Michel de Montaigne - Essais - texte intégral

In Libro Veritas

Essais

Par Michel de Montaigne

Oeuvre du domaine public.

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Table des matières
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CHAPITRE LVI

DES PRIERES


Je propose des fantaisies informes et irrésolues, comme font ceux qui publient des questions douteuses à débattre aux écoles ; non pour établir la vérité, mais pour la chercher. Et les soumets au jugement de ceux à qu'il touche de régler non seulement mes actions et mes écrits, mais encore mes pensées. Egalement m'en sera acceptable “ et utile la condamnation comme l'approbation, tenant pour exécrable s'il se trouve chose dite par moi ignoramment ou inadvertament contre les saintes prescriptions de l'Eglise catholique, apostolique et romaine, en laquelle je meurs et en laquelle je suis né.
Et pourtant, me remettant toujours à l'autorité de leur censure, qui peut tout sur moi, je me mêle ainsi témérairement à toute sorte de propos, comme ici.
Je ne sais si je me trompe, mais, puisque, par une faveur particulière de la bonté divine, certaine façon de prière nous a été prescrite et dictée mot à mot par la bouche de Dieu, il m'a toujours semblé que nous en dévions avoir l'usage plus ordinaire que nous n'avons.
Et, si j'en étais cru, à l'entrée et à l'issue de nos tables, à notre lever et coucher, et à toutes actions particulières auxquelles on a accoutumé de mêler des prières. je voudrais que ce fût le patenôtre que les chrétiens y employassent, sinon seulement, au moins toujours.
L'Eglise peut étendre et diversifier les prières selon le besoin de notre instruction, car je sais bien que c'est toujours même substance et même chose. Mais on devrait donner à celle-là ce privilège, que le peuple l'eût continuellement en la bouche : car il est certain qu'elle dit tout ce qu'il faut, et qu'elle est très propre à toutes occasions. C'est l'unique prière de quoi je me sers partout, et la répète au lieu d'en changer.
D'où il advient que je n'en ai aussi bien en mémoire que celle-là.
J'avais présentement en la pensée d'où nous venait cette erreur de recourir à Dieu en tous nos desseins et entreprises, et l'appeler à toute sorte de besoin et en quelque lieu que notre faiblesse veuille de l'aide, sans considérer si l'occasion est juste ou injuste ; et d'écrier “ son nom et sa puissance, en quelque état et action que nous soyons, pour vicieuse qu'elle soit.
Il est bien notre seul et unique protecteur, et peut toutes choses à nous aider ; mais, encore qu'il daigne nous honorer de cette douce alliance paternelle, il est pourtant autant juste comme il est bon et comme il est puissant. Mais il use bien plus souvent de sa justice que de son pouvoir, et nous favorise selon la raison de sa justice, non selon nos demandes.
Platon, en ses Lois, fait trois sortes d'injurieuse créance des Dieux : Qu'il n'y en ait point ; qu'ils ne se mêlent pas de nos affaires ; qu'ils ne refusent rien à nos voeux, offrandes et sacrifices. La première erreur, selon son avis, ne dura jamais immuable en homme depuis son enfance jusques à sa vieillesse. Les deux suivantes peuvent souffrir de la constance.
Sa justice et sa puissance sont inséparables. Pour néant implorons nous sa force en une mauvaise cause. Il faut avoir l'âme nette, au moins en ce moment auquel nous le prions, et déchargée de passions vicieuses ; autrement nous lui présentons nous-mêmes les verges de quoi nous châtier. Au lieu de rhabiller “ notre faute, nous la redoublons, présentant à celui à qui nous avons demander pardon une affection pleine d'irrévérence et de haine. Voilà pourquoi je ne loue pas volontiers ceux que je vois prier Dieu plus souvent et plus ordinairement, si les actions voisines de la prière ne me témoignent quelque amendement et réformation, “Si, adultère nocturne, tu te couvres la tête avec une cape gauloise. ”
Et l'assiette d'un homme, mêlant à une vie exécrable la dévotion, semble être aucunement plus condamnable que celle d'une homme conforme à soi, et dissolu partout. Pourtant refuse notre Eglise tous les jours la faveur de son entrée et société aux moeurs obstinées à quelque insigne malice.
