Alain Tchungui - Noloc - texte intégral

In Libro Veritas

Noloc

Par Alain Tchungui

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Table des matières
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Noloc

NOLOC

Pièce de thâtre radiophonique
 
 
 
 
 
Distribution :
 
SELCHAR : le grand-père. Voix altière, empreinte de grande sagesse.
 
LISI : la grand-mère. Voix empreinte de soumission.
 
ONDO : le premier fils. Voix très dynamique, volontaire, impétueuse.
 
NOLOC : le second fils. Voix chaude, plutôt sympathique
 
BANHA : la belle-fille. Voix dure, mordante.
 
TOORA : le petit-fils d'une dizaine d'années.
 
 
 
 
 ***
 
SELCHAR : (doucement mais avec fermeté) Ne gaspille pas l'eau, Toora, elle est précieuse. Tu le sais bien.
 
TOORA : oui, grand-père.
 
LISI : (apaisante) Voyons Selchar, laisse-le jouer ! Ce petit s'ennuie seul depuis tant d'années. Te rends-tu compte de l'enfance qu'il aura eue ?
 
SELCHAR : (conciliant) Bien sûr, tu as raison, cependant, il faut...
 
LISI : (lui coupant la parole) Je sais ce que tu vas dire : il faut économiser l'eau. Il faut toujours économiser l'eau.

SELCHAR : Oui.
 
 LISI : Mais nous n'en manquons pas, Selchar. Nous n'en manquons plus depuis des années. Noloc nous en apporte autant que nous en voulons. Ce n'est pas de l'eau qu'il a du mal à trouver. Alors, Toora peut bien en gaspiller un bol ou deux.
 
ONDO : Non, mère. Père a raison : il faut économiser l'eau parce qu'il faut tout économiser. Nous n'avons pas le droit, dans notre situation, de gaspiller quoi que ce soit.
 
LISI : (légèrement énervée) Notre situation, notre situation ! Elle s'améliore de jour en jour, notre situation. Rappelle-toi dans quel dénuement nous étions il y a de çà dix ans.
 
ONDO : Ce n'est pas ce que je voulais dire, mère. Quel que soit le mieux que nous apporte Noloc, notre situation reste précaire, très précaire. Ce qui se passe à la surface est tel qu'un rien peut tout remettre en cause. Noloc lui-même n'est pas à l'a...
 
LISI : (lui coupant la parole) Ne parle pas de malheur ! Ça le fait venir.
 
 ONDO : Ne soit pas superstitieuse, mère.
 
LISI : (persuasive) Et pourquoi donc ! À force de parler de cette guerre qui ne pouvait pas avoir lieu parce qu'elle tuerait tout le monde, eh bien, elle a eu lieu. Qu'as-tu à répondre à ça ?
 
ONDO : (riant) Rien ! Ou plutôt si : que tu as toujours raison.
 
LISI : (riant à son tour) Bien sûr que j'ai raison. Ne suis-je pas ta mère ? La voix de la sagesse ?
 
SELCHAR : Tu as d'autant plus raison qu'il est évident que l'Être nous protège. Sinon, Il ne nous aurait pas réuni dans cette cave au moment du cataclysme. Béni soit Son nom.
 
LISI : (entre l'affirmation et la question) Il ne peut pas nous abandonner après dix ans d'efforts.
 
ONDO : (apaisant) Oui mère, Il ne peut pas.

SELCHAR : L'Être a posé sa main au-dessus de nos têtes à l'image de ces arches de pierre qui protègent notre abri.
 
 
BANHA : (voix sourde et ricanant) Notre trou à rats, vous voulez dire ?
 
ONDO : Banha, tais-toi !
 
BANHA : Un trou à rats ! Nous moisissons dans un trou à rats. Les rats, c'est nous. Regarde-toi, Ondo, mon beau, mon magnifique mari. Tu es sale comme un rat ! Et que fais-tu toute la journée depuis dix ans ? Sous prétexte d'agrandir ton trou, tu creuses la terre des parois avec des ongles, comme un rat.
 
ONDO : (furieux) Tais-toi ! Noloc n'a pas encore d'outils autres que des bouts de fer tordus. Lorsqu'il trouvera une pioche en état, il me la donnera.
 
BANHA : (insidieuse) Depuis dix ans, Noloc n'a pas encore trouvé une pioche ou une pelle en état...
 
ONDO : Qu'est-ce que tu veux insinuer ?
 
BANHA : Depuis dix ans, Noloc trouve de l'eau, Noloc trouve des vivres, Noloc trouve de quoi se fabriquer des armes et des pièges, car, autrement, comment capturerait-il ces animaux qu'il nous donnent à manger, depuis dix ans Noloc trouve des vêtements, du linge… Et depuis dix ans, Noloc n'a pas encore trouvé une pioche ou une pelle en état…
 ONDO : (menaçant) Que veux-tu dire par là, langue de vipère ?
 
BANHA : Ne me touche pas !
 
SELCHAR : (paternel) Restez calmes, mes enfants, restez calmes. L'épreuve que nous endurons ne doit pas nous diviser, mais, au contraire, nous rapprocher.
 
LISI : (mécontente) Il n'empêche que Banha n'est pas gentille avec Noloc. Noloc fait tout ce qu'il peut pour nous.
 
BANHA : (calmement) Regardez donc la situation en face : Noloc n'a pas trouvé de pioche pour la simple raison qu'il n'en a pas cherché.
 
ONDO : Tu n'as jamais aimé mon frère.
 
BANHA : toi non plus ! Vous tous non plus ! Vous l'avez toujours rabaissé, considéré comme un incapable, comme un…
 
 
LISI : (lui coupant la parole) Banha ! Comment osez-vous dire des choses pareilles ?
 
SELCHAR : (calmement) Mais non, Lisi, Ghana a presque raison. Il est faux de dire que nous n'avons pas aimé Noloc. Nous avons toujours aimé nos deux fils de la même façon. Pourtant, il est vrai que nous avons toujours jugé Ondo plus fort, plus capable, plus débrouillard que son jeune frère Noloc. Nous nous sommes trompés. Je ne dis pas qu'Ondo, s'il était dehors à la place de Noloc, ne remplirait pas parfaitement son rôle, cependant, force est de constater que Noloc assure notre survie avec une remarquable compétence, et ce depuis dix ans.
 
