La raison de la possession
Vers midi, quelqu’un vint à nouveau, avec fort agacement, frapper à sa porte. Il se réveilla durement en se collant un oreiller sur la tête pour étouffer les coups et se tourna sur le flanc, tournant le dos à la porte.
- Gabriel ? fit la voix du roi.
- Bon Dieu, c’est pas vrai, grogna l’interpellé sans bouger.
- Vous êtes réveillé ?
- Non ! claqua l’autre avec colère.
- Mais désirez-vous manger quelque chose ?
- Non, ça va. Tout ce que je veux, c’est dormir !
- Bien, pardonnez-moi. Si vous désirez, vous pourrez y ajouter une touche personnelle à la chapelle que nous avons préparée pour les funérailles de mon fils demain.
Gabriel leva les yeux vers le lapin en peluche qui séchait encore au soleil, le fixant de son œil unique. Avec entrain, il se leva et s’approcha de la commode pour en sortir une trousse de couture qu’il jeta sur le lit. Puis il prit le lapin et retourner se faufiler sous les draps en s’asseyant. Il examina la peluche pour voir où recoudre exactement et fortifier certaines coutures fragiles. Pendant une bonne heure, il répara le bras et l’oreille pendants, renfonçant certains endroits et remplaçant l’œil manquant par un gros bouton de la même couleur que celui restant. Certes, il ne devait pas ressembler au lapin d’il y a quarante ans mais au moins il avait meilleure allure qu’avant, sentant le propre et pouvait enfin « voir » de ses deux yeux.
Guéri.
Gabriel ria sous la stupidité de ce geste pour le Comte, se rendant quand même compte que cela était idiot. Mais pourquoi pas ? Admirant son travail, il revint à pendre le lapin près de la fenêtre dans un rayon de soleil pour continuer à le faire sécher, rangea sa trousse de couture et retourna se coucher.
Ce fut la faim qui le réveilla au crépuscule, et non un cauchemar, pour une fois. Le soleil descendait tranquillement sur l’horizon et sa chambre baignait presque dans la pénombre, la lune commençant à se lever. Tout comme Gabriel d’ailleurs, en sa compagnie. Il se leva alors et vint à se vêtir. Plus que cette nuit et le Comte allait être mis en tombeau. Il fut étonné à ce que rien ne soit encore arrivé.
Il s’empara du lapin en peluche et vérifia s’il avait bien séché. Appuyant sur le ventre de coton, il ne constata plus d’humidité, ou très peu, le soleil l’ayant bien fait sécher. Avec une certaine joie, il descendit en salle à manger, l’heure du dîner devant toucher à sa fin. Il croisa pourtant les épouses dans le couloir, le regardant avec un certain mépris pour s’engouffrer dans la chambre de leur époux pour une ultime prière avant le coucher. Il préféra les laisser pour éviter une querelle quelconque. En salle à manger, il ne vit que le roi, seul, se morfondant probablement sur le sort de son garçon. Avec respect, il vint s’asseoir à sa place tout en camouflant légèrement la peluche.
- Tout va bien, Sire ? demanda-t-il.
- Combien de temps cela va-t-il donc durer ? demanda le roi d’une voix cassée de chagrin douloureux.
- Quoi donc ?
- De laisser ainsi mon fils brûler en Enfer.
Quand vont-ils le faire se manifester pour que vous puissiez enfin le libérer des griffes de Lucifer ? Que son corps tombe en cendre ou pas, j’ai longuement médité sur ce que vous me disiez à propos de l’âme en nous. Et il est vrai que c’était toujours l’intérieur, les émotions et tout ce qui fait aimer son enfant qui nous revient. En gros, l’enveloppe n’est qu’un objet qui exprime les émotions, ce qui se passe à l’intérieur même du corps et de l’esprit. Mais il y a quand même ces souvenirs de ses grands yeux bleus à sa naissance, ses premiers petits pas, ses babillages, ses bêtises et des sourires sur de petites dents de lait naissantes.
- Mais cela reste des souvenirs de son enfance. Une chose que vous ne reverrez plus de toute façon, sauf dans vos souvenances. Je comprends que cela vous rappelle tant de choses du passé, mais vous le reverrez tel qu’il fût de son vivant une fois que vous vous retrouverez là-haut, je vous l’ai déjà dit. Car son enveloppe est un peu son âme en elle-même, son reflet, si vous préférez. En parlant de souvenirs, est-ce que vous vous souvenez de cela ?
Et il leva le lapin en peluche au-dessus de la table. Le visage du roi s’éclaira sous la vue du doudou de son fils.
