Que m’arrive-t-il ? Ce n’est pas moi. Ce n’est plus moi. Je ne me reconnais plus. Je m’étais pourtant promis. Depuis combien de temps cela dure ? Depuis combien de temps suis-je devenu quelqu’un d’autre ? Cet autre qui ne me ressemble pas. Cet autre qui n’est pas moi. J’ai pris l’apparence de n’importe qui. Je suis devenu invisible. Un fantôme. Je passe à travers les gens. À travers la vie. Une vie qui m’a abandonné. Elle a préféré continuer sans moi. M’oublier. Elle n’a pas besoin de moi pour faire son chemin. Elle n’a jamais eu besoin de moi. Elle se suffit à elle-même. Pourquoi s’encombrer de moi ? J’ai longtemps pensé être indispensable à la vie. Mais finalement il s’avère que c’est elle qui m’est indispensable. À moi. Moi qui n’aie fait que passer chez elle. Qui n’aie fait que prendre un verre et demander le chemin des toilettes pour me soulager cinq minutes puis repartir comme j’étais venu – au pas de course –. Je ne vis plus à présent. La queue aux toilettes était trop longue. La vie a donc décidé de me laisser tomber. Même pas eu le temps d’en profiter : je n’ai fait qu’attendre ; observer ; partir. Je ne sais pas à quoi la vie pensait le jour où transgressant les lois de la nature elle m’a fait ce mauvais coup. Ou plutôt devrais-je dire la nuit ; la nuit où elle m’a fait ce mauvais coup. Oui, j’en suis intimement convaincu : la vie n’a pu me faire ce mauvais coup qu’une nuit – de jour je l’aurais prise sur le fait tout de même, elle n’aurait pas pu me faire ce mauvais coup devant mes yeux sans que je la surprenne tout de même, de jour elle aurait été à ma merci tout de même, elle m’a donc fait ce mauvais coup une nuit, tout de même –. Elle s’est agrippée à mes épaules et s’est hissée par la force des bras jusqu’à ce qu’elle me quitte entièrement. Jusqu’à ce qu’on devienne deux – et non plus un tout, un ensemble, une unité –. Jusqu’à ce que mon corps ne demande plus rien. Elle est partie sur la pointe des pieds, prenant soin de refermer la porte derrière elle – cette nuit-là –. Elle s’est comportée en véritable voleuse. Car elle m’a bien volé. Elle m’a dépouillé de tout ce que j’avais sur moi. Mon être. Mon identité. Ma personnalité. Mon existence. Même mon corps. Ce corps qu’elle habitait, ce corps qu’elle possédait. Puis sur un coup de tête elle a déguerpi, sans prévenir. Je ne l’avais pas vue venir ; je ne l’ai pas vue revenir. J’ai gardé espoir quelques heures, peut-être même quelques jours. Je voulais qu’elle revienne. J’avais besoin d’elle. Je ne pouvais pas continuer sans elle. Je m’étais promis. Je suis resté confiant au début, me confortant sur le fait qu’elle m’a toujours été fidèle. Un dévouement à toute épreuve. Ainsi je me rassurais en me répétant qu’elle avait dû avoir une course urgente à faire. Une course qu’elle ne pouvait remettre au lendemain. N’ayant pas besoin de mon aide –
a fortiori de mon corps trop encombrant – elle part alors discrètement dans la nuit pour ne pas me réveiller – elle sait que je suis toujours bougon quand on me réveille –. Elle laisse un petit mot sur le frigo –
