Michel de Montaigne - Essais - texte intégral

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Essais

Par Michel de Montaigne

Oeuvre du domaine public.

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Table des matières
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CHAPITRE XXVIII

DE L'AMITIÉ


Considérant la conduite de la besogne d'un peintre que j'ai, il m'a pris envie de l'ensuivre. il choisit le plus bel endroit et milieu de chaque paroi, pour y loger un tableau élaboré de toute sa suffisance ; et, le vide tout autour, il le remplit de grotesques, qui sont peintures fantasques, n'ayant grâce qu'en la variété et étrangeté.
Que sont-ce ici aussi, à la vérité, que grotesques et corps monstrueux, rapiécés de divers membres, sans certaine figure, n'ayant ordre, suite ni proportion que fortuite ?
“ C'est le buste d'une belle femme qui finit en queue de poison. ”
Je vais bien jusques à ce second point avec mon peintre, mais je demeure court en l'autre et meilleure partie ; car ma suffisance ne va pas si avant que d'oser entreprendre un tableau riche, poli et formé selon l'art. Je me suis avisé d'en emprunter un d'Etienne de la Boétie, qui honorera tout le reste de cette besogne. C'est un discours auquel il donna nom La Servitude volontaire ; mais ceux qui l'ont ignoré, l'ont bien proprement depuis. rebaptisé Le Contre Un, Il l'écrivit par manière d'essai, en sa première jeunesse, à l'honneur de la liberté contre les tyrans. Il court piéça des mains des gens d'entendement, non sans bien grande et méritée recommandation :
car il est gentil, et plein ce qu'il est possible. Si y a-t-il bien à dire que ce ne soit le mieux qu'il pût faire ; et si, en l'âge que je l'ai connu, plus avancé, il eût pris un tel dessein que le mien de mettre par écrit ses fantaisies, nous verrions plusieurs choses rares et qui nous approcheraient bien près de l'honneur de l'Antiquité ; car, notamment en cette partie des dons de nature, je n'en connais point qui lui soit comparable. Mais il n'est demeuré de lui que ce discours, encore par rencontre, et crois qu'il ne le vit jamais depuis qu'il lui échappa, et quelques mémoires sur cet édit de Janvier, fameux par nos guerres civiles, qui trouveront encore ailleurs peut-être leur place. C'est tout ce que j'ai pu recouvrer de ses reliques, moi qu'il laissa, d'une si amoureuse recommandation, la mort entre les dents, par son testament, héritier de sa bibliothèque et de ses papiers, outre le livret de ses oeuvres que j'ai fait mettre en lumière.
Et si, suis obligé particulièrement à cette pièce, d'autant qu'elle a servi de moyen à notre première accointance.
Car elle me fut montrée longue pièce avant que je l'eusse vu, et me donna la première connaissance de son nom, acheminant ainsi cette amitié que nous avons nourrie, tant que Dieu a voulu, entre nous, si entière et si parfaite que certainement il ne s'en lit guère de pareilles ; et, entre nos hommes, il ne s'en voit aucune trace en usage. Il faut tant de rencontres à la bâtir, que c'est beaucoup si la fortune y arrive une fois en trois siècles.
Il n'est rien à quoi il semble que nature nous ait plus. acheminé qu'à la société. Et dit Aristote que les bons législateurs ont eu plus de soin de l'amitié que de la justice. Or le dernier point de sa perfection est celui-ci.
Car, en général, toutes celles que la volupté ou le profit, le besoin public ou privé forge et nourrit, en sont d'autant moins belles et généreuses, et d'autant moins amitiés, qu'elles mêlent autre cause et but et fruit en l'amitié, qu'elle-même.
Ni ces quatre espèces anciennes : naturelle, sociale, hospitalière, vénérienne, particulièrement n'y conviennent, ni conjointement.