Nous prions par usage et par coutume, ou, pour mieux dire, nous lisons ou prononçons nos prières. Ce n'est en fin que mine. Et me déplaît de voir faire trois signes de croix au bénédicité, autant à grâces (et plus m'en déplaît-il de ce que c'est un signe que j'ai en révérence et continuel usage, mêmement au bâiller), et cependant, toutes les autres heures du jour, les voir occupées à la haine, l'avarice, l'injustice. Aux vices, leur heure, son heure à Dieu comme par compensation et composition. C'est miracle de voir continuer des actions si diverses d'une si pareille teneur qu'il ne s'y sente point d'interruption et d'altération aux confins mêmes et passage de l'une à l'autre.
Quelle prodigieuse conscience se peut donner repos, nourrissant en même gîte, d'une société si accordante et si paisible, le crime et le juge ? Un homme de qui la paillardise sans cesse régente la tête, et qui la juge très odieuse à la vue divine, que dit-il à Dieu, quand il lui en parle ? Il se ramène “, mais soudain il rechoit. Si l'objet de la divine juste et sa présence frappaient comme il dit, et châtiaient son âme, pour courte qu'en fût la pénitence, la crainte même y rejetterait si souvent sa pensée, qu'incontinent il se verrait maître de ces vices qui sont habitués et acharnés en lui. Mais quoi ! ceux qui couchent une vie entière sur le fruit et émolument du péché qu'ils savent mortel ? Combien avons-nous de métiers et vacations reçues, de quoi l'essence est vicieuse. Et celui qui, se confessant à moi, me récitait avoir tout un âge fait profession et les effets d'une religion damnable selon lui, et contradictoire à celle qu'il avait en son coeur, pour ne perdre son crédit et l'honneur, de ses charges comment pâtissait-il ce discours en son courage ? . De quel langage entretiennent-ils sur ce sujet la justice-divine ?
Leur repentance consistant en visible et maniable réparation, ils perdent et envers Dieu et envers nous le moyen de l'alléguer. Sont-ils si hardis de demander pardon sans satisfaction et sans repentance ? Je tiens que de ces premiers il en va comme de ceux-ci ; mais l'obstination n'y est pas si aisée à convaincre. Cette contrariété et volubilité d'opinion si soudaine, si violente, qu'ils nous feignent, sent pour moi au miracle.
Ils nous représentent l'état d'une indigestible agonie , que l'imagination me semblait fantastique, de ceux qui, ces années passées, avaient en usage de reprocher à tout chacun en qui il reluisait quelque clarté d'esprit, professant la religion catholique, que c'était à feinte ; et tenaient même, pour lui faire honneur, quoi qu'il dît par apparence, qu'il ne pouvait faillir au-dedans d'avoir sa créance réformée à leur pied. Fâcheuse maladie, de se croire si fort qu'on se persuade qu'il ne se puisse croire au contraire. Et plus fâcheuse encore qu'on se persuade d'un tel esprit qu'il préfère je ne sais quelle disparité de fortune présente aux espérances et menaces de la vie éternelle. Ils m'en peuvent croire. Si rien eût dû tenter ma jeunesse, l'ambition du hasard et difficulté qui suivaient cette récente entreprise y eût bonne part.
Ce n'est pas sans grande raison, ce me semble, que l'Eglise défend l'usage promiscue “ téméraire et indiscret des saintes et divines chansons que le Saint-Esprit a dicté en David. Il ne faut mêler Dieu en nos actions qu'avec révérence et attention pleine d'honneur et de respect. Cette voix est trop divine pour n'avoir autre usage que d'exercer les poumons et plaire à nos oreilles ; c'est de la conscience qu'elle doit être produite, et non pas de la langue. Ce n'est pas raison qu'on permette qu'un garçon de boutique, parmi ces vains et frivoles pensements, s'en entretienne et s'en joue.
