Steve Pitcher - LE SIMURGH - texte intégral

In Libro Veritas

LE SIMURGH

Par Steve Pitcher

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Mysouris -- récit d'anticipation

UNE HIRONDELLE NE FAIT PAS LE PRINTEMPS

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Le jeune homme est bien jeune encore. Il affiche à peine 15 ou 16 printemps. Pourtant, dans la petite communauté de l'Hirondelle, il est parmi les plus âgés. En ce jour, il lui semble pourtant que sa vie est finie.

Son nom ? Azri. Son lieu d'habitation ? Un désert parmi tant d'autres, dans ce qui fut autrefois l'Europe. Autour de lui s'étend le désert ocre. Non, pas de sable ici, rien que de la terre glaise, lourde et stérile. Plantées dans cette immensité, quelques bicoques faites avec la seule matière sur place, cette terre jaune qui se craquelle. Un petit village d'enfants affrontant le désert.

En effet, ceux qui entourent Azri ne sont pas beaucoup plus âgés. Le doyen affiche 25 ans seulement. Ceux qui arrivent à atteindre l'âge de 30 ans se rendent dans d'autres communautés jusqu'à atteindre une nouvelle tranche fatidique. C'est le seul moyen de survivre : le nivèlement des âges.

Le chef actuel de la communauté se nomme Brim le barbu. Il porte,
comme tous les hommes en âge, une barbe qui n'est presque jamais
coupée. Mais la sienne est particulièrement touffue, et surtout elle sort de l'ordinaire avec sa couleur rousse. La plupart des habitants ont le cheveu foncé. Les blonds ne survivent en général pas bien longtemps, brûlés par le soleil intransigeant. Ici, tous portent un bronzage digne des plus belles vacances à la mer. Mais ce concept même leur est inconnu. Quand à leur peau mate, peu leur importe. Une seule chose compte : survivre. A quoi bon le reste lorsque l'essentiel vient à manquer ?
 
En ce jour, ils sont tous réunis au centre du village. Azri et 9 neuf autres ont saisi le fusil que Brim leur a tendu. Chargées, les armes se tiennent maintenant toutes pointées vers la même cible. Le jeune carabinier transpire à grosses gouttes. Non pas que les 35 degrés du matin lui soit inhabituel et le fasse souffrir plus que d'ordinaire, il s'agit d'autre chose. Son regard est sombre. Ses yeux bruns ont perdu l'éclat de la jeunesse la veille au soir.
 
Au centre de l'arc de cercle des fusils se tient le poteau. Sur ce dernier, elle a 7 ans. Cette petite victime, c'est la sœur d'Azri. Pour cette fois, il aurait pu refuser le rôle qu'il tient ce matin là. Mais, le jeune homme n'a pas voulu. Pourtant tous aurait compris.
 
En attendant l'ordre fatidique, ses pensées se bousculent. Il se demande comment ils ont pu en arriver là. Oh, pas eux, ni même la génération précédente ou celle de son grand père ; eux n'y sont pour rien. Mais les générations auparavant ? Le doigt posé sur la gâchette, il attend cet ordre qu'il craint ou cette grâce qu'il espère. Sa sœur se tient si proche, en face de lui sur le poteau d'exécution. Un bandeau blanc recouvre ses yeux noirs et des sanglots envahissent sa gorge. Indra ! Bien sûr que non, elle ne l'avait pas fait exprès ! Mais pourtant, son acte reste impardonnable. Oublier de fermer le robinet après son verre d'eau de l'après midi ! Dix litres d'eau avaient disparu dans la terre, perdus à jamais. Dix litres ! De quoi alimenter le potager du village pour une semaine. Dix litres ! De quoi survivre ou périr. Maintenant, il leur faudra se rationner, ou bien pire encore, organiser une expédition pour acheter ou même voler l'eau du voisin.
 
Azri se souvient de ses cours d'histoires. Il sait qu'en l'an 2000 tout le monde prédisait que l'eau serait une ressource indispensable. Ils osaient parler de la protéger, tout en disant qu'elle était indispensable certes, mais inépuisable. Pourtant, déjà des assoiffés mourraient de n'avoir pas assez de ce liquide transparent. Déjà, des communautés entières, comme eux aujourd'hui, luttaient pour pouvoir se procurer un peu de cette richesse essentielle à leur survie. Des sommets entre les immenses communautés qui se nommaient alors pays avaient lieu chaque année. Les conclusions étaient toujours les mêmes. Il fallait agir.

