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De la monarchie du projet

Par d'autres

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Table des matières
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De la monarchie du projet

Dans sa prison dorée, Petit Garçon pleure doucement, et la lune froide fait des ses larmes les éclats d'un verre brisé.


Comme à chaque pleine lune, Mère les a fait baigner, Petite Soeur et lui, sans les autoriser à manger, puis les a fait camper devant une boucle de films de Walt Disney. Ces animaux bavards lui font peur. Il les préfère tout de même aux autres animaux qui se pressent déjà dans le grand salon.
Comme à chaque pleine lune, le manoir bruisse de conversations bruyantes, de couverts entrechoqués, de verres tintants. Sur un guéridon précieux, une horloge de Fabergé égrène les minutes qui les séparent de l'heure fatidique.
Au vingt-troisième coup, Petite Soeur et lui seront amenés aux invités de Père et Mère. Père lui posera la main sur l'épaule pour lui rappeler son devoir d'être un bon garçon, Mère le poussera au centre de la grande pièce.
Défileront alors les animaux auxquels ils seront livrés en pâture, le gros général Taureau, l'évèque Furet, le sénateur Chien, et les autres, et il se forcera à les fixer entre les deux trous de leurs masques. Refuser de s'attarder sur leur obscène nudité pour différer encore un peu l'instant.
Alors on leur enlèvera leur chemise de nuit à tous deux, et d'autres enfants gémissants, pleurnichants, pleurant doucement, aussi nus qu'eux, viendront les entourer.
Petit Garçon sait qu'il est le moins malchanceux de tous. Depuis que Grande Soeur a succombé au tisonnier brûlant, Père a ordonné qu'il soit ménagé. Ho juste assez pour toucher au lever du soleil. Et puis aussi parce qu'il devra un jour prendre la tête de la maison.
Parfois pourtant il envie ces enfants éperdus qui ne passeront pas la nuit. Ils souffriront atrocement avant de fermer les yeux, mais n'auront pas à les rouvrir sur une autre lune.

Dans la cour les chiens aboient. Mauvais signe. Il y aura chasse. La terreur de la poursuite le laissera tremblant, il se fera gronder plus facilement encore, et surtout, il aura plus de mal à se réfugier dans ce coin sombre de sa tête lorsqu'on le livrera aux bourreaux. Les larmes coulent de plus belle.
Mère au début le faisait boire, des liquides déchirants pour son jeune estomac, mais qui quelques instants le rendaient presqu'indifférent. Il finissait hélas par vomir sa bile sous les rires tonitruants de l'assemblée, et le supplice n'en était qu'accru.
Des fois il aimerait bien prendre cette vapeur qu'inhale Petite Soeur avant chaque séance. Ses grands yeux clairs se voilent, et elle se réveille le lendemain d'un rêve horrible qu'elle refoule bien vite. Père prétend qu'à cinq ans, il est temps qu'il se comporte comme un grand et lui interdit cette porte de secours.

En bas le gong retentit. C'est ainsi qu'est annoncée la grande femme Chouette, la pire de tous. Elle ne l'a jamais touché encore, et sans doute ne le fera-t'elle jamais. Elle se contente de lancer des ordres secs, disant aux uns et aux autres ce qu'ils doivent faire, comme ils doivent manipuler les enfants, quelles tortures ils doivent subir.
C'est elle également qui, dressée au dessus de l'autel en noir, égorge un nourrisson en chantant des chansons qui font peur.
Petit Garçon ne connaît que ses yeux, entre le vert et le jaune, comme le crapaud que Petite Soeur a attrapé une fois. Des autres il sait tout, Père a veillé à ce qu'ils connaissent leurs maîtres, même s'ils font semblant de rien lorsqu'ils visitent le manoir.
Il dit que ce sont des gens de pouvoir. Il dit qu'ils tiennent le monde entre leurs mains. Il dit que c'est pour ça qu'il faut toujours leur obéir, même quand ça fait peur ou quand ça fait mal. Il dit que quand il sera grand, il sera comme eux.
Petit Garçon obéit à Père, même s'il ne comprend pas. Il a envie de devenir un grand pour ne plus subir tout ça. Il n'a pas envie de devenir un grand pour ne pas se comporter comme eux.

