Michel de Montaigne - Essais - texte intégral

In Libro Veritas

Essais

Par Michel de Montaigne

Oeuvre du domaine public.

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Table des matières
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CHAPITRE XXX

DE LA MODÉRATION


COMME si nous avions l'attouchement infect, nous corrompons par notre maniement les choses qui d'elles-mêmes sont belles et bonnes. Nous pouvons saisir la vertu de façon qu'elle en deviendra vicieuse, si nous l'embrassons d'un désir trop âpre et violent. Ceux qui disent qu'il n'y a jamais d'excès en la vertu, d'autant que ce n'est plus vertu si l'excès y est, se jouent des paroles :

“ Le sage mériterait le nom d'insensé, le juste celui d'injuste, s'il visait à la vertu même, au-delà de ce qui est suffisant. ” .

C'est une subtile considération de la philosophie. On peut et trop aimer la vertu, et se porter excessivement en une action juste. A ce biais s'accommode la voix divine :

“ Ne soyez pas plus sages qu'il ne faut, mais soyez sobrement sages ”
J'ai vu tel Grand blesser la réputation de sa religion pour se montrer religieux outre tout exemple des hommes de sa sorte.

J'aime des natures tempérées et moyennes. L'immodération vers le bien même si elle ne m'offense, elle m'étonne et me met en peine de la baptiser. Ni la mère de Pausanias, qui donna la première instruction et porta la première pierre à la mort de son fils, ni le dictateur Postumius, qui fit mourir le sien que l'ardeur de jeunesse avait poussé heureusement sur les ennemis, un peu avant son rang, ne me semble si juste comme étrange.
Et n'aime ni à conseiller, ni à suivre une vertu si sauvage et si chère.
L'archer qui outrepasse le blanc faut, comme celui qui n'y arrive pas. Et les yeux me troublent à monter à coup vers une grande lumière également comme à dévaler à l'ombre. Calliclès, en Platon, dit l'extrémité de la philosophie être dommageable, et conseille de ne s'y enfoncer outre les bornes du profit ; que prise avec modération, elle est plaisante et commode, mais qu'en fin elle rend un homme sauvage et vicieux, dédaigneux des religions et lois communes, ennemi de la conversation civile, ennemi des voluptés humaines, incapable de toute administration politique et de secourir autrui et de se secourir à soi, propre à être impunément souffleté.
Il dit vrai, car, en son excès, elle esclave notre naturelle franchise, et nous dévoie, par une importune subtilité, du beau et plain chemin que nature nous a tracé. L'amitié que nous portons à nos femmes, elle est très légitime ; la théologie ne laisse pas de la brider pourtant, et de la restreindre. Il me semble avoir lu autrefois chez saint Thomas, en un endroit où il condamne les mariages des parents ès degrés défendus, cette raison parmi les autres, qu'il y a danger que l'amitié qu'on porte à une telle femme soit immodérée : car si l'affection maritale s'y trouve entière et parfaite ; comme elle doit, et qu'on la surcharge encore de celle qu'on doit à la parentelle, il n'y a point de doute que ce surcroît n'emporte un tel mari hors les barrières de la raison.
Les sciences qui règlent les moeurs des hommes, comme la théologie et la philosophie, elles se mêlent de tout.
Il n'est d'action si privée et secrète, qui se dérobe de leur connaissance et juridiction. Bien apprentis sont ceux qui syndiquent leur liberté. Ce sont les femmes qui communiquent tant qu'on veut leurs pièces à garçonner ; à médeciner, la honte le défend. Je veux donc, de leur part, apprendre ceci aux maris, car il y a grand danger qu'ils ne se perdent en ce débordement, s'il s'en trouve encore qui y soient trop acharnés : c'est que les plaisirs mêmes qu'ils ont à l'accointance de leurs femmes sont réprouvés, si la modération n'y est observée ; et qu'il y a de quoi faillir en licence et débordement, comme en un sujet illégitime. Ces enchériments déshontés que la chaleur première nous suggère en ce jeu, non indécemment seulement, mais dommageablement employés envers nos femmes. Qu'elles apprennent l'impudence au moins d'une autre main. Elles sont toujours assez éveillées pour notre besoin. Je ne m'y suis servique de l'instruction naturelle et simple.