- Oh ! fit-il avec une certaine joie attristée. Mais c’est Pinpin.
- Pinpin ? sourit Gabriel avec amusement.
- Dans ses premiers mots, il l’appelait Pinpin, car il était encore incapable de dire « lapin », sourit le roi en tendant la main vers la peluche dont il s’empara tendrement.
Où l’avez-vous trouvé ?
- Au grenier. J’ai ressenti l’âme de votre fils sur cette peluche. Elle était dans un sale état. Je l’ai lavée et recousue cette nuit. Désolé pour son œil, je n’ai mis qu’un bouton.
Valerious eut un rire toujours aussi triste en scrutant le doudou, entendant et voyant à nouveau son fils de un an le trimballer partout refaire surface dans son esprit.
- Il l’avait gardé jusqu’à ce qu’il s’en aille à Brasov. Et comme il avait été forcé à monter dans le coche, il n’a pas pu l’emmener avec lui. C’est regrettable. Les valets et les gouvernantes ont probablement dû le mettre au grenier en vidant sa chambre et je l’avais complètement oublié jusqu’à maintenant.
- Vous pourriez le lui rendre, proposa Gabriel avec un sourire. Après tout, ce doudou a dû lui manquer. J’ai déjà vu des adultes, et même des grands monarques, traîner leur doudou avec eux toute leur vie. Certes dans un état déplorable, mais ils ne les lâchaient pas. On les enterrait même avec.
Il s’esclaffa avant de reprendre.
- Excusez-moi, dit-il. Ce n’est pas drôle.
- Bah ! Pinpin que vous avez retrouvé est la seule chose qui me rappelle encore mon fils quand il était encore dans l’ignorance du monde dangereux qui l’entourait. Pour moi, il a été tué à l’âge de ses dix ans quand j’ai dû le forcer à se séparer de moi. Quand je le voyais rire au larmes sans cesse à n’importe quelle situation, je me suis dis qu’il allait être un monarque de grande valeur, ouvert mais fort pour combattre, car il ne voulait pas que sa joie soit détruite d’une façon ou d’une autre.
Il se serait battu pour conserver son bonheur et celui des autres. Si je vous avais mieux connu à l’époque, me méfiant moins de la créature que vous êtes en réalité, je l’aurai certainement fait revenir, comme vous l’aviez désiré. Vous auriez su protéger mes enfants sans les rendre fous comme mon aîné l’est devenu.
- Votre fils n’était pas fou, mais possédé. Il n’a commis les horreurs du pal que dans les dix ans de sa possession, juste après la mort d’Elizabetha. Mais il est vrai que plus près de son père, il aurait eu moins de soucis et moins de blessures inguérissables à refermer.
- Avec vous à ses côtés.
Gabriel resta silencieux à ce sujet.
- Mais vous aviez peur d’être mis à jour, continua Valerious.
- Vous auriez pu faire garder le secret à vos enfants, via le Latran. Et on leur aurait tout raconté sur moi.
- Ils étaient un peu jeunes, surtout Radu. Vladislaus aurait pu comprendre, car il était assez mature et croyait déjà en Dieu comme le Saint-Père. Il aurait peut-être eu des doutes, mais aurait, au file des ans, compris que c’était vrai, ne vous voyant pas vieillir. Pas comme ces malheureux qui ont à peine le temps de faire votre rencontre pour finir trucidé sur les champs de bataille. Pas un seul n’a survécu plus de trois ans dans ce château, à part moi et le prêtre. Vous étiez - que l’on me pardonne - en sécurité, sachant que personne ne vous connaissait assez longtemps pour se rendre compte que vous ne vieillissez pas en mourant.
Il n’y a que mon gamin qui a su tout découvrir en un an à peine. Cela ne faisait pas un an qu’il était rentré à la maison.
- Je suis désolé de ne pas m’être montré à la hauteur de vos espérances envers lui. Mais notre relation s’est calmée une fois qu’il eût découvert ce que j’étais réellement. J’étais sa lumière dans ce tunnel sombre dont il ne voyait pas le bout. Mais Elizabetha l’a forcé à faire ce dont elle voulait pour l’éloigner, rien que pour le plaisir de faire du mal, rendant Lucifer bien plus satisfait. Il tenait encore le coup car elle était encore près de lui. Mais en mal, hélas. Une fois qu’elle lui fût arraché, il était complètement perdu, désorienté sans son âme sœur. Il n’y avait que vers Dieu qu’il se serait senti bien. Mais comme je le disais, les démons tentaient de le faire craquer pour qu’il en vienne au suicide. Mais comme vous avez eu le bon geste de lui passer ce crucifix béni par moi-même autour du cou, ils se sont un peu repliés. Le crucifix est un bouclier puissant, comme je m’en suis servi lorsqu’il m’attaquait sous sa possession pour le tirer des Enfers où il plongeait à chaque fois.