Des enfants aux pères, c'est plutôt respect. L'amitié se nourrit de communication qui ne peut se trouver entre eux, pour la trop grande disparité, et offenserait à l'aventure les devoirs de nature. Car ni toutes les secrètes pensées des pères ne se peuvent communiquer aux enfants pour n'y engendrer une messéante privauté, ni les avertissements et corrections, qui est un des premiers offices d'amitié, ne se pourraient exercer des enfants aux pères. Il s'est trouvé des nations où, par usage, les enfants tuaient leurs pères, et d'autres où les pères tuaient leurs enfants, pour éviter l'empêchement qu'ils se peuvent quelquefois entreporter, et naturellement l'un dépend de la ruine de l'autre. Il s'est trouvé des philosophes dédaignant cette couture naturelle, témoin Aristippe : quand on le pressait de l'affection qu'il devait à ses enfants pour être sortis de lui, il se mit à cracher, disant que cela en était aussi bien sorti ; que nous engendrions bien des poux et des vers. Et cet autre, que Plutarque voulait induire à s'accorder avec son frère : “ Je n'en fais pas, dit-il, plus grand état pour être sorti de même trou.” C'est, à la vérité, un beau nom et plein de dilection que le nom de frère, et à cette cause en fîmes-nous, lui et moi, notre alliance. Mais ce mélange de biens, ces partages, et que la richesse de l'un soit la pauvreté de l'autre, cela détrempe merveilleusement et relâche cette soudure fraternelle. Les frères ayant à conduire le progrès de leur avancement en même sentier et même train, il est force qu'ils se heurtent et choquent souvent. Davantage, la correspondance et relation qui engendre ces vraies et parfaites amitiés, pour quoi se trouvera-t-elle en ceux-ci ? Le père et le fils peuvent être de complexion entièrement éloignée, et les frères aussi. C'est mon fils, c'est mon parent, mais c'est un homme farouche, un méchant ou un sot. Et puis, à mesure que ce sont amitiés que la loi et l'obligation naturelle nous commandent, il y a d'autant moins de notre choix et liberté volontaire. Et notre liberté volontaire n'a point de production qui soit plus proprement sienne que celle de l'affection et amitié. Ce n'est pas que je n'aie essayé de ce côté là tout ce qui en peut être, ayant eu le meilleur père qui fut jamais, et le plus indulgent, jusques à son extrême vieillesse, et étant d'une famille fameuse de père en fils, et exemplaires en cette partie de la concorde fraternelle.
“ Connu moi-même pour mon affection paternelle à l'égard de mes frères.”
D'y comparer l'affection envers les femmes, quoiqu'elle naisse de notre choix, on ne peut, ni la loger en ce rôle.
Son feu, je le confesse, “ Car je ne suis pas inconnu de la déesse qui mêle une douce amertume aux tourments amoureux. ”, est plus actif, plus cuisant et plus âpre. Mais c'est un feu téméraire et volage, ondoyant et divers, feu de fièvre, sujet à accès et remises, et qui ne nous tient qu'à un coin. En l'amitié, c'est une chaleur générale et universelle, tempérée au demeurant et égale, une chaleur constante et rassise, toute douceur et polissure, qui n'a rien d'âpre et de poignant. Qui plus est, en l'amour ce n'est qu'un désir forcené après ce qui nous fuit :
“ Tel le choeur poursuit le lièvre par le froid, par le chaud, dans la montagne et dans la vouée ; Je méprise une fois pris et ne le désire que tant qu'il fuit. ”
Aussitôt qu'il entre aux termes de l'amitié, c'est-à-dire en la convenance des volontés, il s'évanouit et s'alanguit.
La jouissance le perd, comme ayant la fin corporelle et sujette à satiété. L'amitié, au rebours, est joie à mesure qu'elle est désirée, ne s'élève, se nourrit, ni ne prend accroissance qu'en la jouissance comme étant spirituelle, et l'âme s'affinant par l'usage. Sous cette parfaite amitié, ces affections volages ont autrefois trouvé place chez moi, afin que je ne parle de lui, qui n'en confesse que trop par ces vers. Ainsi ces deux passions sont entrées chez moi en connaissance l'une de l'autre ; mais en comparaison jamais : la première maintenant sa route d'un vol hautain et superbe, et regardant dédaigneusement celle-ci passer ses pointes bien loin au dessous d'elle.