C'est une religieuse liaison et dévote que le mariage ; voilà pourquoi le plaisir qu'on en tire, ce doit être un plaisir retenu, sérieux et mêlé à quelque sévérité ; ce doit être une volupté aucunement prudente et consciencieuse. Et, parce que sa principale fin c'est la génération, il y en a qui mettent en doute si, lorsque nous sommer sans l'espérance de ce fruit, comme quand elles sont hors d'âge, ou enceintes, il est permis d'en rechercher l'embrassement. Cela tiens-je pour certain qu'il est beaucoup plus sain de s'en abstenir. C'est un homicide, à la mode de Platon, Certaines nations, et entre autres la Mahométane, abominent la conjonction avec les femmes enceintes ; plusieurs aussi, avec celles qui ont leurs flueurs. Zénobie ne recevait son mari que pour une charge, et, cela fait, elle le laissait courir tout le temps de sa conception, lui donnant lors seulement loi de recommencer : brave et généreux exemple de mariage.
C'est de quelque poète disetteux et affamé de ce déduit, que Platon emprunta cette narration, que Jupiter fit à sa femme une si chaleureuse charge un jour que, ne pouvant avoir patience qu'elle eût gagné son lit, il la versa sur le plancher, et, par la véhémence du plaisir, oublia les résolutions grandes et importantes qu'il venait de prendre avec les autres dieux en sa cour céleste ; se vantant qu'il l'avait trouvé aussi bon ce coup-là, que lorsque premièrement il la dépucela à cachette de leurs parents.
Les rois de Perse appelaient leurs femmes à la compagnie de leurs festins ; mais quand le vin venait à les échauffer en bon escient et qu'il fallait tout à fait lâcher la bride à la volupté, ils les renvoyaient en leur privé, pour ne pas les faire participantes de leurs appétits immodérés, et faisaient venir en leur lieu des femmes auxquelles ils n'eussent point cette obligation de respect.
Tous plaisirs et toutes gratifications ne sont pas bien logées en toutes gens ; Epaminondasi avait fait emprisonner un garçon débauché ; Pélopidas le pria de le mettre en liberté en sa faveur ; il l'en refusa, et l'accorda à une sienne garce, qui aussi l'en pria : disant que c'était une gratification due à une amie, non à un capitaine.
Sophocle, étant compagnon en la préture, avec Périclès, voyant de cas de fortune passer un beau garçon : “ O le beau garçon que voilà, fit-il à Périclès.
- Cela serait bon à un autre qu'à un préteur, lui dit Périclès, qui doit avoir non les mains seulement, mais aussi les yeux chastes ” .
Allius Verus, l'empereur, répondit à sa femme, comme elle se plaignait de quoi il se laissait aller à l'amour d'autres femmes, qu'il le faisait par occasion consciencieuse, d'autant que le mariage était un nom d'honneur et dignité, non de folâtre et lascive concupiscence. Et nos anciens auteurs ecclésiastiques font avec honneur mention d'une femme qui répudia son mari pour ne vouloir seconder ses trop lascives et immodérées amours. Il n'est en somme aucune si juste volupté, en laquelle l'excès et l'intempérance ne nous soit reprochable.
Mais, à parler à bon escient, est-ce pas un misérable animal que l'homme ?
A peine est-il en son pouvoir, par sa condition naturelle, de goûter un seul plaisir entier et pur, encore se met il en peine de le retrancher par discours ; il n'est pas assez chétif, si par art et par étude il n'augmente sa misère :
“Nous avons augmenté par notre art les voies lamentables de notre sort.”
La sagesse humaine fait bien sottement l'ingénieuse de s'exercer à rabattre le nombre et la douceur des voluptés qui nous appartiennent, comme elle fait favorablement et industrieusement d'employer ses artifices à nous peigner et farder les maux et en alléger le sentiment. Si j'eusse été chef de part, j'eusse pris autre voie, plus naturelle, qui est à dire vraie, commode et sainte ; et me fusse peut-être rendu assez fort pour la borner.
