Chapitre 1
Le suicide social
Après tout, pourquoi pas ? Pousser l’affaire dans son dernier prolongement. Aller au bout du truc. Plonger jusqu’au fond pour y voir la couleur réelle du bouillon. Aller sur le terrain et voir les choses de l’intérieur, comme le déclarent nos politiciens. Etudier le phénomène en vraie grandeur comme le proclament les scientifiques. Se foutre dans la merde jusqu’au cou comme l’exprime le café du comptoir, pour appréhender réellement à quel point ça pue. Et ensuite ? Raconter le voyage et essayer de remonter la pente avec les droits d’auteur du bouquin… Joli comme défi, risqué comme pari, un peu gros comme gag !
Et si le livre fait un flop ? C’est la campagne électorale qui commence. Tu n’es pas le premier à faire ça, déjà des journalistes l’ont fait ! Tu vas l’écrire comment ton livre quand tu seras SDF ? Ton ordinateur tu vas le brancher sur les piles des ponts ? C’est toujours des piles mais elles ne fournissent que le courant des rivières qui passent dessous. Et Elise ? Tu penses à Elise ? L’an prochain, elle entre au collège. Oui je pense à Elise, surtout à Elise. Je l’imagine déjà en train de remplir la fiche que je faisais remplir à mes élèves en début d’année scolaire : nom, oui, nom du père… C’est de plus en plus fréquemment que des enfants appellent papa un homme qui n’est que le deuxième compagnon de leur mère, et des fois ils oublient. Profession du père : écrivain invalide, ou invalide écrivain. J’imagine les questions du prof principal :
– Ton père écrit, il publie des livres, il écrit des romans ? Et la réponse gênée d’Elise :
– Ben…il écrit beaucoup, mais il ne publie pas souvent !
– Ah, oui, et il écrit quoi ?
– Il a fait des poèmes et les a envoyés aux éditeurs mais il attend toujours les réponses…
Silence embarrassé du prof…
Question suivante : domicile du papa si vous ne vivez pas avec lui. Réponse d’Elise : la dernière fois que je l’ai vu, c’était au camping des flots bleus, mais maintenant il doit être fermé, la saison est finie !
Elise dire de moi que je suis un SDF ! Non, je sais qu’elle trouvera une échappatoire.
Et moi ? Me dire que je suis en train de devenir un clodo ? Possible ça ? Pourquoi pas ? Fille aînée en est déjà convaincue, qui l’annonce à qui veut l’entendre. Il faudra sans doute que je me mette ça dans la tête un jour. Ce qui est sûr, c’est que je suis sur la bonne voie. Plus de mutuelle : le bridge à trois dents manquant, les lunettes qui devraient corriger d’une dioptrie supplémentaire. Loyers en retard, découverts abyssaux en banque, téléphone à moitié coupé, factures qui traînent, prélèvements rejetés, frais d’analyse de compte… Ah les frais d’analyse de compte ! J’y reviendrai certainement si je trouve une manière appropriée de raconter comment les banquiers vous enfoncent dans la merde avec une efficacité incroyable dès que vous y êtes un peu plus profond que les chevilles.
Pourquoi mettre tant d’énergie à écrire pour annoncer une catastrophe qui n’est pas complètement inéluctable, plutôt que de s’employer à éviter ladite catastrophe ? Question inverse : Pourquoi gaspiller mon énergie à me battre alors que, vu ce qui m’est déjà tombé dessus, je devrais ne plus avoir d’énergie du tout. S'il me reste de la force pour écrire, c’est peut–être aussi bien de la garder et de dire, oui, de dire ce que c’est que de sombrer. Dire comment et pourquoi on sombre. Dire comment, en ayant une pension d’invalidité équivalente à un Smic, ou trois fois et demie pas de bol ou –et– en étant même qu’à moitié un con quelque part, comment on peut se retrouver à la rue parce qu’on en a marre de se battre contre des murs et que l’on est découragé. Le dire pour que cela se sache mieux parce que ceux à qui ça arrive ne le racontent, en général, pas.
Décider de plonger délibérément dans cette galère est–ce sincère ? Est–ce un « suicide social » ? Est–ce une manifestation de courage, d’orgueil mal placé, d’inconscience, d’immaturité que d’être dans l’imminence d’une expulsion domiciliaire et de décider de faire un bouquin pour raconter le scénario des évènements plutôt que de faire en sorte que ce scénario ne voit pas son terme ?