Quant aux mariages, outre ce que c'est un marché qui n'a que l'entrée libre (sa durée étant contrainte et forcée, dépendant d'ailleurs que de notre vouloir) ; et marché qui ordinairement se fait à autres fins, il y survient mille fusées étrangères à démêler parmi, suffisantes à rompre le fil et troubler le cours d'une vive affection ; là où, en l'amitié, il n'y a affaire ni commerce que d'elle-même. Joint qu'à dire vrai, la suffisance ordinaire des femmes n'est pas pour répondre à cette conférence et communication, nourrice de cette sainte couture ; ni leur âme ne semble assez ferme pour soutenir l'étreinte d'un noeud si pressé et si durable. Et certes, sans cela, s'il se pouvait dresser une telle accointance, libre et volontaire, où non seulement les âmes eussent cette entière jouissance, mais encore où les corps eussent part à l'alliance, où l'homme fût engagé tout entier, il est certain que l'amitié en serait plus pleine et plus comble. Mais ce sexe par nul exemple n'y est encore pu arriver, et par le commun consentement des écoles anciennes en est rejeté.
Et cette autre licence grecque est justement abhorrée par nos moeurs. Laquelle pourtant, pour avoir, selon leur usage, une si nécessaire disparité d'âges et différences d'offices entre les amants, ne répondait non plus assez à la parfaite union et convenance qu'ici nous demandons :
“ Qu'est-ce en effet que cet amour d'amitié ? Pourquoi personne n'aime-t'il un jeune homme laid, ni un beau vieillard ? ”
Car la peinture même qu'en fait l'Académie ne me désavouera pas, comme je pense, de dire ainsi de sa part : que cette première fureur inspirée par le fils de Vénus au coeur de l'amant sur l'objet de la fleur d'une tendre jeunesse, à laquelle ils permettent tous les insolents et passionnés efforts que peut produire une ardeur immodérée, était simplement fondée en une beauté externe, fausse image de la génération corporelle. Car en l'esprit elle ne pouvait, duquel la montre était encore cachée, qui n'était qu'en sa naissance, et avant l'âge de germer.
Que si cette fureur saisissait un bas courage, les moyens de sa poursuite c'étaient richesses, présents, faveur à l'avancement des dignités, et telle autre basse marchandise, qu'ils réprouvent. Si elle tombait en un courage plus généreux, les entremises étaient généreuses de même :
instructions philosophiques, enseignements à révérer la religion, obéir aux lois, mourir pour le bien de son pays, exemples de vaillance, prudence, justice ; s'étudiait l'amant de se rendre acceptable par la bonne grâce et beauté de sou âme, celle de son corps étant pièce fanée, et espérant par cette société mentale établir un marché plus ferme et durable. Quand cette poursuite arrivait à l'effet en sa saison (car ce qu'ils ne requièrent point en l'amant, qu'il apportât loisir et discrétion en son entreprise, ils le requièrent exactement en l'aimé ; d'autant qu'il lui fallait juger d'une beauté interne, de difficile connaissance et abstruse découverte), lors naissait en l'aimé le désir d'une conception spirituelle par l'entremise d'une spirituelle beauté. Celle-ci était ici principale ; la corporelle, accidentelle et seconde : tout le rebours de l'amant. A cette cause préfèrent-ils l'aimé, et vérifient que les dieux aussi le préfèrent, et tancent grandement le poète Eschyle d'avoir, en l'amour d'Achille et de Patrocle, donné la part de l'amant à Achille qui était en la première et imberbe verdeur de son adolescence, et le plus beau des Grecs, Après cette communauté générale, la maîtresse et plus digne partie d'elle exerçant ses offices et prédominant, ils disent qu'il en provenait des fruits très utiles au privé et au public ; que c'était la force des pays qui en recevaient l'usage, et la principale défense de l'équité et de la liberté : témoin les salutaires amours de Harmodios et d'Aristogiton , pourtant la nomment-ils sacrée et divine. Et n'est, à leur compte, que la violence des tyrans et lâcheté des peuples qui lui soit adversaire. Enfin tout ce qu'on peut donner à la faveur de l'Académie, c'est dire que c'était un amour se terminant en amitié ; chose qui ne se rapporte pas mal à la définition stoïque de l'amour : “ L'amour est le désir d'obtenir l'amitié d'une personne qui nous attire par sa beauté.” Je reviens à ma description, de façon plus équitable et plus équable :