- Comment ça ?
- Quand Elizabetha prenait possession de l’esprit de votre fils, il était plongé en Enfer, son âme absente de son corps. Le crucifix est un moyen efficace pour le sortir de là-bas. Car si Elizabetha s’emparait de lui en Enfer, elle se serait fondue en lui et il n’y aurait eu que le moyen de le tuer pour lui retirer totalement cette entité étrangère du corps. Votre fils était dans une sorte de léthargie à chaque fois qu’il se replongeait en Enfer, car son âme se retrouvait absente de son corps.
Ce dernier est quand même infecté par cette entité étrangère, diabolique donc impur. Le corps est quand même un cadeau divin offert par Dieu. Il fallait un choc violent à son corps pour le faire revenir, se réveiller, le faisant réagir. Et la meilleure solution est la brûlure divine par un objet saint. Comme ma bible ou un crucifix béni. Mais lors de la dernière possession qu’il a subie, je n’arrivais plus à le sortir de là. Ça ne marchait plus. Elizabetha semblait avoir décuplé de puissance, probablement par l’aide de Lucifer. La seule chose à faire avait été de lui arracher ce bijou qui contenait une goutte de sang appartenant à sa femme, et étant ainsi une sorte de conducteur commun jusqu’à une partie d’elle-même encore intacte. Si son corps n’avait pas été brûlé, elle se serait relevé de sa tombe. Mais là, une simple goutte de sang l’a faite revenir vers celui qu’elle aimait mais sous des desseins diaboliques. Mais j’ignore si son âme pure se rendait compte de ce qu’elle commettait de mal ou pas. C’était une suicidée, une âme damnée. Donc, je pense que ses actes étaient volontaires pour le service de Lucifer, parce qu’elle avait été influencée par ses laquais, Belzébuth et Moloch. Mais une fois abattue par ma main un jour, elle sera assez purifiée pour monter au Purgatoire terminer sa purification. Et retrouver son époux. Ils se retrouveront. Vous vous retrouverez.
- Que les lois entre le Paradis et l’Enfer sont compliquées, dit le roi en se passant les mains sur les yeux.
- Dieu et Lucifer ont leurs propres lois. Mais il y a des règles que les deux savent respecter entre eux. Les suicidés vont en Enfer, car ils ont détruit la vie que Dieu leur avait donnée.
Les morts « simples » vont au Paradis, car ce fut un geste involontaire qui a été commis pour leur enlever la vie. Les Voleurs d’Âmes ressentent les suicidés comme une chauve-souris perçoit les moucherons et la papillons dans leur aveuglement. Alors ils foncent pour s’en emparer. Mais la plupart des suicidés sont entourés de démons et sont souvent des impies, ne croyant pas en Dieu et rejetant leur religion. Ils sont plus vulnérables et ne prient pas. Dieu n’aide personne si nous ne prions pas. Les Anges Messagers peuvent être des boucliers à chaque prière du soir ou du matin, éloignant les démons avec leur simple apparition. Un croyant est également muni d’un objet saint qui les fait fuir, en général. Voilà pourquoi votre fils semblait remonter doucement la pente grâce au crucifix que vous lui aviez offert. Sans ça, il se serait suicidé à la longue, fatigué de vivre sous les influences et les menaces démoniaques.
- Mais il ne me parlait plus quand même. Il restait à bouder dans son coin.
- Il faut du temps pour reprendre confiance en soi et aux autres. Mais il avait une moitié manquante, ce qui est bien plus dur à remonter que pour un être normal. Votre fils aurait retrouvé une quelconque joie de vivre, le sourire et voir même le bonheur en fondant une famille. C’est ce que saint Raguel m’a dit, en tout cas. Dieu avait prévu un beau dessein plein de gloire et de joie pour votre fils qui aurait eu des enfants et libéré le pays. Mais Lucifer avait décidé un autre destin en m’ordonnant à mon insu de le tuer. Et une divinité qui abat un être sous les ordres du Diable rend aussitôt impure l’âme abattue qu’on ne peut sauver des griffes des Voleurs d’Âmes.
Ce qu’il nous reste alors à faire est d’attendre que l’âme en question se manifeste en se levant d’entre les morts pour l’abattre.
