Michel de Montaigne - Essais, texte intégral - In Libro Veritas

In Libro Veritas

Essais

Par Michel de Montaigne

Oeuvre du domaine public.

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Table des matières
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CHAPITRE L

DE DÉMOCRITE


Le jugement est un outil à tous sujets, et se mêle partout. A cette cause, aux essais que j'en fais là, j'y emploie toute sorte d'occasion. Si c'est un sujet que je n'entende point, à cela même je l'essaie, sondant le gué de bien loin ; et puis, le trouvant trop profond pour ma taille, je me tiens à la rive ; et cette reconnaissance de ne pouvoir passer outre, c'est un trait de son effet, voire de ceux de quoi il se vante le plus. Tantôt, à un sujet vain et de néant, j'essaie voir s'il trouvera de quoi lui donner corps et de quoi l'appuyer et étançonner. Tantôt, je le promène à un sujet noble et tracassé a, auquel il n'a rien à trouver de soi, le chemin en étant si frayé qu'il ne peut marcher que sur la piste d'autrui. Là, il fait son jeu à élire la route qui lui semble la meilleure, et, de mille sentiers, il dit que celui-ci ou celui-là, a été le mieux, choisi. Je prends de la fortune le premier argument. Ils me sont également bons. Et ne designe jamais de les produire entiers. Car je ne vois le tout de rien. Ne font pas, ceux qui promettent de nous le faire voir. De cent membres et visages, qu'a chaque chose, j'en prends un tantôt à lécher seulement, tantôt à effleurer, et parfois à pincer jusqu'à l'os. J'y donne une pointe, non pas le plus largement, mais le plus profondément que je sais. Et aime plus souvent à les saisir par quelque lustre inusité. Je me hasarderais de traiter à fond quelque matière, si je me connaissais moins. Semant ici un mot, ici un autre, échantillons dépris de leur pièce, écartés sans dessein et sans promesse, je ne suis pas tenu d'en faire bon, ni de m'y tenir moi-même, sans varier quand il me plaît ; et me rendre au doute et incertitude, et à ma maîtresse forme, qu'est l'ignorance.
Tout mouvement nous découvre. Cette même âme de César, qui se fait voir à ordonner et dresser la bataille de Pharsale, elle se fait aussi voir à dresser des parties oisives et amoureuses. On juge un cheval non seulement à le voir manier sur une carrière, mais encore à lui voir aller le pas, voire et à le voir en repos à l'étable.
Entre les fonctions de l'âme il en est de basses ; qui ne la voit encore par là, n'achève pas de la connaître.
Et à l'aventure la remarque-t-on mieux où elle va son pas simple. Les vents des passions la prennent plus en ces hautes assiettes. Joint qu'elle se couche entière sur chaque matière, et s'y exerce entière, et n'en traite jamais plus d'une à la fois. Et la traite non selon elle, mais selon soi. Les choses, à part elles, ont peut-être leurs poids et mesures et conditions ; mais au-dedans, en nous, elle les leur taille comme elle l'entend. La mort est effroyable à Cicéron, désirable à Caton, indifférente à Socrate. La santé, la conscience, l'autorité, la science, la richesse, la beauté et leurs contraires se dépouillent à l'entrée, et reçoivent de l'âme nouvelle vêture, et de la teinture qu'il lui plaît brune, verte, claire, obscure, aigre, douce, profonde, superficielle et qu'il plaît à chacune d'elles ; car elles n'ont pas vérifié en commun leurs styles, règles et formes : chacune, est reine en son état. Par quoi ne prenons plus excuse des externes qualités des choses : c'est à nous à nous en rendre compte.
Etre bien et notre mal ne tient qu'à nous. Offrons-y nos offrandes et nos voeux, non pas à la fortune : elle ne peut rien sur nos moeurs. Au rebours, elles l'entraînent à leur suite et la moulent à leur forme. Pourquoi ne jugerai-je d'Alexandre à table, devisant et buvant d'autant ? Où s'il maniait des échecs, quelle corde de son esprit ne touche et n'emploie ce niais et puérile jeu ? (Je le hais et fuis, de ce qu'il n'est pas assez jeu, et qu'il nous ébat trop sérieusement, ayant honte d'y fournir l'attention qui suffirait à quelque bonne chose.) Il ne fut pas plus embesogné à dresser son glorieux passage aux Indes ; ni cet autre à dénouer un passage duquel dépend le salut du genre humain. Voyez combien notre âme grossit et épaissit cet amusement ridicule ; si tous ses nerfs ne bandent ; combien amplement elle donne à chacun loi, en cela, de se connaître et de juger droitement de soi. Je ne me vois et relaté plus universellement en nulle autre posture. Quelle passion ne nous y exerce ?
la colère, le dépit, la haine, l'impatience et une véhémente ambition de vaincre, en chose en laquelle il serait plus excusable d'être ambitieux d'être vaincu. Car la précellence rare et au dessus du commun messie à un homme d'honneur en chose frivole. Ce que je dis en cet exemple se peut dire en tous autres : chaque parcelle, chaque occupation de l'homme l'abcuse et le montre également qu'une autre.
Démocrite et Héraclite ont été deux philosophes, desquels le premier, trouvant vaine. et ridicule l'humaine condition, ne sortait en public qu'avec un visage maqueur et riant ; Héraclite ayant pitié et compassion de cette même condition nôtre, en portait le visage continuellement attristé, et les yeux chargés de larmes, “ L'un riait dés qu'il avait mis le pied hors du seuil ; l'autre pleurait au contraire. ”
J'aime mieux la première humeur, non parce qu'il est plus plaisant de rire que de pleurer, mais parce qu'elle est plus dédaigneuse, et qu'elle nous condamne plus que l'autre ; et il me semble que nous ne pouvons jamais être assez méprisés selon notre mérite. La plainte et la commisération sont mêlées à quelque estimation de la chose qu'on plaint ; les choses de quoi on se moque, on les estime sans prix. Je ne pense point qu'il y ait tint de malheur en nous comme il y a de vanité, ni tant de malice comme de sottise : nous ne sommes pas si pleins de mal comme d'inanité ; nous ne sommes pas si misérables comme nous sommes vils. Ainsi Diogène, qui baguenaudait à part soi, roulant son tonneau et hochant du nez “ le grand Alexandre, nous estimant des mouches ou des vessies pleines de vent, était bien juge plus aigre et plus poignant et par conséquent plus juste, à mon humeur, que Timon, celui qui fut surnommé le haïsseur des hommes. Car ce qu'on hait, on le prend à coeur. Celui-ci nous souhaitait du mal, était passionné du désir de notre ruine, fuyait notre conversation comme dangereuse, de méchants et de nature dépravée ; l'autre nous estimait si peu que nous ne pourrions ni le troubler, ni l'altérer par notre contagion, nous laissait de compagnie, non pour la crainte, mais pour le dédain de notre commerce ; il ne nous estimait capables ni de bien, ni de mal faire.
De même marque fut la réponse de Statilius, auquel Brutus parla pour le joindre à la conspiration contre Césars ; il trouva l'entreprise juste, mais il ne trouva pas les hommes dignes pour lesquels on se mit aucunement en peine ; conformément à la discipline de Hégésias qui disait le sage ne devoir rien faire que pour soi ; d'autant que seul il est digne pour qui on fasse ; et à celle de Théodore, que c'est injustice que le sage se hasarde pour le bien de son pays, et qu'il mette en péril la sagesse pour des fous.
Notre propre et péculière condition est autant ridicule que risible.

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