L'intention dans la musique
L’INTENTION DANS LA MUSIQUE
La musique est un art. Elle ne doit pas être un produit de consommation mais demeurer un art, et l’art doit rester au-dessus du commerce. Les artistes font un travail et en tant que professionnels doivent être rémunérés pour ce travail, mais cette nécessité ne doit pas corrompre leur pratique musicale. L’intention doit rester artistique, et l’art par définition s’appuie sur des critères esthétiques et non pas utilitaires ou économiques.
Cette question de l’intention ramène à l’écoute par l’auditeur : comment arriver à cerner l’intention dans l’œuvre quand on écoute un album ? Comment définir la sincérité, l’authenticité, l’intégrité dans la musique, ainsi que la liberté créative ? Comment être sûr, à l’écoute, que les chansons ou les morceaux ont été écrits par amour de la musique, par passion pour cet art, et non dans le but de vendre des disques ? Qu’est-ce qui le prouve ? Tout disque mis sur le marché est destiné à la vente, mais comment s’assurer que le contenu, lui, relève bien d’un travail artistique avec une implication et un engagement personnels de l’artiste dans l’œuvre susceptible d’apporter, en même temps qu’un plaisir sensoriel et émotionnel, un enrichissement intellectuel et spirituel à l’auditeur?
Premier critère: l'unité
Pour qu’une œuvre réponde à une même intention, il faut que les éléments qui la composent reposent sur des caractéristiques communes. L’œuvre peut avoir diverses formes, correspondant à des codes esthétiques et culturels différents : elle peut se présenter comme une symphonie, comme un ensemble d’études consacrées à un instrument, etc. ou simplement comme un album de chansons. Il existe différents genres, différents types de musique, différentes classifications. La musique peut être vocale ou instrumentale, sacrée ou profane, etc. Mais quelle que soit sa forme, quelle que soit sa vocation, quel que soit son contexte de réception, l’œuvre traduit toujours un propos fondé sur des postulats de départ et une cohérence, garants de l’unité sans laquelle l’œuvre ne pourrait prétendre à ce titre.
L’existence de différents genres, types, styles de musiques implique différents rythmes, différents harmonies, différentes mélodies, autant de manière de combiner durées, hauteurs, timbres, intensités et silences. L’Histoire et l’évolution des différentes traditions, nourries d’échanges, a prouvé qu’il existe des œuvres d’une grande homogénéité à tous points de vue et, à l’inverse, des œuvres riches en contrastes : une musique peut être tonale ou atonale, rythmique ou arythmique, mélodieuse ou bruitiste, sereine ou violente, rationnelle ou aléatoire, conforme à un genre donné ou fusionnant plusieurs tendances. L’important est que les éléments distinctifs qui la composent, variables d’une œuvre à l’autre, permettent toujours d’identifier l’œuvre à l’écoute, d’en retrouver le fil conducteur. Ces éléments peuvent être rythmiques, modaux, thématiques, stylistiques : c’est selon. La cohérence par rapport aux postulats de départ s’évalue toujours au cas par cas, ainsi que l’unité qui en émane nécessairement.
Deuxième critère: la complémentarité
L’œuvre est une mais elle est aussi plurielle. Même quand cette pluralité est réduite à sa plus simple expression, basée sur un seul rythme, une seule tonalité, plus qu’une structure formelle elle décrit toujours une évolution temporelle, un processus dynamique, une série de variations. C’est pourquoi les codifications théoriques, les conventions et les partitions ne suffisent pas, pas plus que les machines et les programmes qui permettent d’analyser le son : c’est surtout dans la pratique de la musique (pour les musiciens) et dans l’écoute elle-même (pour les auditeurs) qu’il faut essayer de saisir l’insaisissable. C’est pourquoi la musique entretient des rapports privilégiés avec des arts du mouvement tels que la danse ou le cinéma, sans toutefois nous offrir de repères visuels ni visibles. C’est pourquoi il est si difficile de l’appréhender. La musique est sans doute, et de loin, l’art le plus difficile à comprendre, même si on peut toujours l’aimer.
La musique se fait tour à tour lente, rapide, continue, discontinue, silencieuse, intense, triste, joyeuse, légère, sombre, simple, complexe, monocorde, polyphonique, harmonieuse, conflictuelle, confiante, désespérée, triomphante, incertaine, monotone, dissonnante, entraînante, apaisante. Certaines œuvres sont d’humeur égale, d’autres font le grand écart entre les extrêmes, mais la musique est toujours une figure à dimensions multiples qui redéfinit en permanence les relations que ses paramètres entretiennent les uns avec les autres : les instruments entre eux, la voix avec les instruments, le rythme avec la mélodie, la mélodie avec l’harmonie, l’harmonie avec le rythme, le rythme avec les instruments, et ainsi de suite à l’infini. Les différences sont complémentaires quand elles respectent l’unité, donc les variations, pour être complémentaires, doivent être en relation les unes avec les autres : elles doivent se faire écho, se rejoindre, s’interroger et se répondre. Plus qu’un simple respect de l’unité, la complémentarité doit produire du sens à elle seule, ajouter une profondeur à l’œuvre, créer une ambiance sonore.