Ni n'est certes raison de voir tracasser par une salle et par une cuisine le Saint livre des sacrés mystères de notre créance. C'étaient autrefois mystères ; ce sont à présent déduits et ébats. Ce n'est pas en passant et tumultuairenent qu'il faut manier une étude si sérieuse et vénérable. Ce doit être une action destinée et rassise, à laquelle on doit toujours ajouter cette préface de notre office : “ Sursum corda ”, et y apporter le corps même disposé en contenance qui témoigne une particulière attention et révérence.
Ce n'est pas l'étude de tout le monde, c'est l'étude des personnes qui y sont vouées ; que Dieu y appelle. Les méchants, les ignorants s'y empirent. Ce n'est pas une histoire à conter, c'est une histoire à révérer, craindre, adorer. Plaisantes gens qui pensent l'avoir rendue maniable au peuple, pour l'avoir mise en langage populaire ! Ne tient-il qu'aux mots qu'ils n'entendent tout ce qu'ils trouvent par écrit ? Dirai-je plus ? Pour l'en approcher de ce peu, ils l'en reculent. L'ignorance pure et remise a toute en autrui était bien plus salutaire et plus savante que n'est cette science verbale et vaine, nourrice de présomption et de témérité.
Je crois aussi que la liberté à chacun de dissiper une parole si religieuse et importante à tant de sortes d'idiames a beaucoup plus de danger que d'utilité. Les Juifs, les Mahométans, et quasi tous autres, ont épousé et révèrent le langage auquel originellement leurs mystères avaient été conçus, et en est défendue l'altération et changement : non sans apparence. Savons-nous bien qu'en Basque et en Bretagne, il y ait des juges assez pour établir cette traduction faite en leur langue ?
L'Eglise universelle n'a point de jugement plus ardu à faire, et plus solennel. En prêchant et parlant, l'interprétation est vague, libre, muable, et d'une parcelle ; ainsi ce n'est pas de même. L'un de nos historiens grecs accuse justement son siècle de ce que les secrets de la religion chrétienne étaient épandus en la place, en main des moindres artisans ; que chacun en peut débattre et dire selon son sens ; et que ce nous devait être grande honte, qui, par la grâce de Dieu, jouissons des purs mystères de la piété, de les laisser profaner en la bouche de personnes ignorantes et populaires, vu que les Gentils interdisaient à Socrate, à Platon et aux plus sages, de parler et s'enquérir des choses commises aux prêtres de Delphes. Dit aussi que les factions des Princes sur le sujet de la théologie sont armées non de zèle, mais de colère ; que le zèle tient de la divine raison et justice, se conduisant ordonnément et modérément ; mais qu'il se change en haine et envie, et produit, au lieu du froment et du raisin, de l'ivraie et des orties quand il est conduit d'une passion humaine. Et justement aussi cet autre, conseillant l'empereur Théodpse, disait les disputes n'endormir pas tant les schismes de l'Eglise, que les éveiller et animer les hérésies : que pourtant “ il fallait fuir toutes contentions et argumentations dialectiques, et se rapporter nuement aux prescriptions et formules de la foi établies par les anciens. Et l'empereur Androdicus, ayant rencontré en son palais deux grands hommes aux prises de parole contre Lopadius sur un de nos points de grande importance, les tança jusques à menacer de les jeter en la rivière, s'ils continuaient.
Les enfants et les femmes, en nos jours, régentent les plus vieux et expérimentés sur les lois ecclésiastiques, là où la première de celles de Platon leur défend de s'enquérir seulement de la raison des lois civiles qui doivent tenir lieu d'ordonnances divines ; et, permettant aux vieux d'en communiquer entre eux et avec le magistrat, il ajoute : pourvu que ce ne soit pas en présence des jeunes et personnes profanes.
Un évêque a laissé par écrit que, en l'autre bout du monde, il y a une île que les anciens nommaient Dioscoride, commode en fertilité de toutes sortes d'arbres et fruits et salubrité d'air ; de laquelle le peuple est chrétien, ayant des églises et des autels qui ne sont parés que de croix, sans autres images ; grand observateur de jeûnes et de fêtes, exact payeur de dîmes aux prêtres, et si chaste que nul d'eux ne peut connaître qu'une femme en sa vie ; au demeurant, si content de sa fortune qu'au milieu de la mer il ignore l'usage des navires, et si simple que, de la religion qu'il observe si soigneusement, il n'en entend un seul mot ; chose incroyable à qui ne saurait les païens, si dévots idalâtres, ne connaître de leurs dieux que simplement le nom et la statue.
