Steve Pitcher - LE SIMURGH - texte intégral

In Libro Veritas

LE SIMURGH

Par Steve Pitcher

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Monz -- essai

SI PRAGUE ÉTAIT LA FISSURE, UN MUR EST-IL TOMBÉ À BERLIN ?
 

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Un soir, je trouvai dans ma boîte postale InLibroVeritas un message m'invitant à réfléchir sur "La chute du mur de Berlin et les nouveaux moyens de communication." Le texte que vous allez lire et le résultat des réflexions que cet étrange sujet (du moins m'était-il étranger) éveilla en moi.
 
 
1-La chute du mur de Berlin.
 
Cela n'éveillait pas grand-chose en moi, soit que je fusse trop jeune, soit que je vécusse du bon côté du mur. Du moins, tout l'enseignement qui m'avait été généreusement dispensé visait à m'en convaincre. Par chance, j'avais visionné un soir l'excellent film de Wolfgang Becker [1] et me sentais moins crétin sur ce chapitre endoctriné.
 
Les échos que me laissaient le 9 novembre 1989 se limitaient à des images de coups de pioche sur un mur tagué et gris (heureusement les bétons ont évolué depuis), et quelques notes de musique. The Wall [2], bien sûr. Et the Wind of change. La chanson des Allemands de Scorpion, aujourd'hui étroitement associée à la chute du mur de Berlin, a été écrite par Klaus Meine (le chanteur) à l'occasion du premier festival de musique rock
occidentale (août 1989). [3] Elle devint un tube planétaire en 1991. Un vent de liberté soufflait sur le monde.
 
Nous voyons bien où nous en sommes maintenant, mais ce n'est pas le propos.
 
Nos experts bien aimés (je ne vais pas donner de noms, mais la majorité sévit encore vingt après) nous expliquaient que l'effondrement du bloc de l'Est était prévu, écrit dans ses gènes, visible dans ses indicateurs économiques, et une victoire incontestable de la seule voie possible pour l'humanité (parfois si incroyablement indécise) : le capitalisme.
 
Là, vous vous dites, ce bouffon ne va tout de même pas défendre le régime sanguinolent-socialiste ! L'avait qu'à y aller travailler dans les kolkhozes ce social-traître. Rassurez-vous, je ne cherche pas la bagarre. Qu'on ait buté Jaurès [4] m'a vacciné. J'avance simplement vers le cœur de ma réflexion qui repose sur l'une des différences prégnantes entre les deux régimes de feu notre monde bipolaire : l'instinct de propriété.
 
[Aparté] Alors que je faisais des recherches pour un livre historique sur l'Aveyron pendant la seconde guerre mondiale, je rencontrai des paysans à la retraite (enfants ou adolescents en 39) qui me racontaient pourquoi les campagnes avaient été si hostilement anti-communistes et si enclines à bénir le Maréchal.
 
"On nous avait raconté que le Maréchal était le seul rempart contre les communistes qui n'avaient qu'une envie : nous voler nos terres." La propriété, mes frères, le régime communiste n'a pas survécu, car il n'a pas suffisamment cru en la sacro-sainte propriété. [Aparté]
 
 
2-Les nouveaux moyens de communication.
 
Alors que l'intelligentsia autoproclamée se congratulait sans fin de la chute du mur (le monde serait meilleur avec moins de rose mais plus de fleurs) Internet [5], le réseau des réseaux, parvenait enfin à s'affranchir définitivement de sa tutelle militaire et à se créer une identité propre basée sur le concept : Internet n'appartient et n'est contrôlé par aucune personne, aucune compagnie, groupe ou organisation.
 
Cet espace utopique (il fallait bien un minimum de contrôle et de standardisation pour le faire fonctionner [6]) fut le berceau de ce qui fut appelé les "media tactiques".
 
[Aparté] Aujourd'hui, le vocable de "media tactiques" a été repris par la pire des engeances qui soient, celle des publicitaires. "Alors que l'on parle tous les jours de mass media, de publicité envahissante et d'une certaine lassitude des consommateurs face à une publicité omniprésente et pas toujours en corrélation avec leurs besoins, les médias tactiques sortent du lot en proposant une excellente affinité entre le média et le consommateur, et cela grâce à une proximité accrue et à un ciblage pointu. Bien que résolument intrusifs, les médias tactiques ne sont pas pour autant dérangeants car ils offrent bien souvent un côté atypique, souvent ludique. Même quand ils revêtent un format plus classique, souvent sous forme de petits panneaux, ils se distinguent par un positionnement original et très peu dérangeant pour le consommateur. Le meilleur exemple étant les panneaux d'affichage dans les toilettes."[7] Qu'ils y restent. [Aparté]
 
Les "media tactiques" de l'époque du mur de Berlin avaient une autre hauteur de vue. Ils s'étaient notamment interrogés sur (nous y revenons) la propriété, "remettant en cause le régime actuel des droits de propriété intellectuelle, dont la pérennité et l'extension empêchent l'émergence de nouvelles formes de création collective." [8] Définir la propriété de ce qui est diffusé sur le web reste source de conflits.
 