Pourtant, en 2010 rien n'avait changé. Ou plutôt si, la planète avait continué à être salie de partout. L'eau disparaissait sans que personne ne s'en rende compte. Dans le même temps, il fut déclaré que le seul moyen d'éviter « la guerre pour l'eau » était de permettre à chacun l'accès à l'eau potable à raison d'un minimum de cinq litres par personne et par jour. Ils parlaient de préserver cette ressource. Ils parlaient beaucoup et n'agissaient pas du tout. Ils restaient sourds à leurs propres paroles. Lorsque quelque courageux voulait agir dans le bon sens, il se trouvait aussitôt mis à l'écart. 
 
Dans le même temps, l'eau faisait parler d'elle, montrant chaque année, un peu plus son mécontentement envers cette planète qui transpirait à grosses gouttes. Ici, elle devenait trop abondante créant inondations et ouragans, là bas elle oubliait de se montrer, créant la désolation de la sècheresse. Seulement, seul le pouvoir, l'argent comptaient, et les ressources étaient utilisées comme si le lendemain n'existait tout simplement pas. Les quelques éveillés ne pouvaient rien faire.

En 2050, les mentalités des dirigeants n'avaient pas évolués. Le nombre d'assoiffés croissait presque aussi vite que l'eau disparaissait.
 
A l'aube de l'année 2284, commencèrent les premières émeutes pour l'eau. Vastes mouvements de populations, qui partout sur Terre, se révoltaient dans un même élan pour le libre accès à l'eau. Les tanks à eau et leurs gardiens furent assiégés, mis à mal. Parfois les révolutionnaires détruisaient au lieu de prendre ce qui leur revenait. Leur slogan : L'eau pour tous ou pour personne ! La révolte dura une année complète. La répression se fit aussi démesurée que l'action lancée à l'origine. Des nouvelles armes bactériologiques furent employées. Le slogan des dirigeants en réponse aux révoltés fut : Alors ce sera pour personne ! Ce fut un carnage tant humain qu'aquatique. Des millions de litres du précieux liquide furent souillés à jamais par les bactéries récemment mises au point dans les laboratoires des armées. La contamination se poursuivit bien après la fin de la révolte par l'évaporation des eaux infestées. 

A présent, le compte des années est perdu. Les érudits estiment se situer dans le milieu des années 2500. Mais, quelle importance que le temps qui passe quand il n'y a plus de saison pour le voir défiler ?
 
Soudain, Azri revint à la situation inconfortable dans laquelle il se trouve. L'ordre de viser est donné. Parmi les dix fusils, l'un d'eux est chargé à blanc. Tous les carabiniers espèrent qu'il s'agit de celui d'Azri. La visée faite, le jeune homme ferme les yeux. Son doigt se crispe sur la gâchette.

A l'ordre suivant les dix armes crachent leur langue de feu. La fillette s'effondre. Les yeux bruns se rouvrent. Arme lâchée et pas se précipitant vers le corps de l'enfant. Incompréhension. Pas de blessures. Pas de sang. Rien. D'ailleurs elle respire et semble juste évanouie. Le regard brun cherche le regard clair de Brim le barbu. Regards qui se croisent. Reconnaissance contre bienveillance. Dix fusils, dix balles à blanc.
 
Graciée ce jour, mais terrorisée, la petite retiendra la leçon. Indra n'oubliera plus jamais de faire ce que bien d'autres avant elle avaient jugé comme négligeable : Faire attention à sa consommation d'eau en fermant le robinet correctement. Préserver ce bien fragile et indispensable.
 
Ce jour là débute une saison oubliée qui était autrefois annoncée par un oiseau particulier. Une hirondelle. Dans la petite communauté, le jeune doyen de 25 ans est le seul à se souvenir : si une Hirondelle ne fait pas le Printemps, elle annonce pourtant le renouveau.


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