Bambou -- nouvelle
LE PRINTEMPS, DE PARIS À PRAGUEhttp://www.inlibroveritas.net/auteur5860.html
C’est deux jours avant le 31 décembre que le père avait annoncé :
- J’ai invité un gars de l’usine à réveillonner avec nous...
- Ah ! Bon ! avait dit la mère. Qui ça ?
- Tu ne le connais pas. Il a embauché en octobre. Un jeune, vingt quatre, vingt cinq ans. C’est un bon massicotier. Il est pas feignant.
Quand le père avait dit ça, il avait tout dit. Sa religion, c’était le travail bien fait.
Râleur, syndicaliste engagé, bouffant du curé et du patron à tous les repas, mais intransigeant sur ce point.
- Il s’appelle Jean. Il est tout seul. C’est un Tchéco, avait-il ajouté.
Et Jean, ou plutôt Jan, comme il le précisa plus tard, était arrivé avec un bouquet de fleurs pour la mère - c’est trop gentil, fallait pas ! - une bouteille pour le père - ben, t’as pris du bon, dis donc - un camion de pompiers Dinky Toys pour Petit Pierre - j’l’avais pas celui-là !- et une grosse boite de chocolats pralinés pour Jacqueline qui était devenue comme une pivoine, balbutiant un inaudible Merci, Monsieur Jan.
Il était plutôt grand, mince, un peu anguleux, d’un blond de paille, avec des yeux bleu-vert à l’éclat métallique, la peau claire, des pommettes hautes et une profonde fossette lui coupant le menton d’un trait vertical.
Après ce repas, il revint, passant après l’usine juste pour l’apéro, puis restant manger de plus en plus souvent.
Il jouait volontiers avec Petit Pierre, ne dédaignait pas d’aider la mère à éplucher les légumes de la soupe, ne manquait pas de faire un compliment à Jacqueline sur une nouvelle robe, faite par elle-même, sous la houlette de la couturière où elle était en apprentissage, et surtout, jouait aux dames ou aux échecs avec le père pendant des heures, en discutant du travail, de l’usine, de syndicalisme, mais surtout de politique, celle de la France et celle de son pays.
La mère tricotait, Jacqueline cousait une babiole ou feuilletait le Petit Echo de la Mode, en les écoutant sans rien y comprendre, sans même vraiment s’y intéresser, se laissant bercer par les deux voix mêlées, l’une grasseyante, assourdie, parfois coupée d’une quinte de fumeur, et l’autre, légèrement hésitante, à l’accent curieusement modulé, parfois rocailleux, plus souvent presque caressant, qui donnait aux mots un relief particulier. Un soir, début février, comme Jacqueline se plaignait de rater un film au cinéma du quartier parce que sa compagne habituelle était grippée, Jan proposa :
- Si votre père est d’accord, je peux vous y emmener !
Le père était d’accord. Il plaisanta même sur le « vous » cérémonieux.
- Vous pouvez bien vous dire « tu », tous les deux quand même !
Jacqueline avait dix-huit ans tout juste.
Et c’est ainsi qu’ils prirent l’habitude d’aller ensemble au cinéma, ou dans un bar du quartier où se produisaient des musiciens amateurs. Ils allèrent une ou deux fois à Paris, au théâtre, voir des pièces qui la faisaient rire.
Le printemps fut précoce cette année-là. Un dimanche, il l'emmena dans une guinguette au bord de la Marne, de l’autre côté de Paris, toute une expédition.
Une autre fois, il emprunta une voiture à un collègue et ils passèrent toute la journée à suivre les bords de Seine.
Il lui parlait de son pays, de sa ville.
Il évoquait, pour elle ou pour lui ? Prague et ses neuf collines, du sommet desquelles on pouvait admirer la ville aux cents clochers, les quartiers moyenâgeux, le pont Charles sur la Vltava, la Tour Noire qui fût dorée sous le règne d’un empereur allemand dont elle oublia immédiatement le nom à moins que ce ne fut par Rodolphe de Habsbourg, dont elle se souvint, parce qu’elle avait vu Meyerling au cinéma...