[Exemple] Il y a peu, deux sites de renom ont dû faire marche arrière. Leurs conditions d'utilisation prévoyaient que tout ce qui passait sur leur serveur leur appartenait de facto (si l'utilisateur résiliait son compte, il ne pouvait pas retirer les éléments qu'il avait déposés). Face au tollé provoqué par ces clauses, Facebook et photoshop.com ont fait rapidement machine arrière. Jusqu'à quand ? [Exemple]
 
"Internet doit-il être un lieu où chacun peut communiquer ou non ? Telle est la question soulevée dans ce procès et aucune cour ne saura y répondre. Même dans le cas où Pirate Bay n'écoperait d'aucune peine judiciaire, le problème ne serait pas résolu. Les lobbys demanderont plus de restrictions ainsi que des lois plus dures;" [9]
 
[Pour Rire] Jack Valenti, président de la Motion Picture Association of
America (MPAA, un club de pauvres), appelle son combat pour la préservation en l'état de la propriété intellectuelle "his own terrorist war". [Pour Rire]
 
Je voudrais rappeler, avant de poursuivre, que la propriété et plus encore la propriété intellectuelle n'est pas apparue avec l'humanité.
 
La notion de copyright est née en Angleterre en 1710 (les premiers travaux d'imprimerie européens ayant eu lieu plus de 250 ans avant ! [10]).
 
La protection durait 14 ans, renouvelable une fois si l'auteur était encore en vie. Aujourd'hui, un auteur est protégé à vie. Il est même encore protégé 70 ans après sa mort (?????).
 
[Attention] Malgré ce que peuvent raconter certains malotrus, Internet ne menace pas la culture, mais les profits (et les profiteurs) de la culture. [Attention]
 
Un ouvrage assez plaisant à lire, quoique dans la langue de Shakespeare [11], Free Culture de Lawrence Lessig, dresse un portrait exhaustif des problèmes posés par la vivacité des échanges internautiques mondiaux aux (malheureux) propriétaires. Lui-même ne remet pas en cause la propriété intellectuelle. Son sang américain le lui interdit. Cela sent trop l'anarchie. Il prône un assouplissement et un retour à des durées de protection plus raisonnables. Il fait également des distinctions intéressantes, entre "culture commerciale" et "culture non commerciale". La "culture commerciale" étant la culture qui est produite et vendue, ou produite pour être vendue. La "non-commerciale" étant le reste. [12] Effectivement, toute une frange de la culture diffusée sur le web n'a pas, au départ, de vocation commerciale. Sa diffusion ne repose pas sur des objectifs de rentabilité, d'enrichissement.
 
Elle s'est donc développée autour de nouvelles formes de contrats passés entre l'auteur et ses (...-> placer le mot qui convient, je ne trouve pas). Les plus célèbres sont les Creative Commons.
 
[A noter] Tous les contrats Creative Commons permettent à un auteur de conserver les droits d'auteur tout en autorisant les autres à reproduire et à distribuer sa création, à la condition qu'ils citent son nom et respectent les autres conditions éventuelles du contrat. [A noter]
 
Leur but premier est de dépasser (je dirais même de transcender) l'idée de propriété (jusqu'alors vue comme un appel à devises) pour libérer la culture et "assurer à chacun la liberté effective de copier tout document écrit, de le redistribuer, avec ou sans modifications, commercialement ou non." [13]
 
Ces licences sont directement inspirées par le considérable travail de réflexion effectué autour des logiciels libres ("free"). On pourra consulter à ce sujet la prose de l'un des papes du "libre", Richard M.Stallman. Ce dernier continue d'insister encore et toujours sur le fait que "free" n'a rien à voir avec "prix", mais avec la liberté : d'utiliser un programme, pour quelque dessein que ce soit, de le modifier, de le copier, de le redistribuer, de le vendre.
 
Au chapitre des finances, il constate : "depuis dix ans maintenant, les développeurs de logiciels libres ont essayé différentes méthodes pour gagner des sous, certaines avec succès.
 
Il n'y a aucune raison que tout le monde devienne riche; le revenu médian pour une famille américaine qui avoisine les 35000$, montre qu'une telle somme est suffisante pour accepter un travail bien moins gratifiant que celui de programmer." [14]
 
 
3-Aujourd'hui, où en sommes-nous du "Wind of change" ?
 
Les changements technologiques ont pris de cours les rentiers de la culture. Leur réaction est proportionnelle à leur stupéfaction. Ils mordent. Comme des chiens à qui on voudrait retirer leur os. La propriété est leur credo. Verrou leur mot d'ordre. Ce qui tend à prouver qu'il est plus facile à un salarié de devenir rentier, que l'inverse.
 
À côté, des créateurs qui n'avaient jusqu'ici aucun moyen de diffuser leurs créations ont envahi l'immense pays web et prouvent chaque jour que l'envie d'écrire (pour ne citer que celle-là) n'est pas forcément associée à l'envie de compter (ses sous).
 