BANHA : Seulement, maintenant que nous sommes entre ses mains, il se venge…
 
SELCHAR : (légèrement énervé) Je vous trouve bien méchante, Banha. Quand le cataclysme est arrivé, L'Être a voulu nous épargner en nous réunissant à l'abri de cette cave. Mais bien sûr, au bout de quelques jours, il a fallu sortir. Cédant à la panique générale, qui ne parlait que de morts depuis au moins un an, j'avais acheté une combinaison contre les radiations…
 
BANHA : (lui coupant la parole) Une seule !
 
 SELCHAR : (triste) Une seule, effectivement. Je me demande bien pourquoi, et si vous saviez combien je le regrette à présent...
 
BANHA : Pourquoi est-ce Noloc qui l'a prise ?
 
LISI : Vous le savez fort bien. Vous étiez là quand nous en avons débattu.
 
BANHA : (légèrement méprisante) Oui, je le sais fort bien. (Elle récite) La combinaison était très loin, à l'autre bout de la maison et peut-être inutilisable. Alors il fallait faire le plus vite possible pour y aller, la trouver, l'enfiler ou revenir.
 
LISI : Oui, et comme Ondo était blessé à la cheville, il aurait été irradié avant même d'arriver au placard. Le pauvre. C'est donc Noloc qui a pris sa place.
 
BANHA : (légèrement agressive) Pourquoi Noloc ? Pourquoi pas moi ? Mais ça aussi, je le sais fort bien depuis dix ans : parce que je ne suis qu'une femme, pire !, une bru, de la terre rapportée.
 
SELCHAR : Vous étiez enceinte, Banha.
 
 
BANHA : Prétexte ! À peine de deux mois.
 
LISI : Un peu plus... Mais vous ne vous rendez pas compte : un embryon, un futur bébé, le premier enfant d'Ondo...
 
BANHA : Prétexte ! Je voulais sortir et vous avez refusé !
 
SELCHAR : Peut-être ai-je manqué de jugement. (Il soupire) À quoi bon se tourner les sangs de la sorte ? On ne peut revenir en arrière. Noloc ne peut entrer dans cette cave, à cause des poussières radioactives, et nous, nous ne pouvons en sortir par manque de combinaisons.
 
( * = chaque personnage va parler en poursuivant son idée)
 
* BANHA : C'est ce que je disais : nous sommes devenus des rats. Nous avons muté sans même avoir subi d'irradiation.
 
* ONDO : ncore cinq ans et la radioactivité sera suffisamment faible pour que nous puissions sortir… enfin…
 
* LISI : Quand je pense que Noloc vit dans cet enfer.
 
* BANHA : Être dehors, c'est tout ce qui compte, non ?
 
 * LISI : Un monde de désolation. Le néant.
 
* ONDO : On devra tout reconstruire, tout recommencer.
 
* BANHA : Le ciel, la lumière, le soleil (elle soupire) Le soleil…
 
* LISI : S'apercevoir qu'on a tout perdu.
 
BANHA : (se raccrochant à ce qu'elle vient d'entendre) Comment tout perdu ? Tout gagné au contraire. Renaître enfin en quittant cet enfer.
 
ONDO : Comment oses-tu parler d'enfer ? C'était l'enfer il y a dix ans. Depuis, notre vie s'est bien améliorée. Noloc nous a toujours trouvé quelque chose à manger. Il nous a apporté du petit matériel avec lequel j'ai pu fabriquer de nos meubles, nos lits...
 
BANHA : (lui coupant la parole) Des paillasses !
 
ONDO : (vexé) Crois-tu qu'il y ait autre chose que des paillasses à la surface ?
 
 SELCHAR : (calmement) Notre vie a surtout changé le jour où Noloc, après un mois de recherche, a trouvé un moteur en état de marche et de l'essence dans la citerne de l'ancienne station.
 
ONDO : (plus calme) Oui. Quelle chance ! Nous avons de l'électricité. Tu te rends compte,

BANHA : de l'électricité ! Un vrai cordon ombilical.
 
BANHA : Et quand le moteur lâchera ?
 
LISI : Ne parlez pas de malheur ! Ça le fait venir.
 
ONDO : Nous avons même un réchaud à alcool pour réchauffer nos repas. Nous avons des assiettes, des couverts, du linge...
 
BANHA : (lui coupant la parole et récitant ironiquement) ...un magnétophone une vingtaine de cassettes que nous écoutons religieusement comme une messe, des jouets à peine brûlés pour Toora, un champ d'entailles sur le mur en guise de calendrier, alors que la fin du monde a sonné depuis longtemps, le journal... Que dis-je ?... la Bible de Noloc griffonnée sur un bout de papier au fond du sac à provisions qu'il nous fait parvenir chaque jour...
 
 SELCHAR : (lui coupant calmement la parole) Vous exagérez, Banha.
 
BANHA : Si peu. Noloc n'est-il pas à lui seul le passé, présent et l'avenir de notre vie, comme s'il n'y avait rien vu avant, comme s'il ne devait rien y avoir après ?
 
LISI : (scandalisée) Oh ! Que votre méchanceté et votre jalousie vous étouffent ! Noloc ne se prend ni pour un Roi, ni pour un Dieu. Il se contente de nous informer de ce qui se passe au-dehors.
 
SELCHAR : (calmement) Vous êtes surtout injuste parce que vous méprisez ce et ceux qui vous entourent en oubliant une chose : vous avez la vie.
 
ONDO : Oui, espèce de vipère. Tout le monde est mort là-haut ! Tu ne te rends pas compte de la chance que tu as.
 
BANHA : (calmement) Tu as raison. Il faut que je m'en rende compte :  je vais sortir.
 
 (* = tous en même temps)
 
* ONDO : Quoi ?
 
* LISI : (apeurée) Non, non, non, non.
 
* SELCHAR : Encore ?
 
(après quelques secondes)
 
SELCHAR : Elle vous reprend périodiquement, cette idée de sortir.
 
ONDO : Tu es folle ; complètement folle !
 
LISI : (d'une voix plaintive) Pour quoi ? Mais pourquoi ?
 
