Chapitre 5
Robert se réveilla en sursaut alors que le soleil était déjà haut. Cette fois, il n’avait fait aucun rêve bizarre, à moins que ce qui s’était passé hier l’était. Avait-il rêvé ? Il n’y avait qu’une façon de vérifier. Il bondit du lit et coura jusqu’en bas. Il ouvrit la porte, s’empara du journal et lut 10 octobre 1999.« Ce n’est pas vrai, c’est impossible. » pensa-t-il, comme si le fait d’y croire et d’y penser pouvait faire que toute cette situation ne s’efface. Il alla s’asseoir sur une chaise de la salle à manger, puis, appuyant ses coudes sur la table, il prit sa tête entre ses deux mains. « C’est absurde ! On dirait que je me trouve en pleine science-fiction ou dans un mauvais épisode des x-files. Comment le temps peut-il s’inverser ? » Toute cette situation le dépassait largement et s’il ne se ressaisissait pas tout de suite, il sentait qu’il allait craquer et puis il ne pourrait plus rien faire.
La première chose est de réfléchir à ce qui s’était passé et ce qui avait pu causer ce pétrin. Après avoir entendu la réaction de Marc au téléphone, il était clair que seul lui était touché. Donc, Robert se devait de chercher quelque chose qu’il ait fait ou dont il avait été témoin et qui serait la cause de tout ceci.
Il se souvint alors de sa perte de mémoire qui était survenue entre son évanouissement au marché et son réveil le lendemain.
Peut-être était-ce dans ce laps de temps qu’il s’était passé quelque chose ou…peut-être était-ce à cause du miroir lui-même. Tant qu’à être dans l’absurde et la science-fiction, le miroir avait peut-être la propriété d’inverser le temps.
Robert rit intérieurement de cette hypothèse. C’était impossible. Il y avait plusieurs choses inexplicables dans le monde, mais ça, c’était pousser trop fort. Pourtant, plus il essayait de chasser cette idée de sa tête, plus elle s’ancrait profondément en lui. Il se souvint alors des quelques instants qui avaient précédé son évanouissement. Il se souvint de cette relation d’attirance et de répulsion qu’il avait éprouvée devant le miroir. Était-ce qu’une illusion ou une coïncidence ? Peut-être, mais peut-être que non… La seule façon de le savoir, c’était de se rendre au marché et de vérifier.
* * *
Durant le trajet, Robert avait beaucoup réfléchi sur le rôle du miroir dans son aventure et avait presque trouvé une réponse logique ; tirée par les cheveux, mais logique. À savoir si elle était vraie ou possible…
Il s’était dit que le miroir réfléchit les images et les situations, mais de façon contraire. Par exemple, si quelqu’un lève le bras droit, l’image du miroir lève le bras qui selon la personne qui regarde dans le miroir se trouve à
sa propre droite, donc rien d’anormal. Par contre, selon la perspective de la «personne » qui se trouve dans le miroir, ce bras se trouve être son bras gauche. Donc, le miroir ne reflète pas la réalité, mais son opposé. En tenant compte que le temps dans le monde réel avance, celui à l’intérieur ou de l’autre côté du miroir devait reculer. Boiteux comme explication ? Peut-être, mais c’était la seule qu’il avait trouvée et, dans un certain sens, elle semblait logique. Selon cette explication, il devait se trouver de l’autre côté du miroir et devait trouver une solution pour repasser du bon côté.
Robert arriva enfin au marché. Il circula à travers les allées à la recherche du fameux kiosque où se trouvait le mystérieux miroir. Après quelques minutes de recherche, il se retrouva nez-à-nez avec un miroir à cadre en or. Les motifs étaient toujours aussi bizarres.
Robert le regarda intensément, sans pour autant retrouver ce sentiment d’attraction et de répulsion qu’il avait éprouvé la première fois. Le miroir n’était plus aujourd’hui qu’un miroir parmi tant d’autres. Mais il devait bien y avoir un moyen de le faire «fonctionner ». Il y était arrivé une fois, il devait pouvoir y arriver une deuxième fois. Il le toucha comme il l’avait fait la première fois, mais rien ne se passa. Il attendit quelques secondes…rien non plus. Il l’étudia sous toutes les coutures et il était si concentré, qu’il ne vit pas le marchand s’approcher. « C’est une belle pièce n’est-ce pas ? »
Robert sursauta à ces mots et s’éloigna quelque peu comme un enfant pris en flagrant délit. Il essaya de se contrôler, mais il était certain qu’il était déjà tout rouge. « Oui, répondit-il à la question du marchand avec un peu de retard. C’est en effet une très belle pièce. D’où vient-il, ce miroir ? »
-- Il vient d’Irlande. Je l’ai justement reçu ce matin de très bonne heure. Une pièce unique datant du Moyen Âge. Êtes-vous intéressé ?