Troisième critère: la pertinence
Les variations enrichissent l’œuvre, encore faut-il qu’elles interviennent au bon endroit et au bon moment. Un brusque changement de timbre ou de rythme doit se justifier soit par une composition riche en contrastes, soit par un développement dramatique conséquent. Il n’y a pas de raison a priori pour qu’une chanson devienne plus intense en plein milieu d’un couplet alors que le refrain marque un retour à l’accalmie, ni d’introduire un morceau par des guitares saturées qui disparaissent totalement par la suite, ni de déclencher un bruit de fond inaudible sur un solo de saxophone, ni de jouer en pizzicato les dernières mesures de violoncelle d’un quatuor à cordes alors que cette technique n’a été utilisée ni par les autres instruments, ni dans les mouvements précédents, ni dans le dernier mouvement lui-même. Ce n’est pas seulement une question d’unité et de complémentarité, c’est surtout une question de motivation. L’esthétique a ses raisons que la raison ignore mais un choix de composition doit être motivé, il doit avoir un minimum de justification. C’est un critère de pertinence : la bonne variation au bon endroit et au bon moment.
La pertinence concerne aussi l’interprétation. La musique n’est pas seulement écrite, elle est surtout jouée donc interprétée et les interprétations d’un même titre varient sensiblement d’un interprète à l’autre en fonction du timbre de voix, de la sensibilité, de l’émotion, de l’improvisation voire de la réinvention et de la réécriture partielle ou, tout du moins, du ré-arrangement. C’est ce qui fait l’intérêt des reprises et du remix dans la chanson, c’est ce qui explique l’incroyable richesse des enregistrements dans le jazz et dans la musique classique ainsi que des différentes versions live. Quand une mélodie triste atteint soudain une beauté bouleversante, il faut que le chanteur y mette plus de cœur. Quand une partition de piano est réputée pour sa virtuosité extrême, vient un moment où la perfection technique ne suffit plus. Dans les deux cas il faut évidemment respecter les nuances de la partition quand elles sont indiquées, mais il faut aussi faire preuve d’une justesse et d’une initiative adaptée, d’une intelligence du morceau, d’une conscience évolutive de l’œuvre, d’une réactivité et d’une appropriation personnelles.
Quatrième critère: l'originalité
La musique est composée et interprétée par des individus, et l’individu est toujours une singularité de l’Histoire dans la mesure où chaque individu est unique. L’artiste est un individu et une singularité d’un point de vue social et culturel, même dans les périodes les moins romantiques et les plus conformistes de l’Histoire, même dans les civilisations les plus traditionnelles – aussi ténue soit parfois la prise en compte de cette différence. Plus que le genre et le type de musique, le style est ce qui permet à l’artiste, compositeur et/ou interprète, d’affirmer sa manière bien à lui d’être au monde. C’est l’originalité. Cette originalité, on vient de l’évoquer à travers la pertinence de l’interprète. Il convient également de la retrouver en amont, à l’origine de la composition, au cœur du processus créatif. C’est une qualité plus générale, qui se manifeste de différentes façons.
Plus qu’un fait individuel, c’est aussi le fait de mouvements collectifs quand de nouveaux genres musicaux apparaissent. Avec l’évolution des techniques, on a vu le rôle central que la figure du producteur pouvait jouer au stade de l’enregistrement. On assiste alors à une synergie d’acteurs et de facteurs, une émulation et une effeverscence artistique entraînant dans son sillage tous les individus liés à une même pratique musicale. L’originalité est à la fois sociale et asociale, culturelle et contre-culturelle, individuelle et communautaire. Elle se traduit aussi bien par le timbre de voix particulier d’un chanteur ou d’une chanteuse que par une manière différente de jouer d’un instrument, une approche visionnaire de la composition, un rapprochement inattendu mais réussi entre différents types de musique, une production combinant des effets inédits, la rencontre fusionnelle entre des rythmes et des harmonies qui jusqu’alors existaient dans des sphères distinctes. L’originalité, a des degrés divers, existe ainsi dans la tradition comme dans l’expérimentation : dans les deux cas elle apporte une différence constructive et intéressante, qu’elle soit sérieuse ou fantaisiste, respectueuse ou audacieuse. D’une manière ou d’une autre, l’œuvre doit avoir une originalité propre pour prétendre à une identité elle aussi nécessaire.