Le suicide social a cela comme avantage de n’être pas mortel et je pense, (j’espère ne pas me tromper) que quelque part il doit permettre une résurrection ne devant rien au principe des religions orientales ; du moins je le souhaite car je n’aimerais pas me réincarner en golden boy ou en garçon coiffeur. Ce sont des exemples, hein ! Rappelons qu’il n’y a pas de sot métier, rien que de….air connu. Le suicide social devrait, dans mon cas, je le souhaite vivement, n’être que temporaire, mais je sais qu’il laissera des traces. Et j’en prends le parti quand même ?
Oui, parce que parmi les motivations au suicide, la principale est l’idée que se fait le candidat au grand saut, de son inutilité ou de sa seule faculté à nuire. Dans la plupart des déclarations écrites de suicidés qui expliquent leur geste on retrouve ce point à peu près constant qu’ils en sont arrivés au moment de croire (ça peut être vrai, ça peut aussi être faux…) que plus personne n’a besoin d’eux, qu’ils sont complètement inutiles, voire même qu’ils ne peuvent que nuire aux autres s'ils restent en vie. Ce n’est pas le lot du candidat au suicide social, qui répond d’avantage à une lassitude, au manque de motivation pour continuer à se battre.
Le suicide social, (je ne serais pas le premier cas recensé !) s’apparente à une petite mort économique, à une léthargie plus ou moins voulue, plus ou moins délibérément acceptée, plus ou moins subite, plus ou moins subie aussi, dans la plupart des cas. Le suicide social est une maladie aboutissant à une mort progressive, plutôt qu’un geste unique, délibéré. Tout esprit sensé a le temps, (le loisir ?) de la voir arriver. Cette maladie a ses causes, ses effets, ses remèdes aussi. Oui ses remèdes, certes, mais le problème est bien souvent que le malade en a marre de se soigner et qu’il en arrive à se dire –morte la bête, mort le venin–, que quand il sera allé au bout, il n’ira pas plus loin. Le bout de la mort économique, ça n’a rien d’exotique, c’est juste de l’autre côté de la porte, si j’ose dire…
La porte, les portes… La porte de la maison qui s’est définitivement fermée sur vous et les huissiers, les portes de la voiture qui ont claqué une dernière fois, la porte de la banque qui vous est gentiment mais fermement refusée, la porte du train ou du car qui ne chuinte plus devant vous, la porte du supermarché gardée par un cerbère qui ne vous quitte pas de l’œil, ce qui fait que vous ne pouvez même pas piquer une tranche de jambon ou un camembert et que vous regrettez de l’avoir poussée. Voilà, la mort économique, résumée en cinq lignes.
La réalité économique se résume aujourd’hui à la possibilité, ou non, de franchir des portes, cinq portes essentielles : celle de la maison, celle de la voiture, celle du transport en commun, celle de la banque et celle de l’épicier du coin. Une seule porte vous est fermée aujourd’hui… dans un délai de trois à quatre mois vous vous cognez aux quatre autres, quasi inéluctablement.
Que faire, qu’être quand on n’a plus de domicile, plus de voiture ? Que faire ? Attendre. Qu’être ? Un SDF.
La mort sociale : elle peut vous tomber dessus violemment, à l’improviste, sans que vous n’ayez les moyens physiques ou intellectuels de l’éviter. Elle peut arriver plus doucement, plus lentement et vous trouver à un moment où vous pourriez la combattre mais où vous n’en avez plus envie, où selon l’expression moderne : ça vous prend trop la tête, et elle devient alors un suicide social.
Comment en arrive–t–on là ? Divorce, séparation, maladie, addiction quelconque, accident, malchance, connerie… Qu’importe ? Des causes, on pourrait sans doute en faire un inventaire à la Prévert. Là n’est pas le propos. Toutes les causes sont de fausses causes à mon avis. Tout et n’importe quoi peut mener à la mort économique et le même "tout", en pire et le même "n’importe quoi" en pis, peut ne pas y mener. Ce qui mène à la mort économique c’est la lassitude. Trop c’est trop, et si le trop peut arriver à différents moments, il reste que quand il arrive, l’affaire est pliée.
Les signes avant–coureurs sont connus. Les plus fréquents ? Je ne suis pas expert en la matière, mais je suppose qu’ils doivent se trouver dans la liste qui suit : premier retard dans le paiement du loyer (ou premier impayé sur le prêt de la maison), suppression du découvert autorisé à la banque, impossibilité de faire le plein de la cuve de fuel, première fois que l’on est obligé de laisser le chariot à la caisse du grand magasin parce que la carte bleue « ne passe pas », première prime de 90 euros parce que l’on a trois mois de retard sur le contrôle technique de la bagnole, première lettre de relance de l’A.P.E.L. pour la note de cantine du petit dernier, première année qu’on ne bouge pas au mois de juillet et au mois d’août, l’Express ou le Nouvel Obs qui n’est pas arrivé cette semaine, plus de cartouche de Gauloises ou de Marlboro à la maison, mais un paquet bien seul et toujours aux trois–quarts vide, etc., etc.