(après quelques secondes de silence troublé par les bruits de pleurs et de reniflements de Lisi)
 
BANHA : (calmement) Je vais sortir parce que je ne veux plus me terrer comme un rat dans ce trou à attendre je-ne-sais-quoi.
 
 LISI : (pleurant) Cinq ans. Ce n'est rien, cinq ans, quand on a déjà attendu de dix années.
 
BANHA : (calmement) Tout ce que vous pourrez dire ne me fera pas changer de décision : je vais sortir.
 
ONDO : (vivement) Je te l'interdis !
 
BANHA : (vivement) Qui es-tu pour me l'interdire ?
 
ONDO : Ton mari ! Tu me dois obéissance.
 
BANHA : Mon mari pour le meilleur et pour le pire. Jusqu'à présent, je n'ai eu que le pire. Rien ne me dit que le meilleur n'est pas dehors.
 
ONDO : (méprisant) Le meilleur ! Folle que tu es ! Le meilleur est ici, à l'abri. Il n'y a que la mort là-haut. Qu'espères-tu ?
 
BANHA : (calmement) La vie ne consiste pas à manger, à boire et à dormir en écoutant les mêmes cassettes de musique depuis dix ans. La vie est un combat. Vous croyez vaincre la mort simplement parce que vous êtes vivants. En réalité, vous fuyez. Vous fuyez depuis dix ans. Oh, de temps à autre, vous vous aveuglez en remportant une victoire au rabais sur un bout de bois pourri ou une plaque de ciment récalcitrante, mais vous savez fort bien que la vraie vie est là-haut. Ou alors elle n'est pas.
 
 ONDO : Des mots ! Rien que des mots. Tu te saoules de mots.
 
SELCHAR : (calmement) Vivre quand même, exister malgré tout est déjà une victoire, Banha.
 
BANHA : (d'une voix dure) Ah oui ! Ces bêtes fauves du zoo qui tournaient dans des cages de cinq mètres sur trois, ces poules coincées dans des enclos où elles ne pouvaient pas étendre leurs ailes et qui pondaient, et qui pondaient, sans doute par vocation, ces troupeaux castrés, estampillés, parqués derrière des barbelés et nourri aux amphétamines, c'étaient donc tous des héros victorieux ?
 
SELCHAR : (moins assuré) On ne peut comparer les animaux et les humains.
 
BANHA : Je suis sûr qu'aucune de leurs carcasses ne regrette le temps d'avant. Alors, je ne vois pas ce qu'il y a de glorieux à vivre comme ils vivaient, sous quelque prétexte que ce soit.

ONDO : Tu es la seule ici à trouver que nous vivons comme des bêtes !
 
 
 BANHA : (faussement conciliant) C'est vrai. Notre cage est plus grande, plus confortable que la leur. Et il nous reste un semblant de culture.
 
LISI : (pleurant) Pourquoi cette fille aime-t-elle tant faire le mal ?
 
ONDO : Pense à Toora.
 
LISI : (pleurant) Oui ! Pensez une seconde à Toora.
 
BANHA : (ironique) En avant pour le couplet de la mère indigne. Je pense à Toora. Il viendra avec moi. (on entend Lisi éclater en sanglots) C'est un humain. Nous en faisons un rat. Il doit connaître ce qui reste du monde des humains.
 
ONDO : Il mourra !
 
BANHA : Si sur cette Terre, il n'y a plus de place pour Toora, il mourra, tu as raison. Nous mourrons ensemble. Libres ! Et ne dis pas que je me saoule de mots. Noloc ne nous a presque jamais parlé de survivants dans ses lettres quotidiennes. J'en conclus que Toora comme un chien à la surface après avoir vécu pendant quinze ans comme un rat sous la terre. À vous entendre, on croirait que vous lui préparez un nid douillet. Mais non ! Vous ne lui préparez rien ! Rien du tout !
 
 ONDO : Pense à Noloc.
 
BANHA : Je pense à Noloc. Voilà dix ans qu'il trime pour nous, court des dangers que nous minimisons sous prétexte qu'il porte "la" combinaison miracle.
 
ONDO : Si tu sors maintenant, il aura fait 10 ans d'efforts pour rien.
 
BANHA : Qui te dit que dans cinq ans, tu pourras sortir sans rien craindre ? Il existera de nouveaux microbes, de nouveaux virus, de nouvelles maladies auxquels nous ne sauront pas résister. Alors, il aura fait quinze ans d'efforts pour rien.
 
ONDO : Pense à nous.
 
LISI : Oui, pensez un peu à nous de temps en temps.
 
SELCHAR : (de nouveau altier) Je vous rappelle, Banha, que si vous ouvrez cette porte que nous avons scellée à la boue, une telle quantité d'air...
 
 BANHA : (lui coupant la parole pour réciter nerveu-sement) ...pénétrera dans cette cave que personne ne sera à l'abri des radiations...
 
SELCHAR : (vexé) Je ne vous permets pas ! C'est une grave décision à prendre.
 
BANHA : (nerveusement) …que vous avez décidé de ne pas prendre une fois pour toutes.
 
SELCHAR : (de nouveau altier) Elle engage chacun de nous et ne doit pas être pris à la légère sur un coup de cafard ou un moment d'énervement.
 
BANHA : Vous n'osez pas ajouter : "ou un caprice de femmes" ! Je le répète : aujourd'hui, Toora et moi sortons de ce cachot. Vous avez toujours décidé pour les autres, Selchar. Dorénavant, ne vous en déplaise, je décide pour mon fils et pour moi, quoi qu'il arrive.
 
LISI : (pleurant) Mais dit quelque chose, Ondo, pour l'empêcher...
 
 ONDO : Selchar et toi, vous vous mettrez bien au fond de la cave. Banha, Toora et moi, nous sortirons le plus vite possible puis nous refermerons la porte.
 
LISI : Quoi ? Toi aussi, tu veux sortir ?
 
ONDO : Je re-scellerai la porte par l'autre côté. Je ne pense pas que vous risquez grand-chose. Les radiations doivent tout de même être moins fortes qu'il y a dix ans. Noloc est sorti par là et nous sommes pourtant toujours vivants.
 
