Patrick S. Vast -- feuilleton
K COMME KATIAhttp://www.inlibroveritas.net/auteur2541.html
(1er épisode)
1968 ! Pour beaucoup cette année-là est liée au mois de mai et à la révolte étudiante, puis aux grèves qui ont suivi dans toute la France. Étant universitaire à l’époque, j’aurais pu faire partie de cette aventure. Mais j’en connus une tout autre, à commencer au cours du printemps, qui prit pour moi l’aspect de celui que l’Histoire a retenu comme étant celui de Prague. Ayant eu quelques échos de ce qui se passait dans cette ville, j’avais rempli toutes les formalités afin de m’y rendre, et c’est ainsi que je débarquai dans la capitale de la Tchécoslovaquie le 15 avril. J’avais bien sûr un point de chute, en l’occurrence un bistrot de la vieille ville où se réunissait un groupe de jeunes ayant à cœur de mener à bien la véritable révolution qui s’opérait à l’intérieur de la mécanique totalitaire.
Je devais y rencontrer un certain Jans. Lorsque j’arrivai dans le bistrot, il n’y avait pas un seul client. Je tenais mon sac de voyage à la main, et me sentais bien emprunté. Mais le patron, un colosse chauve et doté d’une superbe moustache, m’expliqua en allemand que les gens que je désirais rencontrer allaient arriver d’ici une petite demi-heure.
Je fus tout de suite rassuré, et m’installai à une table après avoir commandé une bière locale.
Le patron avait dit vrai, à peine une demi-heure plus tard, arriva un groupe de trois garçons et de deux filles, portant des parkas et des blue-jeans, et chaussés de baskets pour compléter leur tenue qui n’était guère prisée par les régimes des pays de l’Est.
Le patron du bistrot parla à un grand gaillard aux cheveux mi-longs, et celui-ci s’avança vers moi avec un large sourire.
— Je suis Jans, annonça-t-il dans un français parfait, et en me tendant la main.
— Salut, fis-je, je suis Antoine.
— Oui, on m’a prévenu de ton arrivée, reprit Jans. Soit le bienvenu à Prague.
Nous nous serrâmes chaleureusement la main. Puis j’eus droit aux saluts de tous les autres. Mon regard croisa les yeux verts en amande d’une jeune fille blonde tandis qu’elle me serrait la main. J’en ressentis un certain émoi. Mais bientôt tout le monde fut attablé avec moi, et une grande discussion commença à propos de l’avenir de la Tchécoslovaquie.
Bien sûr, on ne cessait de solliciter mon avis. Heureusement, tout le monde comprenait et parlait le français, et je ne me gênais pas pour le donner. Je les exhortai bien sûr à continuer, à mener jusqu’à son terme la libéralisation qui avait gagné le pays, afin d’acquérir une véritable démocratie, une liberté d’expression, toutes ces valeurs inestimables, indispensables.
Au bout d’une heure, Jans décida de quitter le bistrot, et je fus conduit par mes nouveaux amis à un immeuble qui était une résidence d’étudiants. Là, nous nous casâmes dans une pièce plutôt étroite, où l’on avait disposé plusieurs matelas à terre. Pour ma part, je me retrouvai installé sur l’un d’eux à côté de la jeune femme aux yeux en amande.
Jans me demanda de parler de la France. Je ne me fis pas prier, et me mis à disserter avec passion sur Camus, puis Sartre. L’ambiance était chaude, surtout avec le concours de la bière que nous buvions à la bouteille. Nous fumions beaucoup également, et bientôt la pièce baigna dans un profond brouillard.
Les discussions se terminèrent dans le milieu de la nuit, et j’étais alors fin soûl, allongé sur le matelas, avec la jeune femme aux yeux en amande blottie contre moi.
Le lendemain au réveil, j’avais très mal à la tête.
La jeune femme me proposa d’aller prendre l’air.
Dehors il faisait très froid bien que l’on fût en avril, et cela m’aida à reprendre parfaitement mes esprits.
Je marchai avec ma compagne qui m’apprit qu’elle se prénommait Katia. Elle ajouta que sa mère était Soviétique, d’où son prénom. Son père qui lui était Tchécoslovaque, avait connu sa future femme dans un camp de vacances où l’on faisait se rencontrer les jeunes des différentes nations du Pacte de Varsovie, afin de construire le socialisme du futur dans un esprit de fraternité.