Il écrivit une satire latine excellente, qui est publiée, par laquelle il excuse et explique la précipitation de notre intelligence, si promptement parvenue à sa perfection. Ayant si peu à durer, et ayant si tard commencé, car nous étions tous deux hommes faits, et lui plus de quelques années, elle n'avait point à perdre temps et à se régler au patronelles amitiés molles et régulières, auxquelles il faut tant de précautions de longue et préalable conversation. Celle-ci n'a point d'autre idée que d'elle-même, et ne se peut rapporter qu'à soi. Ce n'est pas une spéciale considération, ni deux, ni trois, ni quatre, ni mille : c'est je ne sais quelle quintessence de tout ce mélange, qui ayant saisi toute ma volonté, l'amena se plonger et se perdre dans la sienne ; qui, ayant saisi toute sa volonté, l'amena se plonger et se perdre en la mienne, d'une faim, d'une concurrence pareille. Je dis perdre, à la vérité, ne nous réservant rien qui nous fût propre, ni qui fût ou sien, ou mien.
Quand Lélius, en présence des consuls romains, lesquels, après la condamnation de Tiberius Gracchus, poursuivaient tous ceux qui avaient été de son intelligence, vint à s'enquérir de Caïus Blosius (qui était le principal de ses amis) combien il eût voulu f.aire pour lui, et qu'il eut répondu : “ Toutes choses. - Comment, toutes choses ? suivit-il. Et quoi, s'il t'eût commandé de mettre le feu en nos temples ? - Il ne me l'eût jamais commandé, répliqua Blosius. - Mais s'il l'eût fait ? ajouta Lélius.
- J'y eusse obéi ”, répondit-ils.
S'il était si parfaitement ami de Gracchus, comme disent les histoires, il n'avait que faire d'offenser les consuls par cette dernière et hardie confession ; et ne se devait départir de l'assurance qu'il avait de la volonté de Gracchus. Mais, toutefois, ceux qui accusent cette réponse comme séditieuse, n'entendent pas bien ce mystère et ne présupposent pas, comme l'est, qu'il tenait la volonté de Gracchus en sa manche, et par puissance et par connaissance. Ils étaient plus amis que citoyens, plus amis qu'amis et qu'ennemis de leur pays, qu'amis d'ambition et de trouble. S'étant parfaitement commis l'un à l'autre, ils tenaient parfaitement les rênes de l'inclination l'un de l'autre ; et faites guider cet hamois par la vertu et conduite de la raison (comme aussi est-il du tout impossible de .l'atteler sans cela), la réponse de Blosius est telle qu'elle devait être. Si leurs actions se démanchèrent, ils n'étaient ni amis selon ma mesure l'un de l'autre, ni amis à eux-mêmes. Au demeurant, cette réponse ne sonne non plus que fermit la mienne à qui s'enquerrait à moi de cette façon : “ Si votre volonté vous commandait de tuer votre fille, la tueriez-vous ?” et que je l'accordasse. Car cela ne porte aucun témoignage de consentement à ce faire, parce que je ne suis Paint en doute de ma volonté, et tout aussi peu de celle d'un tel ami. Il n'est pas en la puissance de tous les discours du monde de me déloger de la certitude que j'ai des intentions et jugements du mien. Aucune de ses actions ne me saurait être présentée, quelque visage qu'elle eût, que je n'en trouvasse incontinent le ressort. Nos âmes ont charrié si uniment ensemble, elles se sont considérées d'une si ardente affection, et de pareille affection découvertes jusques au fin fond des entrailles l'une à l'autre, que non seulement je connaissais la sienne comme la mienne, mais je me trisse certainement plus volontiers fié à lui de moi qu'à moi.