LISI : (pleurant) Mais pourquoi ? Pourquoi nous abandonnons-tu, ton père et moi.
 
ONDO : Je ne vous abandonnerai pas. Noloc est sorti et il ne nous a pas abandonnés. Je prépare la boue.
 
(bruit de pas qui s'éloignent)
 
LISI : (pleurant) Pourquoi ? Mais pourquoi ?

(quelques secondes de pleurs)
 
  
SELCHAR : Ondo ! La décision est-elle prise ?
 
ONDO : Oui, père.
 
SELCHAR : Banha, je pense qu'il est inutile de vous demander si votre décision est définitive.
 
BANHA : Ne me prenait pas toujours pour une idiote.
 
SELCHAR : Et Toora, qu'en pense-t-il ? Il convient de lui demander aussi son avis. (Il appelle) To-o-ra !
 
TOORA : Je suis là, grand-père.
 
(Bruit de pas qui s'approchent)
 
SELCHAR : Toora, ta mère et son père ont pris une grave décision pour l'avenir de tous. Je crois qu'il est important que tu te prononces sur cette question malgré tout très jeune âge.
 
TOORA : J'ai tout entendu. Je veux aller dehors.
 
 (On entend Lisi éclater en sanglots)
 
SELCHAR : Lisi ! Arrête de pleurer ! Ondo ! Ne prépare pas de boue. Nous sortons avec vous.
 
LISI : (pleurant) Toi aussi, Selchar, tu es devenu fou ?
 
SELCHAR : S'il doit leur arriver malheur, à quoi servira que Noloc s'occupent de deux vieillards ? Nous ne pouvons représenter l'avenir de l'humanité. L'avenir, c'est Toora. Ce que j'ai dit et fait jusqu'à ce jour, c'était pour lui. Loin de lui, nous ne servirons jamais plus à rien. Je vais prier l'Être et remettre nos vies entre ses mains. Ondo, ouvre la porte !
 
LISI : (pleurant) Cinq ans, cinq ans seulement, ce n'était pas beaucoup.
 
(Durant une minute, on entend le murmure de la prière, les pleurs de Lisi, des coups, des gravats qui tombent, puis un craquement et un grincement de porte suivi du bruit de pas de cinq personnes)
 
 
* = voix de surprise, tous parlent en même temps
 
* ONDO : Hooo…
 
* SELCHAR : Ça alors !
 
* LISI : Ce n'est pas possible... Ce n'est pas possible...
 
* TOORA : Regardez ! Regardez ! Vous avez vu ?
 
* BANHA : Incroyable... C'est incroyable, n'est-ce pas ?
 
SELCHAR : Oui ; incroyable.
 
TOORA : Qu'est-ce que c'est ?
 
BANHA : De la moquette, Toora.
 
TOORA : Et ça ?
 
BANHA : Un néon.
 
ONDO : Tout est neuf. Tout est absolument neuf.
 
 BANHA : Où est ce champ de ruines que nous devions trouver ?
 
LISI : Quelle belle maison ! On dirait un palais.
 
TOORA : Qu'est-ce que c'est, maman ?
 
BANHA : Je ne sais pas. À cet endroit d'une porte, il devrait y avoir une poignée.
 
TOORA : J'appuie ?
 
BANHA : Non ! Sois prudent.
 
TOORA : Point trop tard. Oh ! Regardez, ça s'ouvre.
 
SELCHAR et ONDO : Hooo…
 
LISI : Quelle jolie pièce !
 
BANHA : vous avez vu les drôles de meubles suspendus au plafond ?
 
ONDO : Et les fauteuils : on croirait de l'herbe... ou de la mousse.

TOOra : On dirait un nuage, oui...
 BANHA : Entrons.
 
SELCHAR : Oui, entrons ! Je ne sais pas ce qui se passe, mais je suis sûr d'une chose : Noloc nous a menti, outrageusement menti.
 
ONDO : Depuis dix ans ! (sourdement) Je vais l'étrangler.
 
LISI : Mon enfant, mon sang, nous avoir trompés de la sorte ! C'est impossible. Il doit y avoir une explication.
 
ONDO : L'explication et là, autour de toi, mère. Ouvre donc les yeux ! Comment ne pas comprendre ?
 
TOORA : Qu'est-ce que c'est, maman ?
 
BANHA : Sans doute un téléviseur. Quand il fonctionne, on n'y voit des images qui bougent.
 
TOORA : Et ça ?
 
BANHA : Je ne sais pas
 
TOORA : Et ça ?
 
 
BANHA : Je ne sais pas. Reste tranquille ! Et puis non, découvre tout ce que tu peux. Nous avons tous quelque chose rattraper, mais toi, c'est une vie entière il te faudra remplir.
 
TOORA : Je vais voir dans les autres pièces.
 
SELCHAR : Sois tout de même prudent. Ne touche pas à tout. Quant à nous, asseyons-nous. Je ne pense pas que nous ayons à craindre la moindre irradiation.
 
(pendant qu'ils vont parler, on entendra Toora remuer des objets, ouvrir des portes, courir, rire)
 
ONDO : Noloc est un traître, un voleur.
 
LISI : Ne le condamne pas avant de savoir pourquoi il a menti ainsi.
 
ONDO : Je le devine sans peine. (sourdement) Il doit payer.
 
SELCHAR : (menaçant) Il paiera.
 
 LISI : C'est ton fils, Selchar ! C'est ton frère, Ondo !
 
SELCHAR : Si Banha ne nous avaient pas obligés à sortir par ce que je persiste à considérer comme un caprice, nous serions restés dans notre cave peut-être le restant de nos jours pendant que Noloc vivait comme un seigneur dans notre maison et avec notre argent. Et tu voudrais, Lisi, qu'au moment où je m'en aperçois, je pardonne déjà ?
 
LISI : Toi, le sage, te voilà bien prompt à condamner. Qui vous dit que Noloc vit ici ? Qui vous dit que ce ne sont pas les vainqueurs de cette effroyable guerre qui vivent dans notre maison ? Qui vous dit que Noloc ne se terre pas dans un coin en attendant la nuit pour nous apporter quelques vivres ? Qui vous dit qu'il ne nous a pas menti dans le but de ne pas nous effrayer ? Qui vous dit que nous n'avons pas vécu dix ans de paradis, tandis qu'il était en enfer pour nous sauver ? Qui vous le dit ?
 