Bruits de meubles qu'on déplace. En bas, les domestiques qui ne viennent que pour ces occasions sont en train de transformer le grand salon lumineux en pièce sombre. La grande table est retirée pour laisser la place aux machines et à l'autel. Des bandes de moquette pourpre protègent le précieux parquet.
Petit Garçon a un haut-le-coeur à la pensée des fluides qui seront encore répandus ce soir. La dernière fois, un doigt avait été oublié par les nettoyeurs. C'est Petite Soeur qui l'avait trouvé le lendemain en arpentant le sol sur ses quatre pattes. Mère avait promis que le coupable de cette négligence serait émasculé. Il ne sait pas ce que ça veut dire, mais se doute que c'est une punition terrible.
Mère ne donne que des punitions terribles, à tout le monde, excepté Père. Les domestiques le savent, et craignent sa colère. Surtout depuis la nounou suédoise. Elle avait crié fort qu'elle allait prévenir les autorités, avertir l'extérieur sur ce qui se tramait ici, sauver ce qui restait des enfants.
Mère lui a coupé les pieds et les mains avant de lui couper la langue, pour le plus grand plaisir des habitués de la pleine lune. Après les gendarmes sont venus annoncer qu'ils l'avaient trouvée dans un état effroyable, sûrement l'oeuvre d'un malade. Mère leur a dit merci dans un sourire qui disait ho quel malheur, et leur a fait servir quelque chose de fort pour leur remonter le moral.
A la soirée suivante, le colonel Sanglier est venu s'excuser du dérangement occasionné par ses hommes. Mère l'a rassuré en lui disant qu'ils l'avaient beaucoup faite rire, mais qu'elle ne serait pas contre de plus viriles excuses ou un enfant du voyage, au choix.
Petit Garçon ne sait pas d'où viennent les autres enfants. Ils changent à chaque fois et il arrive qu'ils se retrouvent seuls, Petite Soeur et lui. Dans ces cas là les masques sont moins nombreux. Quand il y en a, ils ne sont guère plus âgés que lui, garçons et filles indistinctement. Souvent il y a un nouveau-né.
Derrière le verger, une dalle en béton protège l'accès du souterrain dans lequel sont enterrés les enfants, ou ce qu'il en reste. Père ne veut pas qu'ils s'en approchent, mais des fois, quand Père et Mère sont sortis, il lui arrive de s'allonger sur la dalle chaude. Il pleure un peu au début, puis il leur parle, leur raconte des histoires pour les distraire. Comme ils ne répondent pas, il ne sait toujours rien d'eux.
Petit Garçon n'a pas d'autres amis. Le domaine est entouré d'un haut mur surplombé de fils barbelés. Des caméras de surveillance relaient tous les mouvements dans le parc à un central, et des hommes en armes patrouillent régulièrement. Aucun moyen d'entrer ou de sortir. Père dit que le monde derrière les murs n'est pas fait pour les petits garçons.
Petit Garçon n'a plus personne à qui parler. Petite Soeur refuse obstinément de prononcer le moindre son, pas même le gazouillis qu'on peut attendre d'une enfant de son âge. Elle se contente de regarder les gens avec un oeil noir plein de reproches. Ca fait un peu peur, alors il lui sourit. Une fois elle a répondu. Il y a longtemps.

Un grand bruit suivi d'un grand silence. L'heure est venue.
Des bruits de pas dans l'escalier de maître. Des bruits de pas dans le long couloir.
Petit Garçon n'a plus de larmes. A la place, un grand froid vient s'installer jusque dans ses os.
Il jette un regard implorant à la vilaine lune, comme à chaque fois. Il jette un regard triste à Petite Soeur, comme à chaque fois. Il jette un regard de détresse à sa seule peluche, comme à chaque fois. Il jette un regard terrifié à la porte, comme à chaque fois.
Elle s'ouvre.

Comme à chaque pleine lune ...