Michel de Montaigne - Essais - texte intégral

In Libro Veritas

Essais

Par Michel de Montaigne

Oeuvre du domaine public.

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Table des matières
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CHAPITRE XXXV

D'UN DÉFAUT DE NOS POLICES


Feu mon père, homme pour n'être aidé que de l'expérience et du naturel, d'un jugement bien net, m'a dit autrefois qu'il avait désiré mettre en train qu'il y eût ès Villes. Certain lieu désigné, auquel ceux qui auraient besoin de quelque Chose se pussent rendre et faire enregistrer leur affaire à un officier établi pour cet effet, comme : je cherche à Vendre des perles, je cherche des perles à vendre. Tel veut Compagnie pour alIer à Paris ; tel s'enquiert d'un serviteur de telle qualité ; tel d'un maître ; tel demande un ouvrier ; qui ceci, qui cela, chacun selon son besoin. Et semble que ce moyen de nous entre avertir apporterait non légère Commodité au commerce public ; Car à tous coups il y a des conditions qui s'entre cherchent, et, pour ne s'entre entendre, laissent les hommes en extrême nécessité. J'entends, avec une grande honte de notre siècle, qu'à notre vue deux très excellents personnages en Savoir Sont morts en état de n'avoir pas leur soûl à manger : Lilius Gregorius Giraldus en Italie, et Sebastianus Castalio en Allemagne ; et Crois qu'il y a mille hommes qui les eussent appelés avec très avantageuses conditions, ou secourus où ils étaient, s'ils l'eussent su. Le monde n'est pas si généralement corrompu que je ne sache tel homme qui souhaiterait de bien grande affection que les moyens que les siens lui ont mis en main se pussent employer, tant qu'il plaira à la fortune qu'il en jouisse, à mettre à l'abri de la nécessité les personnages rares et remarquables en quelque espèce de valeur que le malheur combat quelquefois jusques à l'extrémité, et qui les mettraient pour le moins en tel état qu'il ne tiendrait qu'à faute de bons discours, s'ils n'étaient contents. En la police économique, mon père avait cet ordre, que je sais louer, mais nullement ensuivre : c'est qu'outre le registre des négoces du ménage où se logent les menus comptes, paiements, marchés, qui ne requièrent la main du notaire, lequel registre un receveur a en charge, il ordonnait à celui de ses gens, qui lui servait à écrire un papier journal à insérer toutes les survenances de quelque remarque, et jour par jour les mémoires de l'histoire de sa maison, très plaisante à voir quand le temps commence à en effacer la souvenance, et très à propos pour nous ôter souvent de peine : quand fut entamée telle besogne ? quand achevée ? quels trains y ont passé ? combien arrêté ? nos voyages, nos absences, mariages, morts, la réception des heureuses ou malencontreuses nouvelles ; changement des serviteurs principaux ; telles matières. Usage ancien, que je trouve bon à rafraîchir, chacun en sa chacunière.
Et me trouve un sot d'y avoir failli.

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