible au degré zéro de la réflexivité ». En effet le langage induit une logique régie par la causalité. Donc, tous les enfants sont capables d’intégrer les différents savoirs et techniques transmis par l’école, tous sont capables d’accéder à un bac d’enseignement général !
Vous me direz comment se fait-il que un jeune sur 3 accède à un bac général, et, pourquoi les enfants de milieux populaires en représentent une minorité. La question mériterait une réponse de plusieurs pages. Je ne peux que vous conseiller d’aller lire Terrail. Mais en résumé (très résumé !): les principes éducatifs ne favorisent pas les enfants de milieux populaires, l’enseignement hors école n’est pas le même selon les milieux et, la majorité des enseignants ne réagissent pas à une difficulté d’abstraction et de compréhension de la part des élèves de milieux populaires, ils l’anticipent. De fait ils réduisent leurs attentes, limitent les difficultés, et ainsi « donnent moins à ceux qui ont moins ».
3- Le pouvoir d’une telle définition :
L’utilisation d’une définition engage plus que la définition elle-même. Toute définition transcrit des représentations, des enjeux, une certaine conception.
La définition scolaire de l’intelligence à de nombreux effets néfastes :
- orienter les élèves considérés par l’institution comme « en difficulté » vers les filières socialement dévalorisées. Ce sont les fameuses classes de niveaux au collège, qui conduisent ensuite les élèves vers des filières manuelles. Si la classe de niveau semble louable vue de l’extérieur, elle est nettement moins efficace qu’elle prétend l’être. En effet, les élèves à l’intérieur de classes de niveaux ne rattrapent jamais le niveau de ceux en parcours « normal ». Le fossé reste donc grand et s’avère être un obstacle pour des études longues. De plus, l’entrée dans une classe de niveau se révèle être un stigmate pour l’élève. Stigmate que l’élève va porter durant sa scolarité et qui, par un retournement du stigmate, peut l’enfermer dans une scolarité de l’échec. A force de le qualifier de « stupide, gogol… » l’élève adopte une attitude qui l’empêche de rattraper ensuite une classe classique.
- entraîner chez ces élèves une image dévalorisée d’eux mêmes. (avec toutes les conséquences que cela peut entraîner) La compétition insérée dès la maternelle confronte les enfants à leurs premiers échecs. Echecs qui se traduisent par un redoublement. (individuation de l'échec).
- reproduire un ordre social qui consiste à laisser aux enfants de classes supérieures et moyennes les fonctions valorisées, de pouvoir…
J’en oublie probablement. Ce qu’il est important de comprendre, c’est que l’Ecole unique n’est pas démocratique (sauf dans son accès, et cela est encore discutable), elle n’est pas synonyme d’égalité des chances.[ Mais, c’est aussi un reproche facile que l’on peut faire à l’école, en 30 ans elle a vu ses effectifs se multiplier, elle doit donc concilier avec des populations de plus en plus variées. C’est là une question qu’il faut se poser, comment l’école peut elle gérer l’échec scolaire si, parallèlement on la rend accessible à tous ?]
La définition de l’intelligence est restrictive car assimiler des connaissances et les restituer n’est qu’ une facette de ce qu’est véritablement l’intelligence. Selon moi, la définition de l’intelligence est: la capacité de s’adapter et de réagir à une situation. Un enfant qui a des difficultés à l’école peut présenter de brillantes capacités d’adaptation dans une autre situation, une rapidité de réaction. L'école nous place dans une situation, celle de l'élève. Elle fait appel à des concepts, des logiques différentes. Mais dans une autre situation, la capacité d'adaptation ne dépendra pas nécessairement d'un concept. L'intelligence est un tout, elle n'est pas seulement conceptuelle, ni seulement pratique...
Elle est tout cela à la fois.
Ma définition ne répondra jamais complétement à ce qu'est l'intelligence, j'esquisse une réponse. L’intelligence est une notion qui mérite d’être contestée, d’être remise en question… C’est là toute l’importance du doute.
Il faut mieux savoir croire que croire savoir.