-- Euh…bredouilla Robert, hésitant, car il devait coûter une fortune. Pas pour l’instant, mais je repasserai.
Sur ce, Robert s’éloigna essayant d’avoir l’air de s’intéresser aux autres kiosques, question de ne pas avoir l’air trop suspect. Il s’installa prêt d’un kiosque d’articles de cuire, à deux allées du kiosque à miroir. Il avait une bonne vue sur l’article qui l’intéressait.
Il resta là à le regarder, à réfléchir sur comment il pouvait le traverser. Il resta là toute la journée, allant quelques fois aux toilettes ou au restaurant pour boire un café, mais toujours il revenait sur place, regardant le même miroir avec un sentiment d’impuissance et de désespoir qui grandissait en lui.
Puis l’heure de fermeture s’approcha : plus que vingt minutes. Étant donné que le marchand avait reçu le miroir le matin même, si Robert ne trouvait pas de solution avant demain, il n’aurait plus jamais la chance de revoir le miroir. Il se décide alors à l’acheter. Quel que soit le prix, il pourrait mettre toutes ses économies. Il devait facilement avoir dix mille dollars dans son compte. Il se dirigea vers le kiosque et le marchand le reconnu. « Alors, vous avez reconsidéré l’achat du miroir ? »
-- Oui, répondit Robert avec prudence se préparant à un solide marchandage. Combien le vendez-vous ?
-- Je peux vous le faire pour mille dollars. L’or est du vrai et le miroir très rare.
-- D’accord, ça me va, souffla Robert, soulagé que le prix soit aussi bas. Est-ce que vous…
Robert n’eut pas le temps de terminer sa phrase, car quelqu’un venait de faire son apparition devant le marchand et avait bousculé Robert. Il était grand et mince, avec un regard sombre et un visage décidé. « Combien pour ce ce miroir ? » demanda-t-il d’une voix forte en pointant le miroir que Robert convoitait.
-- Désolé, monsieur, répondit le marchand je viens de le vendre à monsieur pour mille dollars.
-- Alors je vous en offre deux mille, cracha l’homme au visage sombre en dévisageant Robert. Il émanait de lui une certaine puissance et Robert se sentait attiré, sécurisé, même si cet homme venait gâcher tous ses plans.
-- Je vous en offre cinq mille, renchérit Robert, certain que cette offre ne se ferait pas battre.
-- D’accord, ajouta l’étranger, si vous me poussez jusque là, tant pis. Je vous en donne un million.
Ces mots eurent l’effet d’une massue sur Robert. Tous ses espoirs s’étaient envolés en moins d’une seconde. Le marchand affichait un sourire fendu jusqu’aux oreilles s’apprêtant à conclure l’affaire de sa vie.
Robert regarda l’homme s’éloigner avec le miroir et ses espoirs. Ce dernier, avant de quitter le marché, jeta un dernier coup d'œil derrière lui, en direction de Robert. Un sourire se dessina lentement sur son visage, sourire qui donnait à son visage un air démoniaque. Pendant quelques secondes, une lueur rouge passa dans ses yeux, puis s’éteignit aussi abruptement qu’elle s’était allumée. Robert éprouvait une certaine attirance vers cet homme. Il émanait de lui une aisance et une liberté en même temps qu’une arrogance et qu’une méchanceté. Robert aurait voulu le suivre, partout il irait.
Il l’aurait fait, si une voix derrière lui ne l’avait sorti de sa torpeur admirative. « Ne vous en faite pas, vous n’avez rien perdu » Sa voix était mélodieuse et inspirait la confiance. C’était exactement l’opposé de l’étranger.
-- Vous ne pouvez pas savoir ce que j’ai perdu. J’ai perdu tous mes espoirs, murmura Robert après avoir repris ses sens et réaliser qu’il ne pouvait plus rien faire.
-- Croyez-moi, reprit l’homme mélodieux, ce n’était qu’un miroir. Le miroir reflète une réalité, mais ne contient pas toutes les solutions à nos problèmes. Souvent il n’y a pas de solution à nos problèmes et tout ce que nous devons faire, c’est de les accepter et de faire en sorte que le pire soit le mieux possible. Même la solution idéale peut ne pas suffire. Il faut faire attention de ne pas céder à la facilité, à la rapidité.
Il semblait émaner de ce vieil homme aux yeux pairs et au visage serein une vérité et une sincérité. Robert commença à avoir des doutes sur sa théorie. Si en effet le miroir n’avait aucune importance ? Il ferma les yeux pour mieux se concentrer et les rouvrit pour questionner l’étrange homme, mais celui-ci s’éloignait déjà. Il tourna un coin de rue et dans la pénombre de ce début de soirée, il semblait illuminer. Robert se lança à sa poursuite, mais en tournant le même coin de rue, il ne le vit nulle part. Résigné, il retourna chez lui, sachant qu’il ne pouvait plus rien faire pour aujourd’hui.
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