L'ancien commencement de Menalippe, tragédie d'Euridipe, portait ainsi :
O Jupiter, car de toi rien sinon. Je ne connois seulement que le nom. J'ai vu aussi, de mon temps, faire plainte d'aucuns écrits, de ce qu'ils sont purement humains et philasophiques, sans mélange de théologie. Qui dirait au contraire, ce ne serait pourtant sans quelque raison :
Que la doctrine divine tient mieux son rang à part, comme reine et dominatrice ; qu'elle doit être principale partout, point suffragante et subsidiaire ; et qu'à l'aventure se tireraient les exemples à la grammaire, rhétorique, logique, plus sortablement d'ailleurs que d'une si sainte matière, comme aussi les arguments des théâtres, jeux et spectacles publics ; que les raisons divines se considèrent plus vénérablement et révéramment seules et en leur style, qu'appariées aux discours humains ; qu'il se voit plus souvent cette faute que les théoelogiens écrivent trop humainement, que cette autre que les humanistes écrivent trop peu théologalement : “ la philosophie, dit saint Chrysostome, est pièce bannie de l'école sainte, comme servante inutile, et estimée indigne de voir, seulement en passant, de l'entrée, le sacraire des saints trésors de la doctrine céleste. ” Que le dire humain a ses formes plus basses et ne se doit servir de la dignité, majesté, régence, du parler divin.
Je lui laisse, pour moi, dire “ en termes non approuvés. ”, fortune destinée, accident, heur et malheur, et .les dieux et autres phrases, selon sa mode.
Je propose les fantaisies humaines et miennes, simplement comme humaines fantaisies, et séparément considérées, non comme arrêtées et réglées par l'ordonnance céleste, incapables de doute et d'altercation ; matière d'opinion, non matière de foi ; ce que je discours selon moi, non ce que je crois selon Dieu, comme les enfants proposent leurs essais ; instruisables, non instruisants ; d'une manière laïque, non cléricale, mais très religieuse toujours. Et ne dirait-on pas aussi sans apparence, que l'ordonnance de ne s'entremettre que bien réservément d'écrire de la religion à tous autres qu'à ceux qui en font expresse profession, n'aurait pas faute de quelque image d'utilité et de justice ; et, à moi avec, à l'aventure, de m'en taire ?
On m'a dit que ceux mêmes qui ne sont pas des nôtres défendent pourtant entre eux l'usage du nom de Dieu, en leurs propos communs. Ils ne veulent pas qu'on s'en serve par une manière d'interjection ou d'exclamation, ni pour témoignage, ni pour comparaison : en quoi je trouve qu'ils ont raison. Et, en quelque manière que ce soit que nous appelons_. Dieu à notre commerce et société, il faut que ce soit sérieusement et religieusement. Il y a, ce me semble, en Xénophon un tel discours où il montre que nous devons plus rarement prier Dieu, d'autant qu'il n'est pas aisé que nous puissions si souvent remettre notre âme en cette assiette réglée, réformée et dévotieuse, où il faut qu'elle soit pour ce faire ; autrement nos prières ne sont pas seulement vaines et inutiles, mais vicieuses. “Pardonne-nous, disons-nous, comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. ” Que disons-nous par là, sinon que nous lui offrons notre âme exempte de vengeance et de rancune ? Toutefois nous appelons Dieu et son aide au complot de nos fautes, et le convions à l'injustice.
“ Ce que tu ne saurais confier aux dieux, sinon en les prenant à part. ”.
L'avaricieux le prie pour la conservation vaine et superflue de ses trésors ; l'ambitieux, pour ses victoires et conduite de sa passion ; le voleur l'emploie à son aide pour franchir le hasard et les difficultés qui s'opposent à l'exécution de ses méchantes entreprises, ou le remercie de l'aisance qu'il a trouvée à dégosiller un passant. Au pied de la maison qu'ils vont écheller ou pétardér, ils font leurs prières, l'intention et l'espérance pleine de cruauté, de luxure, d'avarice.