SELCHAR : Tu as raison, Lisi. Tu es plus sage que nous.
 
LISI : Mon coeur sait reconnaître son sang. Ça n'a pas l'air d'être ton cas.
 
SELCHAR : Je prie pour que tu aies raison.
 
 
ONDO : Il vaudrait peut-être mieux nous cacher.
 
BANHA : Toi et tes réflexes de rat ! Noloc nous a menti, floué. Réfléchissez ! Comment aurait-il pu se terrer si longtemps sans se faire prendre par ces soi-disant ennemis ? Comment serait-il parvenu chaque jour à l'espèce de chatière percée dans la porte de la cave s'il n'avait habité cette maison ? Pourquoi jamais personne d'autre que lui n'a-t-il tenté d'ouvrir cette porte ?
 
LISI : Je n'en sais rien ! Et malgré vos grands airs, vous n'en savez pas plus que moi ! Je vous interdis d'accuser mon fils !
 
SELCHAR : Calme-toi, Lisi, calme-toi. Seul l'Être sait qui a raison ou tort. Je prie pour que Noloc soit innocent. Peut-être sommes-nous effectivement chez l'ennemi, mais nous ne nous cacherons pas. Nous ne nous cacherons plus jamais. Banha disait vrai, lorsqu'elle nous accusait de fuir. S'il faut périr, nous périrons. Banha, rappelez Toora. Il est possible qu'il coure des risques.
 
BANHA : Toora ! Reviens ici !
 
ONDO : Si je retournais à la cave chercher un bout de bois ? Ça nous ferait une arme.
 
BANHA : To-o-ra !
 
 
SELCHAR : Non, Ondo. Vu les appareils sophistiqués qui équipent cette pièce, j'ai peur que ton bout de bois ne serve à rien du tout.
 
(bruit d'une porte qui s'ouvre)
 
BANHA : Toora, tu...
 
(cinq secondes de silence)
 
LISI : (surprise et enchantée) Noloc...
 
(cinq secondes de silence. Bruit d'une porte qui s'ouvre suivi des bruits du pas d'un enfant)
 
TOORA : Voilà, j'arrive, maman... Qui c'est ?
 
BANHA : (froide) C'est ton oncle Noloc.
 
TOORA : Bonjour Noloc.
 
NOLOC : Bonjour Tora... Vous... ?
 
ONDO : Oui, nous...
 
NOLOC : Et vous...
 
 SELCHAR : (calmement) Et nous attendons quelques explications...
 
BANHA : (froide) Beaucoup d'explications... dix ans d'explications, Noloc, dix ans...
 
ONDO : (en colère) Dix années pendant lesquelles tu t'es fichu de nous, à nous nourrir de déchets de poubelle.
 
LISI : (pleurant) Dis-leur que ce n'est pas vrai, Noloc, dis-leur.
 
SELCHAR : (calmement) Dix années durant lesquelles tu as vécu de nous en nous laissant croire que tu vivais pour nous.
 
LISI : (pleurant) Dis-leur. Dis-leur que tout n'est qu'un cauchemar.
 
TOORA : Qu'est-ce qu'il a fait ?
 
BANHA : Il a fait de nous des rats. Si tu ne sais pas ce qu'est un rayon de soleil, un souffle devant, un brin d'herbe, c'est à cause de lui. Que dis-je ?, c'est grâce à lui, (insistant sur les "...ions") car nous le bénissions, nous le remerciions, nous le chérissions, nous le plaignions...
 

ONDO : …et il se payait notre tête.
 
LISI : (pleurant) Parle Noloc. Dis que ce n'est pas vrai.
 
SELCHAR : Oui, parle Noloc. Nous avons à peine entendu le son de ta voix.
 
BANHA : (sans insister sur les "...ions") Peut-être attends-tu maintenant que nous te suppliions, que nous nous mettions à genoux, que nous t'implorions...
 
LISI : (pleurant) Mais parle ! Dis-leur que tu es un bon fils, que l'apparence nous trompe, mais qu'il y a erreur.
 
NOLOC : Je suis content que vous soyez sortis.
 
ONDO : Moque-toi encore de nous ! Vas-y ! Une dernière fois avant que je t'étripe !
 
BANHA : Tu voulais te venger, nous tenir entre ses mains.
 
ONDO : Tu voulais nous dépouiller de tous nos biens et en profiter seul. Soit maudit !
 
LISI : (pleurant) Mais laissez-le parler !

SELCHAR : (calmement) Tu le savais, hein, qu'il n'y a pas eu d'explosion nucléaire ?
 
  
NOLOC : Non. Je vous jure, père, que je ne le savais pas.
 
LISI : (pleurant) Vous voyez ! Je vous le disais.
 NOLOC : Lorsque je suis sorti, j'ai compris qu'il n'y avait eu qu'un terrible séisme et que, tous les cinq enfermés dans la cave, nous avions cédé à la psychose de l'époque, qui tenait la guerre atomique pour imminente...
 
LISI : (pleurant) Vous voyez... Vous voyez...
 SELCHAR : (fermement) Tais-toi, Lisi ! (plus calmement) Pourquoi n'es-tu pas revenu nous chercher ?
 NOLOC : Parce que Ghana a raison : je voulais me venger. Vous m'avez toujours déconsidéré, sous-estimé. J'étais l'incapable. Durant toute mon enfance, il y en a eu que pour Ondo, le grand, le fort, le courageux Ondo. C'était Ondo par-ci, Ondo par-là, et quand, enfin, j'entendais parler de moi, je préférais me boucher les oreilles. Et voilà, qu'à cause d'une blessure, on envoyait le mauvais fils en première ligne. Alors j'ai décidé de me venger, de vous laisser une bonne dizaine de jours sans manger et sans boire. (On entend Lisi éclater en sanglots) Souvenez-vous : j'écrivais que tout était brûlé, détruit, contaminé.
 BANHA : Dix jours particulièrement longs, je te le garantis. C'est fou ce que le temps passe lentement sous terre...
 