- Que se passera-t-il si c’est moi qui abat mon fils si vous n’y parvenez pas ou par simple défense ?
- Je l’ignore. Jusqu’à maintenant, il n’y a que moi qui sache et ose détruire un démon quelconque. Même l’un des premiers laquais de Lucifer peut être assez purifié par ma main pour retourner là-haut. Mais un humain tuant un possédé ou un mort vivant, je crois que ça fonctionnerait. Pas autant purifié que par moi, mais assez pour monter au Purgatoire. Mais il faut détruire le corps, que ce soit par décapitation, un pieu dans le cœur ou brûlé par le soleil. Son corps tombe en cendre et l’âme est libre, car frappée violemment par un objet saint. Même le pieu doit être béni, et si possible en argent. Tout comme la lame qui lui tranchera la tête. L’âme recevra un coup violent qui le purifiera et les démons n’osent pas y toucher.
- Alors comment se fait-il que l’âme de mon fils que vous qualifiez de tellement pure a pu être si facilement enlevée, demanda durement Valerious sous une probable fatigue.
- Justement parce que c’est Lucifer qui m’a ordonné de le tuer, répondit Gabriel après un soupir empli de regrets. Il a une bonne dose d’impureté, car tué par un être divin sous les ordres du Diable. Alors les Voleurs d’Âmes ne craignent pas de se brûler les mains sur le Comte. Mais l’âme de votre fils est assez forte pour rejeter cette impureté, seulement il s’en est rendu compte trop tard, ce qui aurait pu le sauver.
Je ne lui ai pas vraiment dit l’âme forte qu’il était et je n’ai pas pu. Il aurait pu se défendre sauvagement contre celui qui est venu l’enlever. Quand je parle trop, parfois, je n’en dis pas assez également. J’aurai dû lui dire que ses mains avaient de hauts pouvoirs une fois libéré de son enveloppe, que ce soit sous un geste diabolique ou divin. Ça lui serait venu d’instinct que des les utiliser, étant une part de l’âme de mon frère Remiel.
Il eut un gros soupir en plongeant sa tête dans ses bras posés sur la table. Le roi resta silencieux pour avaler tout ce qu’il venait d’entendre.
- Je me sens comme un moins que rien, souvent, soupira Gabriel avec lassitude. Un gros incapable.
- Naïf ? sourit Valerious.
Gabriel leva des yeux presque implorants vers lui avant de les détourner dans un soupir.
- Pardonnez-moi, dit Valerious.
- Non, vous avez raison, répondit Gabriel avec une main d’accord. Je vais réparer mon erreur. Votre fils m’a déjà pardonné en Enfer et il me remerciera quand je l’aurai libéré pour de bon.
Valerious eut un vague sourire en sachant pourtant son garçon toujours « en vie », là en-bas, mais encore existant. C’était même encourageant et il se sentit moins endeuillé. Mais la chose qui le rendait encore chagriné était de le savoir en Enfer.
- Ce qui est ahurissant, c’est que vous avez pu lui parler, fit-il remarquer.
Tandis que moi, il ne m’entendra plus jusqu’à ce que nous nous revoyions. J’ai toujours du mal à croire qu’il est encore « là ». C’est si étrange et difficile à croire.
- Mais vrai, pourtant.
- Vous dites que les âmes damnées possèdent leur ancien corps ou un objet leur ayant appartenu et porté par un vivant. Vous ne possédez pas d’objet ayant appartenu à mon fils, je crois ? Si ?
- Non, mais j’étais près de son corps quand il l’a fait. Je n’étais pas très loin de lui, en fait. C’est peut-être pour ça qu’il a été facile de m’avoir sous sa possession.
- Pourquoi peut-être ? Ce n’est normalement pas possible ?
Un haut-le-cœur s’empara de Gabriel quand il repensa à la bague qu’il avait dans sa poche et ayant appartenu au Comte. La bague ! Bon Sang ! Voilà donc la raison de cette possession. Car en temps normal, seul le corps de Dragulia aurait dû être possédé s’il l’avait voulu si sa bague n’avait pas été dans la poche de Van Helsinius. Mais il avait cherché probablement de l’aide plus « proche » et la bague avait été un guide jusqu’à Gabriel. Autant dire que le geste de lui avoir sectionné le doigt par accident avait été un geste même de Dieu pour l’avenir. Cette possession lui avait paru bien étrange et déplacée mais il n’avait pas pensé à la bague qu’il oubliait souvent d’avoir présente dans sa poche. Mieux valait donc la garder sur soi, au cas où une nouvelle manifestation se présenterait.
FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE DU TOME 3