Certains artistes confirmés ont rejoint le clan des "free" créateurs.

[NIN] En mai 2008, Trent Reznor, leader du groupe Nine Inch Nails, annonce que le nouvel album du groupe, intitulé The Slip, est disponible en libre téléchargement.
 
 
Trent Reznor était déjà connu pour encourager pendant les concerts ses fans à pirater les albums du groupe (même ceux signés avec une maison de disques).
 
Le CD de The Slip également vendu de façon traditionnelle à partir de juillet 2008 a fini en tête des ventes du site américain  www.amazon.com.  [NIN]
 
Je place peu d'espoir en ces ralliements. Ce n'est pas eux qui feront exploser la "free" culture. Ils seront toujours suspectés de le faire pour de la publicité ou d'avoir amassé tant d'argent qu'il leur est facile de dire : "maintenant, je peux m'en passer, je suis un artiste avant tout." Non, ce qu'il manque, c'est un pape, un Gandhi, qui, réalisant un succès en dehors des voies normales de commercialisation ne passera pas derechef dans le camp des commerçants. Un créateur libre, même de son revenu.
 
Sans cela, la nouvelle culture web se bornera à servir de passerelle entre le monde des illustres inconnus et celui des indécents.
 
 
 
4-Demain ?
 
La propriété gagne du terrain.
 
De nouveaux murs sont dressés sur le web. Au début de l'internet, vous étiez autorisé à aller partout.
 
Quelle que soit votre adresse IP (et donc votre pays de résidence). À part peut-être en Chine et dans quelques pays où les libertés sont de toute façon limitées. Aujourd'hui, certains contenus vous sont interdits parce que les droits de diffusion n'ont pas encore été négociés dans le pays où vous habitez.
 
[EXEMPLE] Certains me diront que ce n'est pas de la culture -j'en conviendrai avec eux si cela peut les conforter dans leur élitisme de pacotille-, les séries américaines sont mises à disposition sur le web aussitôt leur diffusion télévisuelle achevée. Gratuitement. Enfin, pour les Américains. Un internaute étranger obtient un "contenu non disponible pour votre pays"[15]. En France aussi les téléfilms locaux sont accessibles sur le web après leur diffusion sur les écrans, mais il faut ouvrir le porte-monnaie. [EXEMPLE]
 
 
5-Conclusion 
 
Les "pirates" du web n'ont rien à voir avec ceux qui écument les mers. Un navire qui n'arrive pas à bon port, c'est un drame. Ici, ils n'enlèvent rien. Au contraire. Bien souvent, ils proposent plus. Ils ne menacent pas la culture. Certains revenus, assurément. Mais les plus dangereux, ce sont ceux qui dressent des murs sur le web. Promoteurs de la propriété intellectuelle avant tout rémunératrice, ils utilisent encore, alors que le XXIème siècle est devant nous, l'invention d'un fermier de l'Illinois (USA) : le barbelé.
 
 
 
[1] Good Bye, Lenin!, sortie en septembre 2003.
[2] The Wall, double-concept-album des Pink Floyd sorti en 1979 enregistré pour une part à Berlin. Roger Waters, l'ex-bassiste du groupe, joue en 1990 des partitions de the Wall dans l'ex no man's land.
[3]Ce qui explique les premiers vers : I follow the Moskva Down to Gorky Park (je longe la Moska jusqu'au parc Gorky). La Moska étant le fleuve qui traverse Moscou.
[4]Jean Jaurès, homme politique français, assassiné à Paris le 31 juillet 1914.
[5]Internet, terme adopté en décembre 1974 dans un document technique concernant le protocole de transmission TCP.
[6]Le InterNic, chargé de gérer et les bases de données et l'attribution des adresses ont été créés en 1993.
[7] http://www.blogg.org/ Par Florian Gibault, Communiquer autrement [8] Un monde virtuel est possible : des médias tactiques aux multitudes numériques, de Geert Lovink, Florian Schneider, janvier 2004.
[9]Christian Engström, vice président du parti pirate suédois, lors du procès du site Pirate Bay.
[10]1434 : Johannes Gensfleisch, dit Gutenberg, réalise ses premiers travaux sur l'impression à Strasbourg. L'imprimerie et les caractères mobiles étaient utilisés dès le XIIe siècle en Chine.
[11]William Shakespeare, poète, dramaturge et écrivain anglais du XVIe.
[12]By "commercial culture" I mean that part of our culture that is produced and sold or produced to be sold. By "noncommercial culture", I mean all the rest.
[13]Présentation par Wikipédia de la licence utilisée sur son site.
[14]"For ten years now, free software developpers have tried various methods of finding funds, with some success. There's no need to make anyone rich; the median US family income, around $35k, proves to be enough incentive for many jobs that are less satisfying than programming." Richard M.Stallman.
[15]"We're sorry but the clip you selected isn't available from your location"
 

 http://www.inlibroveritas.net/lire/oeuvre22120.html

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