Qu'on ne me mette pas en ce rang ces autres amitiés communes ; j'en ai autant de connaissance qu'un autre, et des plus parfaites de leur genre, mais je ne conseille pas qu'on confonde leurs règles : on s'y tromperait. Il faut marcher en ces autres amitiés la bride à la main, avec prudence et précaution ; la liaison n'est pas nouée en manière qu'on n'ait aucunement à s'en défier. “ Aimez-le (disait Chilon) comme ayant quelque jour à le haïr ; haîssez-le, comme ayant à l'aimer” ce précepte qui est si abominable en cette souveraine et maîtresse amitié, il est salubre en l'usage des amitiés ordinaires et coutumières, à l'endroit desquelles il faut employer le mot qu'Aristote avait très familier : “ O mes amis, il' n'y a nul ami ” .
Voilà pourquoi les faiseurs de lois, pour honorer le mariage de quelque imaginaire ressemblance de cette divine liaison, défendent les donations entre le mari et la femme, voulant inférer par là que tout doit être à chacun d'eux et qu'ils n'ont rien à diviser et partir ensemble. Si, en l'amitié de quoi je parle, l'un pouvait donner à l'autre, ce serait celui qui recevrait le bienfait qui obligerait son compagnon. Car cherchant l'un et l'autre, plus que toute autre chose, de s'entre-bienfaire, celui qui en prête la matière et l'occasion est celui-là qui fuit le libéral, donnant ce contentement à son ami d'effectuer en son endroit ce qu'il désire le plus. Quand le philosophe Diogène avait faute d'argent, il disait qu'il le redemandait à ses amis, non qu'il le demandait.
Et, pour montrer comment. cela se pratique par effet, j'en réciterai un ancien exemple singulier.
Eudamidas, Corinthien, avait deux amis : Charixenus, Sycionien, et Arétheus, Corinthien. Venant à mourir étant pauvre, et ses deux amis riches, il fit ainsi son testament : “ Je lègue à Arétheus de nourrir ma mère et l'entretenir en sa vieillesse ; à Charixenus, de marier ma fille et lui donner le douaire le plus grand qu'il pourra ; et, au cas que l'un d'eux vienne à défaillir, je substitue en sa part celui qui survivra. ” Ceux qui premiers virent ce testament, s'en moquèrent ; mais ses héritiers, en ayant été avertis, l'acceptèrent avec un singulier contentement. Et l'un d'eux, Charixenus, étant trépassé cinq jours après, la substitution étant ouverte en faveur d'Arétheus, il nourrit curieusement cette mère, et, de cinq talents qu'il avait en ses biens, il en donna les deux et demi en mariage à une sienne fille unique, et deux et demi pour le mariage de la fille d'Eudamidas, desquelles il fit les noces en même jour.
Cet exemple est bien plein, si une condition en était à dire, qui est la multitude d'amis. Car cette parfaite amitié, de quoi je parle, est indivisible ; chacun se donne si entier à son ami, qu'il ne lui reste rien à départir ailleurs ; au rebours, il est marri qu'il ne soit double, triple ou quadruple, et qu'il n'ait plusieurs âmes et plusieurs volontés pour les conférer toutes à ce sujet.
Les amitiés communes, on les peut départir ; on peut aimer en celui-ci la beauté, en cet autre la facilité de ses moeurs, en l'autre la libéralité, en celui-là la paternité, en cet autre la fraternité, ainsi du reste ; mais cette amitié qui possède l'âme et la régente en toute souveraineté, il est impossible qu'elle soit double. Si deux en même temps demandaient à être secourus, auquel courriez-vous ? S'ils requéraient de vous des offices contraires, quel ordre y trouveriez-vous ? Si l'un commettait à votre silence chose qui fût utile à l'autre de savoir, comment vous en démêleriez-vous ? L'unique et principale amitié découd toutes autres obligations.