Et alors ? A qui, une de ces mésaventures n’est–elle pas arrivée ? Certainement il est des gens à qui aucune de ces mésaventures n’est arrivée. Plus sûrement, une ou plusieurs de ces mésaventures sont arrivées à des milliers de gens sans en faire des SDF pour autant. Et ce qui est encore plus sûr, malheureusement, c’est que tous les SDF en ont connu plusieurs. On ne naît pas, ou si peu, SDF en France. Je suis à peu près persuadé que 80 % au moins des SDF actuels ont leur permis de conduire et ont eu un jour, sinon une voiture, du moins un engin de locomotion à peu près digne de ce nom. Alors ? Cherchez l’erreur. On n’est pas SDF par vocation, ça se saurait…
Simplement, il arrive un moment où l’on en a marre et où l’on se dit : « Après tout, je ne me ferai plus chier à essayer de conserver ce que j’ai, quand je n’aurai plus rien ».
Hier, je suis allé chercher 30 litres de fuel à la station service et je les ai vidés dans ma grande cuve vide de 1500 litres. Ah, j’oubliais : j’étais vachement content, il a encore baissé, il ne coûtait que 95 centimes le litre. Oui, mais chez Leclerc il ne coûte que 70 centimes…Ah oui, mais tout le monde sait que c’est un luxe d’être pauvre en France. Autre chose ? Ouais, sur les 28 kilomètres de nationale 7 que j’ai dû parcourir pour aller chercher du fuel, avec ma voiture non assurée et qui a un an de retard pour le contrôle technique, je n’ai pas vu un seul gendarme… C’est du bol, hein ? ! …
Tout ça pour vous dire que ça fait une heure que je chauffe la chambre, il faut vite que j’aille fermer le radiateur et que je me réchauffe sous les couettes, parce que dans le bureau où j’écris depuis deux heures il fait…je vais voir…
16° quand même !
lundi 22 janvier 2007.
Pas de bonne nouvelle, aujourd’hui. Etonnant, non ! Au courrier, ce matin j’ai fais connaissance avec un nouvel organisme de recouvrement, celui de Cétélem. Fort polis ces gens, ma foi : il me disent gentiment que comme deux prélèvements n’ont pas été honorés, soit 115 euros et 135 euros (ben, oui, les frais), il faut que je leur rembourse tout de suite les 2500 euros que je leur dois. C’est d’une logique implacable, je ne peux pas rembourser 250 euros, il faut donc que j’en rembourse 2500… Bon, on a le temps de voir.
Mon problème le plus immédiat c’est de ne plus avoir de connexion Internet. Comme on dit à la Croix–Rousse, « c’est ben ce qui me marpaille le plus le cotivet ». Pour ça je me bouge vraiment depuis le début du week–end, mais sans résultat probant. Il s’agit de payer 35,79 euros, pas de quoi fouetter un chat, mais il s’avère que sans carte bleue, c’est complètement impossible d’avoir une reconnexion rapide. Il faut à AOL, vive l’Amérique ! trois semaines au minimum pour encaisser un chèque. J’avais mis quelques bricoles en vente sur Ebay, les ventes se terminaient ce soir et j’aurais aimé les suivre… Elles sont finies à l’heure qu’il est, sans moi.
En début d’après–midi je me suis propulsé, pedibus cum jambis, jusqu’à la bibliothèque municipale, pour me heurter à une porte close : fermé le lundi. A la tombée du soir je me suis motivé à prendre la voiture pour aller jusqu’à Roussillon. Le risque est énorme, je le sais, d’autant plus que j’étais bien obligé de traverser le carrefour de la Nationale 7. Et si cette foutue bagnole me fait son sale coup, de plus en plus habituel, de s’arrêter bêtement quand elle le décide, comme ça là, par exemple au milieu du carrefour ? Chance, elle ne l’a pas fait.
Le cybercafé ? Super, joli cadre, château du XVI ème, parc, verdure, belles pierres. Il manquait juste un détail dans les pages jaunes : il est ouvert le jeudi, le vendredi et le samedi. Comme quoi il y a bien des gens qui gagnent du fric, en France, ils n’ont besoin de travailler que trois jours par semaine.
En redescendant du château, coup de veine, oui, quand même, un petit de temps en temps il ne faut pas exagérer : une place de parking libre juste devant le centre social. Je tente le coup… Surprise ! plein de gens, tous avec le sourire, gentils, des blacks, des blancs, des beurs, adultes ados et enfants, deux charmantes dames à l’accueil.