Par le pont Charles, nous gagnâmes le quartier du Château, la résidence du chef de l’état. Je pus alors admirer l’architecture historique de la ville, hélas gâchée par quelques édifices cubiques, froids et gris, dans la plus pure tradition stalinienne. Et nous parcourions justement une avenue bordée par ces sinistres édifices, lorsque nous vîmes venir vers nous deux hommes coiffés d’un chapeau mou noir, et vêtus d’impers de la même couleur que les façades environnantes. Je ressentis une certaine inquiétude, en même temps que le bras de Katia qui serrait le mien se raidit.
Puis tout se passa très vite. Les deux hommes se ruèrent sur Katia. L’un d’eux m’écarta, et en quelques secondes, Katia fut poussée à l’intérieur d’une voiture qui s’était garée le long du trottoir, et démarra très rapidement.
Je n’avais pas eu le temps de réagir, de pousser le moindre cri, de lancer le moindre appel au secours. Katia venait d’être enlevée, au milieu de vieilles ménagères avançant dans leur chaud manteau avec leur cabas à la main, et qui s’efforçaient d’ignorer ce qui venait de se passer.
Mon cœur battait à se rompre. Malgré tout, je réussis à me reprendre, à faire demi-tour pour repartir vers la vieille ville et la résidence universitaire.
Je trouvai Jans et les autres encore couchés dans la pièce où nous avions tous passé la nuit, et qui empestait le tabac froid.
Je les tirai sans ménagement du sommeil, et après que j’eus raconté l’enlèvement de Katia, Jans déclara :
— Il faut que l’on parte d’ici, et très vite. Toi, tu devrais rentrer en France.
— Mais… mais, Katia ? balbutiai-je.
— On ne peut rien pour elle ! trancha Jans.
Cinq minutes plus tard, je me retrouvai seul dans les rues avec mon sac de voyage à la main.
Je ne pouvais me résoudre à abandonner Katia. Je décidai donc de rester à Prague, sans vraiment savoir ce que j’allais faire. Je choisis un hôtel d’aspect modeste car je n’avais pas trop d’argent à dépenser. L’homme qui se trouvait à la réception inspecta minutieusement mon passeport, puis avec un air méfiant, me demanda de régler tout de suite les deux nuits que j’avais retenues, et me tendit la clé d’une chambre située au premier étage.
J’y montai, et après avoir posé mon sac de voyage, j’enlevai mon manteau et m’installai sur un lit au confort plus que moyen. La chambre était vieillotte et poussiéreuse.
J’étais allongé sur le lit depuis un petit quart d’heure environ, lorsque l’on cogna très fort à la porte. Cela me fit sursauter. Je me levai et allai ouvrir. J’eus aussitôt un mouvement de recul lorsque je découvris deux hommes en imper gris et coiffés d’un chapeau mou sur le palier. L’un des deux, un colosse au nez écrasé me dit en français :
— Vous allez nous suivre.
Il était évident que je n’avais guère le choix. Je m’en voulus alors de ne pas être reparti pour la France comme me l’avait conseillé Jans. Qu’allait-il m’arriver ? Je pressentais le pire. Mais de penser à Katia, me donna un peu de courage.
J’enfilai mon manteau, puis comme je m’apprêtais à prendre mon sac de voyage, l’homme au nez écrasé dit :
— Pas la peine de prendre votre bagage, ça ne sera pas long.
Je me sentis tout de suite rassuré, et suivis les deux hommes sans faire d’histoires.
Quand je passai dans le hall de l’hôtel, le réceptionniste était à son poste, et me jeta un regard en coin.
Je fus bientôt installé à l’arrière d’une voiture, entre les deux hommes en gris, tandis que deux autres se trouvaient à l’avant.
Nous roulâmes dans plusieurs rues, pour finalement nous arrêter devant un immeuble de style stalinien. Une fois à l’intérieur, je fus conduit dans une pièce étroite, où je découvris un homme en uniforme installé à un bureau en fer. Je vis tout de suite qu’il avait la main posée sur une feuille de papier.
Il me demanda de m’asseoir. Je m’exécutai en réalisant que les deux individus qui m’avaient cueilli à l’hôtel restaient derrière moi.
L’homme en uniforme fit glisser la feuille.
— Tenez, signez, dit-il d’une voix très grave.
Je regardai la feuille, il n’y avait absolument rien dessus.
— Mais qu’est-ce que je dois signer ? fis-je la gorge serrée.
De l’ironie passa dans le regard de l’homme en uniforme.
— Signez, je vous dis !
Son ton s’était durci. Malgré tout, je résistai.