Le secret que j'ai juré ne déceler à nul autre, je le puis, sans parjure, communiquer à celui qui n'est pas autre : c'est moi. C'est un assez grand miracle de se doubler ; et n'en connaissent pas la hauteur, ceux qui parlent de se tripler. Rien n'est extrême, qui a son pareil : Et qui présupposera que de deux j'en aime autant l'un que l'autre, et qu'ils s'entraînent et m'aiment autant que je les aime, il multiplie en confrérie la chose la plus une et unie, et de quoi une seule est encore la plus rare à trouver au monde.
Le demeurant de cette histoire convient très bien à ce que je disais : car Eudamidas donne pour grâce et pour faveur à ses amis de les employer à son besoin.
Il les laisse héritiers de cette sienne libéralité, qui consiste à leur mettre en main les moyens de lui bien faire. Et, sans doute, la force de l'amitié se montre bien plus richement en son fait qu'en celui d'Aretheus. Somme, Se sont effets inimaginables à qui n'en a goûté, et qui me font honorer à merveille la réponse de ce jeune soldat à Cyrus s'enquérant à lui pour combien il voudrait donner un cheval, par le moyen duquel il venait de gagner le prix de la course, et s'il le voudrait échanger à un royaume : “Non, certes, Sire, mais bien le confiais volontiers pour en acquérir un ami, si je trouvais homme digne de telle alliance ”. Il ne disait pas mal : “si j'en trouvais ” ; car on trouve facilement des hommes propres à une superficielle accointance. Mais en celle-ci, en laquelle on négocie du fin fond de son courage, qui ne fait rien de reste, certes il est besoin que tous les ressorts soient nets et sûrs parfaitement. Aux confédérations qui ne tiennent que par un bout, on n'a à pourvoir qu'aux imperfections qui particulièrement intéressent ce bout-là. Il ne peut chaloir de quelle religion soit mon médecin et mon avocat. Cette considération n'a rien de commun avec les offices de l'amitié qu'ils me doivent. Et, en l'accointance domestique que dressent avec moi ceux qui me servent, j'en fais de même. Et m'enquiers peu d'un laquais, s'il est chaste ; je cherche s'il est diligent. Et ne crains pas tant un muletier joueur que imbécile, ni un cuisinier jureur qu'ignorant.
Je ne me mêle pas de dire ce qu'il faut faire au monde, d'autres assez s'en mêlent, mais ce que j'y fais.
“ Pour moi c'est ainsi que j'en use ; pour moi, agis à ta guise. ”
A la familiarité de la table j'associe le plaisant, non le prudent ; au lit, la beauté avant la bonté ; en la société du discours, la suffisance, voire sans la prud'homie. Pareillement ailleurs.
Tout ainsi que celui qui fut rencontré à chevauchons sur un bâton, se jouant avec ses enfants, pria l'homme qui l'y surprit de n'en rien dire jusques à ce qu'il fût père lui-même, estimant que la passion qui lui naîtrait lors en l'âme le rendrait juge équitable d'une telle action ; je souhaiterais aussi parler à des gens qui eussent essayé ce que je dis. Mais, sachant combien c'est chose éloignée du commun usage qu'une telle amitié, et combien elle est rare, je ne m'attends pas d'en trouver aucun bon jugé.
Car les discours même que l'Antiquité nous a laissés sur ce sujet me semblent lâches au prix du sentiment que j'en ai. Et, en ce point, les effets surpassent les préceptes mêmes de la philosophie :
“Tant que je serai sain d'esprit, je ne saurais rien comparer à un ami agréable. ” .