“ Ce que tu veux glisser à l'oreille de Jupiter, dis-le donc à Staius. “Grand Jupiter ! à bon Jupiter ! s'exclamera Staius. Et Jupiter lui-même ne s'exclamerait pas de même”
La reine de Navarre, Marguerite, récite “ d'un jeune prince, et, encore qu'elle ne le nomme pas, sa grandeur l'a rendu assez connaissable, qu'allant à une assignation amoureuse, et coucher avec la femme d'un avocat de Paris, son chemin s'adonnant au travers d'une église, il ne passait jamais en ce lieu saint, allant et retournant de son entreprise, qu'il ne fît ses prières et oraison.s. Je vous laisse à juger, l'âme pleine de ce beau pensement, à quoi il empoyait la faveur divine ! Toutefois elle allègue cela pour un témoignage de singulière dévation. Mais ce n'est pas cette preuve seulement qu'on pourrait vérifier que les femmes ne sont guère propres à traiter les matières de la théologie. Une vraie prière et une religieuse réconciliation de nous à Dieu, elle ne peut tomber en une âme impure et soumise lors même à la domination de Satan. Celui qui appelle Dieu à son assistance pendant qu'il est dans le train du vice, il fait comme le coupeur de bourse qui appellerait la justice à son aide, ou comme ceux qui produisent le nom de Dieu en témoignage de mensonge :
“Nous concevons des voeux criminels dans un murmure silencieux. ”
Il est peu d'hommes qui osassent mettre en évidence les requêtes secrètes qu'ils font à Dieu, “ Il n'est pas possible à tout le monde, au lieu de murmurer et de chuchoter ses souhaits dans le temple, de les exprimer à haute voix. ”
Voilà pourquoi les Pythagoriciens voulaient qu'elles fussent publiques et entendus d"un chacun afin qu'on ne le requit la chose indécente et injuste, comme celui-là.
“Lorsqu'il a dit à haute voix : Apollon ! resserre les lèvres, craignant d'être entendu : Belle Laverne, accorde-moi de tromper, accorde-moi de sembler juste et respectable. Couvre mes fautes de la nuit et mes vols d'un nuage.”
Les Dieux punirent grièvement les iniques voeux d'Oedipe en les lui octroyant. Il avait prié que ses enfants vidassent par armes entre eux la succession de son Etat. Il fut si misérable de se voir pris au mot. Il ne faut pas demander que toutes choses suivent notre volonté, mais qu'elles suivent la prudence.
Il semble, à la vérité, que nous nous servons de nos prières comme d'un jargon et comme ceux qui emploient les paroles saintes et divines à des sorcelleries et effets magiciens ; et que nous fassions notre compte que ce soit de la contexture “ ou son, ou suite des mots, ou de notre contenance, que dépende leur effet. Car, ayant l'âme pleine de concupiscence, non touchée de repentance, ni d'aucune nouvelle réconciliation envers Dieu, nous lui allons présenter ces paroles que la mémoire prête à notre langue, et espérons en tirer une expiation de nos fautes. Il n'est rien si aisé, si doux et si favorable que la loi divine ; elle nous appelle à soi, ainsi fautiers et détestables comme nous sommes ; elle nous tend les bras et nous reçoit en son giron, pour vilains, ords et bourbeux que nous soyons et que nous ayons à être à l'avenir. Mais encore, en récompense, la faut-il regarder de bon oeil. Encore faut-il recevoir ce pardon avec action de grâces ; et, au moins pour cet instant que nous nous adressons à elle, avoir l'âme déplaisante de ses fautes et ennemie des passions qui nous ont poussé à l'offenser : “ Ni les dieux, ni les gens de bien, dit Platon, n"acceptent le présent d'un méchant. ” .
“ Si une main innocente a torché l'autel, sans être rendue plus agréable par une victime somptueuse, elle a adouci les pénates hostiles avec une farine pieuse et un grain de sel. ”

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