Cinquième critère: l'égalité
Une fois que ces quatre premiers critères : unité, complémentarité, pertinence et originalité sont respectés, il faut s’assurer de leur maintien à qualité plus ou moins égale (ou constante) tout au long de l’opus ou de l’album. La qualité, comme l’écoute dans son ensemble, n’est pas seulement subjective et impressionniste, elle est aussi objective et descriptive. Là non plus, la technique ne suffit pas à la compréhension. Les spécialistes de musique classique l’ont bien compris en notant séparément la technique (d’une part) et les qualités d’ensemble d’une interprétation (d’autre part). Sur des œuvres exigeant un niveau technique très élevé, comme c’est presque toujours le cas dans le classique et dans le jazz voire dans certaines musiques savantes traditionnelles d’origine ethnique, il est certes impossible qu’une mauvaise interprétation technique reçoive une bonne appréciation de ses qualités d’ensemble. En revanche, il est possible qu’une interprétation d’une technique légèrement supérieure à la moyenne reçoive une excellente appréciation d’ensemble.
Dans des traditions musicales moins savantes, la composition peut induire un niveau technique parfois faible voire très faible et même une interprétation carrément mauvaise d’un point de vue technique mais donner de très bons résultats parce que les critères qui définissent une œuvre sont respectés : unité, complémentarité, pertinence, originalité et égalité. On voit bien que ce n’est pas forcément une question de technique d’interprétation, dans la mesure où le facteur technique ne fait pas forcément partie des postulats de départ ni donc de l’ambition du projet et du propos. On ne peut pas reprocher un défaut de technique à quelqu’un qui n’en a pas la prétention, car son intention est ailleurs : son travail peut quand même nous toucher, nous surprendre, nous émouvoir par ses faiblesses mêmes ou par d’autres qualités insoupçonnées. On vérifiera simplement que l’œuvre, dans son ensemble, se maintient plus ou moins à la même échelle : un album de chansons toutes simples est parfaitement recevable si l’album est de qualité égale non seulement en terme de technique mais aussi parce que les quatre premiers paramètres se situent toujours plus ou moins au même niveau. En revanche, dans une œuvre orchestrale d’une extrême complexité, un seul passage d’une simplicité dérisoire peut disqualifier tout le travail à lui seul – l’inverse est vrai aussi. Par-dessus tout, l’auditeur doit pouvoir sentir que l’artiste s’est investi avec autant de plaisir du début à la fin.
Avant l'écoute
Il n’y a pas de hiérarchie de principe entre les genres de musique : si les enregistrements classiques et jazz reçoivent le plus grand nombre d’appréciations élevées et de critiques élogieuses, c’est mérité mais c’est un constat surtout statistique lié à des points de comparaison d’ordre général avec les autres styles sur des critères communs. Dans la mesure du comparable, ces genres sont en effet supérieurs. Ceci dit, mieux vaut un bon album de pop/rock, de métal, d’électro, de rap, de soul ou de chanson africaine ou autre qu’une interprétation de troisième zone d’une œuvre classique mineure. Il y a des chefs d’orchestre qui connaissent très bien leur technique mais qui n’arrivent pas à ressentir certaines œuvres. Les cinq critères indiqués restent applicables à tous les genres de musique. Sur une échelle de 1 à 10, appliquée d’abord à chaque étape de l’oeuvre (partie, mouvement, titre de l’album, etc.) puis dans une moyenne générale en tenant compte des différents paramètres musicaux perceptibles à l’écoute, de leurs relations et de leur évolution, les œuvres incontournables des répertoires classique (surtout) et jazz par les interprètes les plus fameux tiendront presque toujours et invariablement leur 10/10, voire leur 9/10 et, plus rarement, un exceptionnel 8/10. Sur ce point le consensus est général.
Dans l’immensité de l’univers musical toutes tendances confondues, c’est beaucoup plus variable. Pour l’écoute du classique, du jazz et des musiques ethniques dites savantes, ainsi que pour le gospel, une règle d’or : à moins d’être vraiment certain, preuve objective à l’appui, de pouvoir contredire un critique spécialisé sur une chronique ou d’y apporter un élément d’analyse pertinent et original, il faut se ranger à son avis, se contenter de le citer ou d’appuyer ses propos et mettre la même note que lui. Cette humilité ne sera jamais contestée. Sur les autres styles, la marge est plus souple et laisse davantage de place aux avis du « grand public » ou des spécialistes de tel ou tel genre : blues, funk, r&b, etc. On peut noter sur une échelle de 1 à 10 selon ces cinq critères, ce qui permet de donner un avis à la fois objectif et subjectif (mais relatif, pas absolu), exprimant une synthèse entre ce que l’auditeur juge bon et ce qu’il aime : au final c’est la même chose. Ou alors on peut simplement indiquer ses coups de cœur, ce qui correspond à un avis plus subjectif mais tout autant assumé… Chacun est libre face à l’écoute.