NOLOC : Au bout d'une semaine, j'ai changé d'idée. J'ai gardé le silence avant afin d'avoir le temps de prouver que je pouvais m'occuper de vous, que je n'étais pas l'incapable de la famille, mais, au contraire, que j'étais assez fort pour reprendre seul les rênes. N'allez pas croire que tout était facile ! C'était la misère, ici aussi. On se battait dans les rues, dans les magasins, pour un morceau de viande pourrie. La ville entière est détruite. On a même vu des loups errer la nuit. Vous étiez aussi bien dans la cave.
 
LISI : (pleurant) Mon pauvre enfant...
 
SELCHAR : (fermement) Lisi, tais-toi ! Quant à toi, Noloc, tu n'es plus en position de dire ce qui est bien ou mal pour nous ! Surtout lorsqu'on regarde le luxe de cette pièce. Aucun loup n'a pénétré ici depuis belle lurette.
NOLOC : Excuse-moi, père. Il est exact que la ville a été reconstruite rapidement. Rappelez-vous : je vous écrivais que les bruits étaient dus aux effondrements des ruines branlantes dont personne ne s'occupait.
 
BANHA : (insidieuse) Une fois la ville reconstruite, nous étions toujours mieux dans votre trou à rats, pas vrai ?
 
NOLOC : Ce n'est pas cela, Banha. Les dirigeants du pays, ceux de la ville également, avait disparu, ensevelis ou enfuis, et, aussi bizarre que ce soit, tout marchait mieux, bien mieux qu'avant, en dépit des difficultés. (voix gênée) J'ai... (cinq secondes de silence)
 
SELCHAR : Veux-tu que je continue à ta place ? J'ai parfaitement compris : Selchar, le vieux neuf, était bien mieux en bas, à l'écart.
 
NOLOC : Pardonne-moi, père. Pour devenir un chef, on fait énormément d'efforts, on apporte à la société un peu plus, un mieux, qui justifiera le pouvoir qu'on aura, mais, une fois devenu chef, on freine, on empêche tout changement de peur de perdre ce pouvoir et les avantages qui l'accompagnent.
 
 
SELCHAR : On est même plus capable d'envisager un autre monde que le sien. On manque de jugeote.
 
NOLOC : Je n'ai pas dit cela, père.
 
SELCHAR : Je n'ai jamais eu besoin de personne pour comprendre ce que j'avais à comprendre et tour dire ce que j'avais à dire. (légèrement abattu) Moi qui croyais qu'au travers de notre correspondance, je te dirigeais, je continue de commander, de régner sur ma ville, sur ma maison, sur ma famille. Et cela me plaisait, je l'avoue. Que faisais-tu de mes notes de vieux barbon ?
 
NOLOC : Je les passais à la déchiqueteuse-recycleuse.
 
SELCHAR : (légèrement abattu) La déchiqueteuse-recycleuse... (plus énergique) Si tu avais pu m'y jeter avec, tu l'aurais fait.
 
NOLOC : (énergique) ce n'est pas vrai ! (la voix se brise en fin de phrase) Parce que j'aurais pu vous...
 
SELCHAR : Veux-tu que je continue à ta place ? Tu aurais pu nous laisser crever de faim et de soif. Je me demande pourquoi tu ne la pas fais.
 
NOLOC : Je me suis vite laissé piéger par mon mensonge. Je ne pouvais plus vous faire sortir et pourtant je ne voulais aucun mal. Aucun.
 
 BANHA : Merci quand même.
 
NOLOC : Alors, j'ai tout fait pour améliorer votre sort, sans jamais me décider à vous avouer la vérité. Je suis content que vous soyez sortis. Je vous rends votre maison ; elle est très belle. Je vous rends votre fortune ; elle est quatre fois plus importante qu'avant.
 
BANHA : Pendant que tu y es, dis que tu nous rends la liberté.
 
NOLOC : Je dis cela pour que vous sachiez que je me suis bien occupé de vos affaires.
 
ONDO : (vivement) Que tu en as bien profité !
 
NOLOC : Reprenez tout est faite de moi ce que vous voudrez. J'accepterais votre sentence.
 
ONDO : (en colère) Elle est toute faite, chien !
 
 LISI : (apeurée) Ondo ! Je t'interdis de toucher à ton frère ! Tu devrais avoir honte. Regarde comme il est beau.
 
BANHA : (ironique) Haaa… ça ! Pour être beau, il est beau. Monsieur ne sort pas d'un cloaque. Monsieur ne s'habillent pas avec des serpillières. Monsieur ne se parfume pas à la moisissure et au salpêtre. (dure) Il n'y a que lorsque monsieur parle qu'on s'aperçoit qu'il a une haleine de chacal !
 
NOLOC : Vous savez, vos armoires sont pleines, vos lits sont faits. Je vais aller préparer la salle d'eau.
 
ONDO : (en colère) Préparez ? T'enfuir, oui, salopard ! Nous trouverons la salle de bains sans toi. Tu ne bouges pas d'ici !
 
NOLOC : Je ne compte pas m'enfuir, Ondo. Je vous l'ai déjà dit.
 
ONDO : Parce que tu t'imagines que je vais continuer à croire en ta parole ?
 
NOLOC : Excuse-moi, Ondo. Mais il faut tout de même que je vous y accompagne, car vous aurez des difficultés à vous servir des robinets à commande vocale.
 
 BANHA : (ironique) Tu voulais leur demander de ne pas pousser des cris d'indignation nous voyant entrer. Merci de ton insoupçonnable délicatesse.
 
SELCHAR : À moins qu'il ne s'agisse d'une tout autre délicatesse.
 
BANHA : Que voulez-vous dire ?
 
SELCHAR : N'ai-je pas raison, Noloc ? (trois secondes de silence) Je vois que tu aimes bien que je parle à ta place. Noloc préférerait que nous ne voyions pas la nourriture qui fait trempette dans le lavabo ou la baignoire.
 
BANHA : Ah oui. Celle qui baignait deux jours durant dans la rivière afin d'être décontaminée. Quel est le menu du jour ? J'espère que c'est meilleur que le poisson aux haricots d'hier.
 
NOLOC : Du lapin et des lentilles.
 
ONDO : Fumier ! Je vais te les faire bouffer.
 