– Bonjour, mesdames, je suis un peu dans la merde en général, et un peu plus en particulier, parce que je n’ai plus d’Internet. Est–ce que vous pouvez me dépanner ?
– Bien sûr, monsieur, mais l’animatrice n’est pas là. Vous saurez vous débrouiller ?
– Je pense, mais je …
J’avais préparé le laïus : je ne suis pas de Roussillon mais de Saint Maurice, j’ai un justif…….etc…Mais elle a décroché le téléphone :
– Tu es là Samira ?
– …
Et Samira est en haut de l’escalier !
– Venez monsieur.
– Bonsoir.
– Vous saurez vous débrouiller, l’animatrice n’est pas là. Voilà, il y a Explorer ou Mozilla.
– Merci.
Et me voilà installé ! Des fois les choses se passent bien, pourquoi, des fois ? Pas de bonnes nouvelles, sur Internet, pas de mauvaises non plus. Mes ventes sur Ebay se présentaient plutôt mal à trois heures de leur fin, peut–être 150 euros ce soir…On verra demain.
Il faisait bon, dans la salle de bibliothèque. Des gamins sont passés, m’ont dit bonsoir. Ils se sont installés pour faire leurs devoirs. Je serais bien resté une heure ou deux de plus au chaud, mais je craignais qu’Alex ne me téléphone et ne trouve personne pour lui répondre. Allais–je flasher, en rentrant, sur les voyants de l’AOL Box allumés ?
Je suis repassé au comptoir d’accueil :
– Merci mesdames, c’était super gentil. Je vous dois quelque chose ?
– Non, non… Vous revenez quand vous voulez.
… Et quand je serai SDF ?
Je m’en vais, un peu sous le choc. Où s’arrête le champ des possibles, où commence le chant de l’impossible ? A cinquante trois ans, on en a encore des choses à découvrir.
Je n’avais pas de message de Marie–Claire, on est lundi, elle devait me téléphoner mercredi. Normal. Tout va bien.
Presque 22 heures, j’attends toujours le coup de fil d’Alex. Lui aussi m’a zappé ? Ça m’étonne de lui. Un empêchement entre les copies à corriger, les cours à préparer et les quatre mômes ? Bizarre. Il devait payer mon fournisseur d’accès Internet par carte bleue dans la journée…Les voyants rouges de l’AOL Box sont désespérément éteints. Je n’ai pas eu le courage de ressortir vers 20 heures pour lui passer un coup de fil, il pleut une bruine glaciale, la cabine est à 600 mètres, et merde…
J’ai fait 81 parties de Freecell aujourd’hui. Connerie ! Je me suis saoûlé de Johnny. Comment on écoute ses chanteurs ou sa musique préférée quand on est SDF ? Il va falloir prévoir un baladeur ; Et les piles, connard ?
Il faut quand même que je l’écrive pour voir l’effet que ça fait :
L A P R E M I E R E F O I S Q U E J E D E M A N D E U N C O U P D E M A I N A M E S P R O CH E S I L S R E F U S E N T L ‘ U N E T L ‘ A U T R E D E M ‘ A I D E R !
Laurence vient de m’appeler, je ne suis pas tout à fait seul au monde. Elle est allée voir mon compte Ebay pour moi. Vendu pour presque 300 euros, c’est pas mal. Il faut que je vende les machines à bois.
Mardi 23 janvier 2007.
Super, grâce à Alex j’ai récupéré ma connexion Internet. Il y a des moments où il vaut mieux avoir des amis que de la famille !
Au centre social, moins de chance aujourd’hui, j’ai attendu 25 minutes avant de tomber sur une sous–sous–sous directrice à la con qui m’a éteint l’ordinateur sous le nez en me disant qu’ils avaient des problèmes de virus. C’est sûr que le virus de la connerie n’en finira jamais de faire des victimes et trouvera toujours de quoi prospérer !
J’ai donc inauguré cet après–midi, en allant dans un cybercafé. Sympa, parking juste devant, siège confortable, ordinateur assez rapide. Pas donné : 8,5 euros pour une heure et demie de connexion et 8 formats A4 en noir et blanc, mais le café était délicieux et ils ont oublié de me le compter. Et tout compte fait, vachement pratique : sept jours sur sept et jusqu’à 22h30.
L’Eau m’a appelé bien sûr, ça m’a réconforté un peu, mais je suis toujours gravement sous le choc de l’attitude de Danielle et Philippe. Je ne comprends pas…Ou, je comprends trop bien !
Je caille : 14° dans le bureau… Demain, il fera jour. Et il y aura 20 centimètres de neige ?
Dimanche 20 janvier 2008.
Merde, je me suis raté……