Plus tard, elle réaliserait qu’elle ne savait presque rien de lui. Il avait évoqué sa mère, Mara, son père, Jan aussi, qui avait travaillé, en même temps qu’Emil Zatopek, dans l’usine de chaussures Bata, dont on trouvait des magasins en France. Mais comment avait-il appris le français, pourquoi et comment se retrouvait-il ouvrier dans une imprimerie de cartonnages à Argenteuil resterait à jamais un mystère pour elle.
Jan arrivait parfois à la maison avec un paquet de journaux qu’il commentait passionnément avec le père. Il écoutait la radio, allait parfois voir la télévision chez des voisins. Il était excité, joyeux.
Et puis, ce fut le mois de mai. Tout s’arrêta. Plus de trains, plus de bus, plus de métro. Jacqueline fit du stop deux ou trois jours pour aller à son atelier, mais même les voitures se firent rares, faute d’essence. Il faisait un temps splendide. Elle se crut en vacances.
L’imprimerie se mit en grève aussi, les ouvriers l’occupèrent, couchant sur place sur les piles de cartons.
Jacqueline y alla plusieurs fois, dans la soirée, portant des plats cuisinés par sa mère pour nourrir les grévistes. Et plusieurs fois, dans la tiède nuit de ce mai-là, le père délégua Jan pour raccompagner sa fille de l’autre côté du pont. Par prudence, on ne sait pas qui une jolie fille peut rencontrer...
Plus tard, bien plus tard, quand elle pensera à ce mois de mai-là, elle retrouvera vivaces en elle, le bruit de soie froissée de la Seine coulant sous le pont d’Argenteuil débarrassé de sa circulation habituelle, l’ombre bleue de la rue encaissée entre le remblai de la voie de chemin de fer et les pavillons banlieusards du quartier de la gare du Stade et de l’odeur mielleuse et envoûtante du chèvrefeuille, envahissant, par la fenêtre ouverte la chambre de Jan, au rez-de -chaussée d’une maison de pierre ornementée de quelques briques rouges et d’une marquise aux verres ébréchés.
- Il faut que j’y aille, mon amour, tu comprends ? Je reviendrai, je te le promets...
Les R roulaient un peu dans la bouche de Jan. Les larmes roulaient sur les joues de Jacqueline.
Qu’avait-il besoin d’aller dans son pays, si lointain, si mystérieux ? Est-ce que sa vie, leur vie n’était pas ici, dans ce quartier tranquille, presque provincial ? Il avait une bonne place, elle serait bientôt ouvrière à l’atelier. Ils trouveraient bien un logement, les écoles étaient tout près pour les enfants qu’ils auraient...
- Il faut que j'y aille! Essaie de comprendre. Pour mon pays, pour les miens, c'est un tel espoir...
Le père l’approuva. Sans voir les yeux rougis et le teint pâli de sa fille. La mère ne disait rien, regardant Jacqueline avec juste un peu plus de tendresse que d’habitude.
Jan partit dès que les transports furent à nouveau à peu près régularisés. Ils reçurent quelques lettres où il disait sa joie d’avoir retrouvé ses parents et parlait aussi du changement palpable d’atmosphère de ce pays qui recommençait à oser respirer, de son engagement, grâce à l’expérience acquise en France, pour aider à la mise en place des Comités d’Entreprises désormais autorisés...
Quelques lettres .... Et puis plus rien.
18 -21 août 1968
Opération Danube. Quatre cent mille soldats, six mille trois cents chars, quatre- vingt dix morts, des centaines de blessés...
- Parce que tu t’intéresses à la politique des pays de l’Est, toi, maintenant ?
Jacqueline sourit doucement. Le menton relevé dans un défi léger, son regard passa sur sa mère qui avait levé la tête, le couteau en suspens au dessus d’une pomme de terre, avant de se fixer dans les yeux de son père, qui l’examinait par-dessus ses lunettes, le journal retombé sur les genoux et maintenu d’une main.
- Il faudra bien que je puisse parler de son père à mon enfant.
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