Michel Barrios - De la terre au ciel - texte intégral

In Libro Veritas

De la terre au ciel

Par Michel Barrios

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    De la terre au ciel

   


 
 

    Mariette est contente de son jeu de marelle.
Elle l'a tracé avec un débris de plâtre, trouvé par terre sur l'ancien trottoir. Une superbe marelle : TERRE dans la première case, puis le carré deux, puis le trois. Le quatre et cinq côte à côte, un joli six au-dessus, le sept et le huit l'un contre l'autre. Puis le neuf, surmonté d'un beau demi-cercle où elle a écrit CIEL.

      Mariette en avait envie depuis longtemps. Elle y a pensé pendant des jours, dans la maison dont il ne faut pas sortir.
Elle a bien essayé de dessiner une marelle à l'intérieur, mais c'est vraiment trop petit. Et puis on n'y voit pas beaucoup.


    Alors Mariette en profite. Elle a trouvé une petite pierre sur le tas de gravats. Elle la lance sur la case numéro deux.
Et hop ! À cloche-pied.
 


    Un deux trois
Petit point de croix
Quatre cinq six
Un bouquet de lis
Sept huit neuf
Des souliers tout neufs. 

    C'est vraiment super de jouer à la marelle au soleil.
Mais Mariette se sent un peu coupable. Pourvu que maman ne la gronde pas trop...
Elle lui a désobéi aujourd'hui. 

    Comme certains matins, de temps en temps, maman a pris le gros cabas et a dit :
 - Je vais faire la queue. Tu ne bouges pas d'ici, hein, ma puce ?
Maman a monté l'escalier et Mariette a vu passer ses jambes à travers le soupirail qui donne sur la rue. 

    Ce matin, le soleil est printanier. Il passe entre les barreaux et décalque une flaque de lumière au milieu de la pièce. Mariette regarde le carré lumineux, en fait le tour sur un pied, sur l'autre, puis saute dedans à pieds joints. Et hop ! Un coup à l'ombre, un coup dans la lumière. On dirait une case de marelle. Une marelle de soleil.

    Elle joue ainsi un moment, mais commence bientôt à se lasser. Un seul carré, c'est pas une vraie marelle...
Et puis elle se cogne à la chaise, à la bassine, au coin de la table...
Si elle osait...
« Tu ne bouges pas d'ici » a dit maman.
Elle s'approche de la petite ouverture.
Le soleil l'éblouit. Il est si brillant, ce soleil, elle sent la chaleur sur ses joues, dans ses cheveux.

    Si elle osait...
Rien qu'une fois.
Pour une fois, c'est juste une petite bêtise...
Mariette a très envie. Les interdits en deviennent un peu flous. Le plaisir qu'elle imagine prend bientôt le dessus.
Elle monte l'escalier, tire le loquet.
Le soleil du dehors l'inonde, elle cligne des yeux. 

    Sa marelle est magnifique. Pour la dessiner, elle a trouvé un endroit à peu près plat sur le trottoir défoncé, entre les monceaux de gravats. Et hop ! A cloche-pied. 

    Un deux trois
Le chemin de croix
Quatre cinq six
Le père et le fils
Sept huit neuf
Un âne et un bœuf. 

    De l'autre côté de la rue, le soleil réchauffe les décombres des maisons. Pas un nuage dans le bleu tendre du ciel.
Mariette est contente de sa marelle.
Et très adroite aussi. C'est facile d'aller jusqu'au ciel.
Sept, huit, neuf, ciel.
Et hop ! A cloche-pied.

 
Les deux pieds posés à plat dans le ciel, Mariette reprend son souffle.
A cet instant précis, le sniper, caché dans les ruines de l'immeuble d'en face, ajuste son tir.