Désolée mon ange si je ne suis pas rentrée avant que tu lises ce mot. J’avais un truc à faire. Bisous. – au cas où elle ait eu un empêchement de dernière minute, un contretemps, un imprévu, un accident sur l’autoroute, que sais-je encore. Mais non. Pas de mot. Pas d’excuse. Et pas de vie. Ne la voyant pas pointer le bout de son nez j’ai paniqué. Je m’imaginais les pires scénarii possibles. Qu’elle s’était faite kidnapper. Pire encore : violer ou assassiner. J’étais effrayé. Je ne voulais pas rester seul. Je m’étais promis. Mais je devais me rendre à l’évidence : je devrai poursuivre sans elle. Sans vie. Sans la vie. Ma vie. Il ne me restait que les souvenirs. Des souvenirs dans lesquels je disparaissais. À travers lesquels je retrouvais cette vie qui m’a échappé. Cette vie qui m’a fait faux bond. La faute à qui après tout ? Je ne la regardais plus comme avant – je le sais, je m’en rends bien compte –. Cette jeunesse. Cette fougue. Ce bonheur. Tous ces précieux instants que je revois sur ces photos. Elle voyait que je ne la regardais plus comme avant. Quand elle faisait allusion à son boulot je l’ignorais. Elle s’en était aperçue ; elle n’est pas si stupide finalement. Je ressassais sans cesse notre enfance, notre adolescence. Cette époque où j’étais véritablement heureux. Où je profitais de chaque instant que m’offrait la vie. Je l’aimais. D’un amour profond. Je suis mort à présent. Cinquante ans. Mon corps et mon esprit se décomposent jour après jour, heure après heure, minute après minute. J’ai d’abord cru à une mauvaise blague. Un canular. Qu’un jour ou l’autre tout s’arrêtera. Que tout fera marche arrière. Et redeviendra comme avant. Comme si de rien n’était. Comme par magie. Comme dans un film. « Coupez. Elle est bonne, on la garde. Otez-lui sa vieillesse, il doit en avoir ras le bol. » J’aurais ri. J’aurais pensé
la vie est belle en la retrouvant nue, dépourvue de tout artifice dans mon lit après qu’on m’ait enlevé la mort du corps. J’étais alors naïf. Depuis tout ce temps j’ai fini par prendre conscience de l’imprégnation irréversible de la mort sur chaque partie de mon corps, sur chacun de mes membres, et surtout, le plus ignoble, le plus abject : sur mon visage. Je sens la mort venir en moi. Je la sens me pénétrer. Sans que je ne puisse rien faire. J’ai beau me débattre dans tous les sens, frotter de toutes mes forces, m’arracher la peau à en saigner, mais rien n’y fait, elle ne part pas. Elle s’agrippe. Elle s’accroche à moi. Elle me suce jusqu’à la moelle. Elle me viole. Plus je me débats plus je frotte plus je m’arrache la peau, plus elle s’agrippe plus elle s’accroche à moi plus elle me suce jusqu’à la moelle plus elle me viole. C’est incontestable : je vieillis. Je le vois et je ne peux rien y faire. J’ai peur. Je sais que je vais disparaître. Un jour ou l’autre. Je le sais. Une fois la vieillesse – la petite mort, la lente progression qui mène à la mort – ayant terminé son boulot, c’est au tour de la mort, la vraie, de venir s’amuser avec moi. Je m’étais pourtant promis. Je ne veux pas vieillir. Je ne veux pas mourir. Je ne veux pas ressembler à ça. Un corps devenu laid, repoussant. Plus aucune beauté visible. Obligé de me cacher. Obligé de resté cloîtrer chez moi pour ne plus avoir à supporter tous ces regards de compassion, de pitié. Je m’étais pourtant promis. Je ne suis devenu qu’un tas de chair prêt à être consumé, brûlé, réduit en cendres. Un tas de chair sans vie. Sans vraie vie. Sans cette énergie qui me permettait de véritablement jouir de la vie. Voilà ce à quoi je pense en m’examinant face à ce miroir. En ne voyant rien d’autre que la mort. Si elle devait revêtir une apparence humaine elle serait à cet instant précis en face de moi. Elle ressemblerait à ce que j’ai devant les yeux. Je suis la mort réincarnée. Il n’y a encore pas si longtemps je voyais la vie dans ce miroir. Mais du jour au lendemain elles se sont relayées. Je me lève un beau matin et la personne que je vois dans le miroir n’est plus la même ; une inconnue. Je me lève un