Quoique nos médecins spirituels et corporels, comme par complot fait entre eux, ne trouvent aucune voie à la guérison, ni remède aux maladies du corps et de l'âme, que par le tourment, la douceur et la peine ; les veilles, les jeûnes, les haires, les exils lointains et solitaires, les prisons perpétuelles, les verges et autres afflictions ont été introduites pour cela ; mais en telle condition que ce soient véritablement afflictions et qu'il y ait de l'aigreur poignante ; et qu'il n'en advienne point comme à un Gallio, lequel ayant été envoyé en exil en l'île de Lesbos, on fut averti à Rome qu'il s'y donnait du bon temps, et que ce qu'on lui avait enjoint pour peine, lui tournait à commodité ; parquoi ils se ravisèrent de le rappeler près de sa femme et en sa maison, et lui ordonnèrent de s'y tenir, pour accommoder leur punition à son ressentiment. Car à qui le jeûne aiguiserait la santé et l'allégresse, à qui le poisson serait plus appétissant que la chair, ce ne serait plus recette salutaire ; non plus qu'en l'autre médecine, les drogues n'ont point d'effet à l'endroit de celui qui les prend avec appétit et plaisir. L'amertume et la difficulté sont circonstances servant à leur opération. Le naturel qui accepterait la rhubarbe comme familière, en corromprait l'usage ; il faut que ce soit chose qui blesse notre estomac pour le guérir et ici faut la règle commune, que les choses se guérissent par leurs contraires, car le mal y guérit le mal.
Cette impression se rapporte aucunement à cette autre si ancienne, de penser gratifier au Ciel et à la nature par notre massacre et homicide, qui fut universellement embrassée en toutes religions. Encore du temps de nos pères, Amurat, en la prisé de l'Isthme, immola six cents jeunes hommes grecs à l'âme de son père, afin que ce sang servît de propitiation à l'expiation des péchés du trépassé, En ces nouvelles terres, découvertes en notre âge, pures encore et vierges au prix des nôtres, l'usage en est aucunememt reçu partout ; toutes leurs idoles s'abreuvent de sang humain, non sans divers exemples d'horrible cruauté : On. les brûle vifs, et, demi rôtis, on les retire du brasier pour leur arracher le coeur et les entrailles. A d'autres, voire aux femmes, on les écorche vives, et de leur peau ainsi sanglante, en revêt-on et masque d'autres. Et non moins d'exemples de constance et résolution. Car ces pauvres gens sacrifiables, vieillards, femmes, enfants vont, quelques jours avant, quêtant eux-mêmes, les aumônes pour l'offrande de leur sacrifice, et se présentent à la boucherie chantant et dansant avec les assistants. Les ambassadeurs du roi de Mexico faisant entendre à Fernand Cortez la grandeur de leur maître, après lui avoir dit qu'il avait trente vassaux, desquels chacun pouvait assembler cent mille combattants, et qu'il se tenait en la plus belle et forte ville qui fût sous le ciel, lui ajoutèrent qu'il avait à sacrifier aux dieux cinquante mille hommes par an. De vrai, ils disent qu'il nourrissait la guerre avec certains grands peuples voisins, non seulement pour l'exercice de la jeunesse du pays, mais principalement pour avoir de quoi fournir à ses sacrifices par des prisonniers de guerre. Ailleurs, en certain bourg, pour la bienvenue du dit Cortez, ils sacrifièrent cinquante hommes tout à la fois. Je dirai encore ce conte. Aucuns de ces peuples, avant été battus par lui, envoyèrent le reconnaître et rechercher d'amitié ; les messagers lui présentèrent trois sortes de présents, en cette manière : “Seigneur ; cinq esclaves ; si tu es un Dieu fier qui paisse de chair et de sang, mange-les, et nous t'en aimerons davantage ; si tu es un Dieu débonnaire, voilà de l'encen et des plumes ; si tu es homme, prend les oiseaux et les fruits que voici. ”

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