— Je me refuse à signer une feuille vierge, dis-je.
L’homme se crispa, mais très vite un sourire étrange apparut sur son visage.
— Très bien, dit-il. Je vais vous laisser le temps de réfléchir.
Il n’eut pas besoin de donner le moindre ordre, je fus aussitôt saisi par les deux individus que je n’avais cessé de sentir en faction derrière moi, et levé de la chaise.
En moins de deux je fus amené dans une cellule, et lorsque la grille fut fermée à clé, je m’assis sur un banc scellé au mur, en me sentant envahi par le plus grand des désespoirs.
Je suis incapable de dire combien de temps on me laissa prostré dans ma cellule, mais les deux hommes qui m’y avaient amené finirent par revenir. Ils me conduisirent de nouveau à l’homme en l’uniforme qui avait toujours la feuille devant lui.
Cette fois il ne me demanda pas de m’asseoir, et me dit aussitôt :
— Alors, vous êtes décidé à signer ?
Je fis non de la tête.
L’homme en uniforme soupira :
— Ah, décidément, vous êtes très malade, oui très malade. Vous êtes psychiquement très perturbé pour ne pas vouloir signer un banal formulaire. Il faut vous soigner, vous en avez grand besoin. Nous allons bien sûr nous en charger pour votre bien.
Aussitôt, des hommes en blanc entrèrent dans la pièce.
Avec horreur je les vis se jeter sur moi, et très vite je me retrouvai emprisonné dans une camisole de force.
— On va bien s’occuper de votre santé mentale !me lança l’homme en uniforme tandis que j’étais emmené par deux colosses.
Je me retrouvai bientôt dans une ambulance qui démarra en faisant sonner sa sirène.
Deux hommes en blanc m’encadraient, et deux autres étaient assis en face. Contre toute attente, l’un des deux, un barbu à la bouille ronde se mit à rire, puis déclara :
— Ah, on vous a bien eu.
L’homme possédait un accent américain très prononcé. Je le regardai, incrédule, et il poursuivit :
— Nous faisons partie des services secrets américains. Nous avons infiltré le pays.
J’étais perdu, je me demandais à quoi je devais m’attendre. Mais il y avait surtout une question qui me taraudait, et je ne pus m’empêcher de demander :
— Et Katia ?
— Katia ? fit le barbu. Oh, elle va très bien. Oui, elle aussi est un agent de nos services. Seulement, elle avait été repérée par le KGB qui s’apprêtait à l’éliminer. Alors, nous avons mis en scène son enlèvement auquel vous avez assisté. Il fallait la faire disparaître au plus vite pour la protéger. C’est pourquoi nous nous sommes déguisés en membres de la police politique.
— Mais pourtant, fis-je, il semblerait que…
— Que la Tchécoslovaquie connaît une vague de libéralisation ?
— Oui.
— Oh, Alexandre Dubcek fait de son mieux, mais Moscou tient encore les rênes ; en tout cas, celles de la police politique. Et bientôt, ce sera la normalisation.
— La normalisation ?
— Oui, il faut craindre que le « Printemps de Prague » tourne à l’été tragique. En tout cas, si ça va trop loin, notre mission s’arrêtera très vite. Johnson ne se mettra pas Brejnev à dos pour la Tchécoslovaquie.
J’en demeurai coi. Mais je me repris et demandai :
— Mais qu’allez-vous faire de moi ?
— Oh, vous exfiltrer, déclara le barbu.
— M’exfiltrer ?
— Oui, il vous faut sortir de Tchécoslovaquie.
— Je vais partir pour la France ?
Le barbu prit un air un peu contrarié.
— Heu… pas vraiment. Nous allons vous envoyer en Afrique du Sud.
— En Afrique du Sud ! Mais pourquoi ?
— Eh bien, tout simplement pour y retrouver Katia. Elle vous y attend.
Je me demandais si tout cela n’était pas une horrible comédie, si je n’allais pas finalement me retrouver dans un maudit hôpital psychiatrique comme me l’avait annoncé l’homme en uniforme.
Mais quand on m’eut enlevé la camisole de force, que je fus vêtu d’un costume de bonne coupe, et doté d’un passeport suisse au nom d’André Lafin demeurant à Lausanne, je dus convenir qu’il n’en était rien.
Et quand un peu plus tard, l’avion en partance pour Johannesburg décolla, j’étais déjà près des nuages en pensant à Katia, sans me douter de ce qui m’attendait dans les mois à venir.
(à suivre)
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