_ L'ancien Ménandre disait celui-là heureux, qui avait pu rencontrer seulement l'ombre d'un ami. Il avait certes raison de le dire, même s'il en avait tâté. Car, à la vérité, si je compare tout le reste de ma vue, quoi qu'avec la grâce de Dieu je l'aie passée douce, aisée et, sauf la perte d'un tel ami, exempte d'affliction pesante, pleine de tranquillité d'esprit, ayant pris en paiement mes commodités naturelles et originelles sans en rechercher d'autres ; si je la compare, dis-je, toute aux quatre années qu'il m'a été donné de jouir de la douce compagnie et société de ce personnage, ce n'est que fumée, ce n'est qu'une nuit obscure et ennuyeuse. Depuis le jour que je le perdis, “Jour, qui sera toujours cruel pour moi et toujours honoré (telle a été votre volonté, à Dieux !). ”
je ne fais que traîner languissant ; et les plaisirs même qui s'offrent à moi, au lieu de me consoler, me redoublent le regret de sa perte. Nous étions à moitié de tout ; il me semble que je lui dérobe sa part, “ J'ai décidé qu'il ne m'était plus permis de jouir d'aucun plaisir, maintenant que je n'ai plus celui qui partageait ma vie. ”
J'étais déjà si fait et accoutumé à être deuxième partout, qu'il me semble n'être plus qu'à demi.
“ Si un destin prématuré m'a enlevé cette moitié de mon âme, à quoi bon m'attarder, moi l'autre moitié, qui n'ai plus une valeur égale et qui ne survis pas tout entier ? Ce jour a conduit à sa perte l'une et l'autre. ”
Il n'est action ou imagination où je ne le trouve à dire comme si eût-il bien fait à moi. Car, de même qu'il me surpassait d'une distance infinie en toute autre suffisance et vertu, aussi faisait-il au devoir de l'amitié.
“ Peut-il y avoir de la honte ou de la mesure dans le regret d'une tête si chère ? ”
“ O malheureux que je suis, mon frère, de t'avoir perdu. Avec toi ont péri toutes les joies que ta tendre affection entretenait dans ma vie. En mourant, tu as brisé tout mon bonheur, mon frère. Avec toi, notre âme tout entière a été ensevelie, et par suite de ta mort j'ai chassé de mon coeur mes études et toutes les délices de mon esprit. Ne te parlerai-je plus ? Ne t'entendrai-je plus me parler ? Jamais je ne te verrai plus, frère, que j'aimais mieux que la vie. Du moins je t'aimerai toujours ! ”
Mais oyons un peu parler ce garçon de seize ans, Parce que j'ai trouvé que cet ouvrage a été depuis mis en lumière, et à mauvaise finis, par ceux qui cherchent à troubler et changer l'état de notre police, sans se soucier s'ils l'amenderont, qu'ils ont mêlé à d'autres écrits de leur farine, je me suis dédit de le loger ici.. Et afin que la mémoire de l'auteur n'en soit intéressée en l'endroit de ceux qui n'ont pu connaître de près ses opinions et ses actions, je les avise que ce sujet fut traité par lui en son enfance, par manière d'exercitation seulement, comme sujet vulgaire et tracassé en mille endroits des livres. Je ne fais nul doute qu'il ne crût ce qu'il écrivait ; car il était assez consciencieux pour ne mentir pas même en se jouant. Et sais davantage que, s'il eût eu à choisir, il eût mieux aimé être né à Venise qu'à Sarlat ; et avec raison. Maïs il avait une autre maxime souverainement empreinte en son âme, d'obéir et de se soumettre très religieusement aux lois sous lesquelles il était né. Il ne fut jamais un meilleur citoyen, ni plus affectionné au repos de son pays, ni plus ennemi des remuements et nouvelletés de son temps. Il eût bien plutôt employé sa suffisance à les éteindre, qu'à leur fournir de quoi les émouvoir davantage. Il avait son esprit moulé au patron d'autres siècles que ceux-ci. Or, en échange de cet ouvrage sérieux, j'en substituerai un autre, produit en cette même saison de son âge, plus gaillard et plus enjoué. Ce sont sonnets que le sieur de Poiferré. homme d'affaires et d'entendement, qui le connaissait longtemps avant moi, a retrouvés par fortune chez lui, et me les vient d'envoyer : de quoi je lui suis très obligé, et souhaiterais que d'autres. Qui détiennent plusieurs lopins de ses écrits, par-ci, par-là, en fissent de même.

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