beau matin et en me tournant vers l’autre moitié du lit je m’aperçois que celle que j’aime, celle que je vois d’ordinaire à chaque réveil, celle qui dort avec moi, celle qui me berce, celle qui me raconte des histoires, n’est plus là. À la place, une autre : la mort. La mort dans mon lit. Collée à moi. Je sens son souffle chaud sur mon visage. À compter de ce jour je sais que plus rien ne sera comme avant. La mort a remplacé la vie. À mon insu. La vie ne bat en retraite que pour laisser le champ libre à la mort. Elle a sans doute cru à une infidélité de ma part. Mais je ne voulais pas moi, je ne voulais pas de la mort, c’est elle, elle qui a insisté insisté insisté, j’ai fini par céder, je pensais que c’était juste le temps d’une nuit, histoire d’essayer avec quelqu’un d’autre, c’est vrai quoi je n’avais eu que la vie jusqu’à maintenant, je ne l’avais jamais trompée auparavant, seulement l’ennui a bouffé notre couple, je n’y peux rien c’est comme ça, c’est la vie, je ne la regardais plus comme avant elle le voyait, je me lassais d’elle elle le voyait, mais en rien je ne l’aurais trompée elle le savait, en rien je n’aurais pu faire une chose pareille elle le savait, je n’aurais rien entrepris si la mort ne s’était pas intéressée un tant soit peu à moi mais je n’ai aucune volonté et elle le savait. Je ne l’ai pas trompée. Selon moi. Je dois le lui expliquer. Mais elle ne voudra jamais m’écouter. Encore faut-il que je la retrouve. Où a-t-elle bien pu se cacher ? Peut-être n’a-t-elle finalement pas fichu le camp aussi vite que je le croyais. Voilà ce à quoi je pense en m’examinant face au miroir. Peut-être a-t-elle
a contrario pris son temps. Se désagrégeant peu à peu. Un petit bout par-ci, un petit bout par-là ; une ride à tel endroit, une perte de mémoire à tel autre. Histoire de m’y habituer. De ne pas remarquer de changement trop brutal. Et par conséquent de ne pas m’inquiéter et ne pas me rendre compte de la mort qui approche à petits pas. Ce qui n’est malheureusement pas mon cas : j’ai conscience de l’état de délabrement auquel j’ai droit jour après jour heure après heure minute après minute. La vieillesse m’apparaît comme étant une torture, comme étant la pourriture de l’homme alors que si je regarde autour de moi elle n’est pour chacun que la juste et simple continuité de la vie. Chacun s’est soumis au temps après persévérance de celui-ci. Chacun considère le temps comme étant naturellement logique – ou logiquement naturel, au choix –. Moi pas. Parce que je m’étais promis. Je m’étais promis de ne pas devenir ce que je suis aujourd’hui. Mais le temps est imbattable à ce petit jeu. Il m’a vaincu. Je n’ai aucun pouvoir sur lui. Maintenant que j’y pense, ce doit être avec lui que la vie avait rendez-vous cette nuit-là. La vie m’a trompé avec le temps, j’en suis maintenant persuadé. L’un n’est rien sans l’autre. Ils sont inséparables. Je les ai surpris maintes et maintes fois flirter ensemble. Surtout ces derniers temps. Car ils sont plusieurs à présent. La vie est une belle garce. Une belle garce pas stupide pour un sou. Je suis donc parti de mon côté, elle du sien. Elle batifolant avec le temps et le temps et le temps et le temps ; moi attendant dans la queue des toilettes, observant et me vengeant de la vie en tutoyant la mort qui attendait juste derrière moi, puis partant – la queue étant décidément beaucoup trop longue – accompagné de la mort qui m’emmène hors de toute souffrance, un endroit où je ne verrai plus la vie batifolant avec le temps. Et le temps. Et le temps. Et le temps.