Michel de Montaigne - Essais - texte intégral

In Libro Veritas

Essais

Par Michel de Montaigne

Oeuvre du domaine public.

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Table des matières
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CHAPITRE XXXIII

DE FUIR LES VOLUPTÉS AU PRIX DE LA VIE


J'avais bien vu convenir en ceci la plupart des anciennes opinions : qu'il est l'heure de mourir lorsqu'il y a plus de mal que de bien à vivre ; et que, de conserver notre vie à notre tourment et incommodité, c'est choquer les lois mêmes de nature, comme disent ces vieilles règles :

“Ou vivre sans chagrin ou mourir heureusement.
- Il est bien de mourir quand la vie est à charge.
Il est préférable de ne pas vivre que de vivre misérablement.”


Mais de pousser le mépris de la mort jusques à tel degré, que de l'employer pour se distraire des honneurs, richesses, grandeurs et autres faveurs et biens que nous appelons de la fortune, comme si la raison n'avait pas assez affaire à nous persuader de les abandonner, sans y ajouter cette nouvelle recharge, je ne l'avais vu ni commander, ni pratiquer, jusque lors que ce passage de Sénèque me tomba entre mains, auquel conseillant à Lucilius, personnage puissant et de grande autorité autour de l'empereur, de changer cette vie voluptueuse et pompeuse, et de se retirer de cette ambition du monde à quelque vie solitaire, tranquille et philosophique, sur quoi Lucilius alléguait quelques difficultés :
“ Je suis d'avis que tu quittes cette vie-là, ou la vie tout à fait ; bien te conseillé-je de suivre la plus douce voie, et de détacher plutôt que de rompre ce que tu as mal noué, pourvu que, s'il ne se peut autrement détacher, tu le rompes. Il n'y a homme si couard qui n'aime mieux tomber une fois que de demeurer toujours en branle. ” J'eusse trouvé ce conseil sortable à la rudesse stoïque ; mais il est plus étrange qu'il soit emprunté d'Epicure, qui écrit, à ce propos, choses toutes pareilles à Idoménée. Si est-ce que je pense avoir remarqué quelque trait semblable parmi nos gens, mais avec la modération chrétienne. Saint Hilaire, évêque de Poitiers, ce fameux ennemi de l'hérésie arienne, étant en Syrie, fut averti qu'Abra, sa fille unique, qu'il avait laissée par-deçà avec sa mère, était poursuivie en mariage par les plus apparents seigneurs du pays, comme fille très bien nourrie, belle, riche et en la fleur de son âge. Il lui écrivit qu'elle ôtât son affection de tous ces plaisirs et avantages qu'on lui présentait ; qu'il lui avait trouvé en son voyage un parti bien plus grand et plus digne, d'un mari, de bien autre pouvoir et magnificence, qui lui ferait présent de robes et de joyaux de prix inestimable. Son dessein était de lui faire perdre l'appétit et l'usage des plaisirs mondains, pour la joindre toute à Dieu ; mais, à cela le plus court et plus certain moyen lui semblant être la mort de sa fille, il ne cessa par voix, prières et oraisons, de faire requête à Dieu de l'ôter de ce monde et de l'appeler à soi, comme il advint ; car bientôt après son retour elle lui mourut, de quoi il montra une singulière joie. Celui-ci semble enchérir sur les autres, de ce qu'il s'adresse à ce moyen de prime face lequel ils ne prennent que subsidiairement, et puisque c'est à l'endroit de sa fille unique. Mais je ne veux omettre le bout de cette histoire, encore qu'il ne soit pas de mon propos. La femme de saint Hilaire, ayant entendu par lui comme la mort de leur fille s'était conduite par son dessein et volonté, et combien elle avait plus d'heur d'être délogée de ce monde que d'y être, prit une si vive appréhension de la béatitude éternelle et céleste, qu'elle sollicita son mari avec extrême instance d'en faire autant pour elle.
Et Dieu, à leurs prières communes, l'ayant retirée à soi bientôt après, ce fut une mort embrassée avec singulier contentement commun.

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