BANHA : Tu as du bien t'amuser durant ces années ?
 
 NOLOC : Il est difficile de mentir, de toujours mentir, de s'obliger à mentir. On préfère en arriver à croire à ses propres mensonges pour qu'ils fassent moins mal.
 
TOORA : Et le bébé que tu as enfermé dans la boîte, tu voulais aussi nous le faire manger ?
 
Ondo et Ghana : Le bébé ?
 
NOLOC : Quel bébé, Toora ?
 
TOORA : Dans la grande chambre.
 
SELCHAR : Quelle est cette nouvelle monstruosité, Noloc ? Aurais-tu fait de nous des anthropophages, afin de satisfaire je ne sais quelle perversion ?
 
ONDO : Tu es le diable !
 
NOLOC : (riant) Mais non, c'est Bixia. C'est ma fille.
 
LISI : Tu as des enfants ! Tu es marié ?
 
NOLOC : Oui, mère. Ma femme s'appelle Malville et nous avons une fillette qui s'appelle bis Xiao. Mais elle n'est pas dans la boîte, Toora. Elle est à la crèche. Ce que tu as vu n'est que son image dans le visiophone holographique. Je peux ainsi la voir et lui parler quand je le veux, même si je suis loin d'elle. Il n'y a rien dans la boîte.
 
 TOORA : Pourtant, on dirait.
 
SELCHAR : Ta femme, savait-elle pour nous ?
 
NOLOC : Non. Elle n'est presque jamais là.
 
LISI : Jamais là ?
 
NOLOC : Malville voyage beaucoup, de conférence en conférence. Elle doit rentrer la semaine prochaine. C'est la raison pour laquelle Bixia est à la crèche de longue durée.
 
LISI : Alors, elle n'est pas là pour s'occuper de sa famille et de sa maison ?
 
NOLOC : Non, mère. Les femmes se sont émancipées. Elles ne veulent plus être confinées dans leur rôle de mère de famille.
 
SELCHAR : Tout a changé.
 
 

NOLOC : C'est vrai : tout a changé.
 
SELCHAR : Ce n'est peut-être pas toi, Noloc, qui est un monstre. C'est votre nouvelle vie qui vous façonne ainsi. Vous ne vous rendez plus compte du mal que vous faites. Après quoi courez-vous ? Les hommes d'aujourd'hui sont-ils si différents de ceux d'il y a dix ans. Détenions-nous si peu de vérité ?
 
NOLOC : Je ne sais pas, mais nous vivons de cette manière et il nous semble bien vivre. De toute façon, le pli est pris.
 
BANHA : Je veux aller dehors, dans la rue, revoir le soleil, respirer. J'espère au moins que vous n'avez pas détruit le soleil.
 
NOLOC : (riant) Non, pas encore. Nous nous contentons de le fuir à cause de ses rayons nocifs.
 
BANHA : Voilà que le bronzage est devenu une maladie !
 
NOLOC : Tu ne crois pas si bien dire, Banha. Notre surconsommation d'énergie a détruit des parties de l'atmosphère qui protégeaient la Terre. Lave-toi et habille-toi. Je t'accompagnerai dehors.
 
BANHA : (vexée) Pourquoi ? Je vais sortir comme ça ! La ville entière doit savoir ce que tu nous as fait et, crois-moi, elle le saura. Moi, je n'ai pas avoir honte de mes loques. Je viens Toora, nous sortons.
 
 NOLOC : Vous n'avez pas le choix, Ghana. Il n'existe plus ni porte, ni rue. Pour aller quelque part, nous entrons dans une sorte de sas dans lequel nous programmons notre destinations puis, notre corps se désintègre pour se matérialiser là où on l'a programmé. On gagne ainsi du temps et de l'énergie. Mais les gens, leur tenue et leurs bagages sont contrôlés. D'ailleurs, tout est contrôlé.
 
LISI : Mais comment vivez-vous ? Vous êtes devenus des robots.
 
ONDO : Des robots riches ! Toute cette fortune accumulée sur notre dos, il te faudra la payer, Noloc, la payer cher.
 
NOLOC : Elle est pour vous. Je vous la rends en excellent état. Vous verrez.
 
SELCHAR : Oses-tu croire que l'aspect positif de ton bilan puisse un jour en justifier le côté négatif ?
 
NOLOC : Il ne le justifie ni ne l'excuse en aucune manière, mais il existe. Vous en profiterez.
 
 BANHA : Monsieur a beau jeu de jouer les seigneurs, maintenant que nous sommes sortis seuls du trou dans lequel ils nous auraient laissés moisir encore cinq ans.
 
SELCHAR : Cent ans... Mille ans, peut-être. Car, en dépit de nos armoires pleines, de nos lits faits, quand te serais-tu décidé à nous ouvrir la porte ?
 
NOLOC : Je le voulais. Il y a longtemps que je le voulais.
 
SELCHAR : (calmement) Non... Comment nous expliquer ce que nous sommes en train de voir ? Comment ? Les contraintes sans doute pénibles de cette vie luxueuse calmaient ta honte et tes remords. Après tout, il t'en coûtait déjà de t'occuper de nous, d'améliorer sans cesse notre sort, comme tu le dis. Ouvrir la porte aurait créé plus de problèmes que de la laisser fermée.
 
NOLOC : Mes intentions n'étaient pas si cruelles. J'aurais pu vous...
 
SELCHAR : Non ! Tu n'aurais pas plus. Pour nous faire disparaître il ne suffisait pas de ne plus mettre de nourriture dans le siphon car nous serions sortis. Tu l'as vite compris. La seule solution était de nous supprimer de tes propres mains, mais ça, tu n'as pas osé le faire. Tout à l'heure, je me demandais pourquoi. Je pense avoir deviné la réponse. Tu es resté dans l'indécision parce que tu n'as pas changé depuis l'enfance, Noloc.
 
 TORA : J'ai faim.
 
NOLOC : Va dans la cuisine et appuie sur le bouton rouge puis, ensuite, sur la touche blanche numéro six et encore une fois sur le rouge. Les robots vont nous préparer un repas. Ne touche à rien d'autre. Je le répète : le bouton rouge, le numéro six, le bouton rouge.
 
BANHA : Qu'y a-t-il au menu ? Du lapin et des lentilles ?
 
NOLOC : Si mes souvenirs sont exacts, nous devrions manger un soufflet de saumon déshydraté et reconstitué, une côte de boeuf composite à la sauce au poivre de synthèse, un accompagnement de fibres végétales rechlorophyllisées et, comme dessert, un succédané de meringue dorée au four.
 
BANHA : Ça me met l'H2O à la bouche.
 
NOLOC : Tu sais, ça a bon goût et l'équilibre nutritionnel est respecté.
 
LISI : Vous n'êtes plus des humains. Bientôt un verre d'huile, un ou deux comprimés et une nuit de sommeil suffiront à faire avancer les machines que vous êtes devenus.
 
 NOLOC : (après un léger rire) En ce qui concerne le sommeil, mère, vingt minutes de caisson hypnotique remplacent une nuit entière.
 
LISI : (dégoûté) Je vous plains.
 
ONDO : Que reste-t-il du monde que nous avions bâti ?
 
SELCHAR : L'or ! Ils n'auront pas pu se passer de l'or.
 
NOLOC : Si, perd. L'or est une curiosité. La monnaie électronique la remplaçait. Elle est basée sur le potentiel-investissement de chaque individu, de chaque entreprise, de chaque pays.
 
SELCHAR : Le potentiel-investissement ?
 
NOLOC : Oui. L'argent dont je dispose est évalué d'après la capacité d'investissement humain et financier que je peux encore fournir et cette capacité est calculée en tenant compte de tout ce que j'ai déjà fait, de mon état de santé physique et mentale, donc de mon espérance de vie et de ma motivation. L'or, les bijoux, les tableaux et tous les autres biens, d'ailleurs, n'ont de valeur que par le troc.
 
 SELCHAR : Même l'or... (bruits de pas)
 
TOORA : Noloc, je n'y arrive pas.
 
NOLOC : Je te montrerai. Tenez, père ! Je vous donne cette carte magnétique. Elle contient votre fortune. Je vous la rends. Je vous expliquerai comment vous en servir.
 
SELCHAR : Jamais tu ne pourras nous rendre ce que tu nous as pris. Comment redonner ce qui n'existe plus ? Comment poursuivre une route qui a été détruite ?
 
NOLOC : Vous deviendrez des citoyens de notre nouvelle ville.
 
SELCHAR : Pas vraiment. Au-delà des biens, au-delà des années que tu nous as volées, tu nous as volé l'espérance et la fierté. Il ne nous reste rien. Rien d'autre que la certitude d'avoir besoin de toi.
 
ONDO : (furieux) Ah non ! Jamais !
 
 SELCHAR : Si, Ondo, à moins de vouloir vivre dans cette ville moderne en s'accrochant à notre mode de vie périmé. Jamais nous ne pourrons recommencer comme avant. Et à quoi bon ? La course au progrès, toute pailletée et clinquante qu'elle soit, ne va pas s'arrêter parce que nous sommes sortis de notre cave. Nous avons besoin de Noloc.
 
ONDO : Pardonner ! Oublier ! Non, c'est impossible.
 
SELCHAR : Nous ne pardonnerons pas. Nous n'oublierons jamais, Ondo... Bien qu'un jour, peut-être... Mais cela prendra...
 
BANHA : (lui coupant la parole d'une voix sifflante) …dix ans au moins.
 
SELCHAR : Beaucoup plus, Banha. Les enfants de Bixia et de Tora, eux-mêmes, n'auront pas oublié. Cependant, il nous faut vivre ensemble.
 
BANHA : Pour ressembler à ces sauvages électroniques ?
 
SELCHAR : J'espère que non, mais je n'en suis pas sûr. Aurions-nous résisté, si nous avions participé à cette évolution ?
 
 BANHA : Jamais je n'accepterai de vivre comme eux. Ce serait leur donner raison.
 
ONDO : (vivement) Et pourquoi donc ? Tout ce qu'il y a ici et à nous. Tout !
 
BANHA : (méprisante) Tu n'as aucune fierté. Après avoir été un rat pendant dix ans, tu t'apprêtes à devenir un parfait automate. Pire ! Une marionnette.
 
ONDO : (furieux) C'est toi qui as voulu sortir ! Si c'est pour nous faire vivre la même façon ici que dans la case, mieux vaut y retourner !
 
SELCHAR : (calmement) Voyons, Ondo ! Te rends-tu compte de tes paroles ?
 
ONDO : (vivement) Parfaitement ! La richesse est à portée de main et voilà que vous la laissez à Noloc, le voleur ! Voilà que vous parlez de vous replacer sous sa coupe ! Voilà que vous envisagez de rester dans vos loques !
 
LISI : (indignée) Ondo ! N'élève pas la voix contre ton père ! Tu ne l'as jamais fait.
 
 BANHA : (sourdement) Tu aurais été pire que Noloc !
 
LISI : (en colère) Je vous interdis de parler de la sorte à mon fils ! Tout ce qui arrive est de votre faute !
 
* = Lisi se met à pleurer. Ses pleurs vont couvrir progressivement les paroles des autres qui, elles, vont baisser de volume jusqu'à disparaître. Ne restera finalement qu'une note de musique synthétique modulée qu'il s'éteindra à son tour
 
* NOLOC : Non, mère. Tout est de ma faute.
 
* ONDO : (hors de lui) Ferme-la, toi ! Tu as assez parlé depuis dix ans !
 
* SELCHAR : (montant aussi la voix) Et moi, depuis combien de temps je parle pour ne rien dire ?
 
* LISI : (pleurant) Mais pourquoi ? Pourquoi ? Qu'avons-nous fait à l'Être pour être ainsi punis ?
 
 * ONDO : Vous pouvez dire ce qui vous chante : cette maison est à moi. J'y ai droit.
 
* SELCHAR : (vivement) Non ! Tu n'y as pas droit ? Pas plus que nous. Pas plus que Noloc. Pas plus que personne. Elle est à toutes les générations qui ont vécu, qui vivent aujourd'hui et qui vivront demain.
 
* BANHA : Et voilà que ça recommence ici comme là-bas...
 
* (note de musique)
 
 
 
 
 FIN