Michel de Montaigne - Essais - texte intégral

In Libro Veritas

Essais

Par Michel de Montaigne

Oeuvre du domaine public.

Vous êtes en mode de lecture plein écran. Cliquez sur le lien suivant si vous souhaitez afficher la version classique de cette oeuvre

Table des matières
Que pensez vous de cette oeuvre ?

CHAPITRE XXV

DU PÉDANTISME


Je me suis souvent dépité, en mon enfance, de voir les comédies italiennes toujours un pédante pour badin et le surnom de magister n'avoir guère plus honorable signification parmi nous. Car, leur étant donné en gouvernement et en garde, que pouvais-je moins faire que d'être jaloux de leur réputation ? Je cherchais bien de les excuser par la disconvenance naturelle qu'il y a entre le vulgaire et les personnes rares et excellentes en jugement et en savoir ; d'autant qu'ils vont un train entièrement contraire les uns des autres. Mais en ceci perdais-je mon latin, que les plus galants hommes c'étaient ceux qui les avaient le plus à mépris, témoin notre bon du Bellay :
“Mais je hais par surtout un savoir pédantesque” Et est cette coutume ancienne ; car Plutarque dit que Grec et écolier étaient mots de reproche entre les romains, et de mépris.
Depuis, avec l'âge, j'ai trouvé qu'on avait une grandissime raison, et que “Pardieu les plus grands clercs ne sont pas les plus fins. ”
Mais d'où il puisse advenir qu'une âme riche de la connaissance de tant de choses n'en devienne pas plus vive et plus éveillée, et qu'un esprit grossier et vulgaire puisse loger en soi, sans s'amender, les discours et les jugements des plus excellents esprits que le monde ait porté, j'en suis encore en doute.
A recevoir tant de cervelles étrangères, et si fortes, et si grandes, il est nécessaire (me disait une fille, la première de nos princesses, parlant de quelqu'un), que la sienne se foule, se contraigne et rapetisse, pour faire place aux autres. Je dirais volontiers que, comme les plantes s'étouffent de trop d'humeur, et les lampes de trop d'huile ; aussi l'action de l'esprit par trop d'étude et de matière, lequel, saisi et embarrassé d'une grande diversité de choses, perde le moyen de se démêler ; et que cette charge le tienne courbe et croupi. Mais il en va autrement ; car notre âme s'élargit d'autant plus qu'elle se remplit ; et aux exemples des vieux temps il se voit, tout au rebours, des suffisants hommes aux maniements des choses publiques, des grands capitaines et grands conseillers aux affaires d'Etat avoir été ensemble très savants.
Et, quant aux philosophes retirés de toute occupation publique, ils ont été aussi quelquefois, à la vérité, méprisés par la liberté comique de leur temps, leurs opinions et façons les rendant ridicules. Les voulez-vous faire juges des droits d'un procès, des actions d'un homme ? Ils en sont bien prêts ! Ils cherchent encore s'il y a vie, s'il y a mouvement, si l'homme est autre chose qu'un boeuf ; que c'est qu'agir et souffrir ; quelles bêtes ce sont que lois et justice. Parlent-ils du magistrat, ou parlent-ils à lui ? C'est d'une liberté irrévérente et incivile. Disent-ils louer leur prince ou un roi ? c'est un pâtre pour eux, oisif comme un pâtre, occupé à pressurer et tondre ses bêtes, mais bien plus rudement qu'un pâtre. En estimez-vous quelqu'un plus grand, pour posséder deux mille arpents de terre ? eux s'en moquent, accoutumés d'embrasser tout le monde comme leur possession. Vous vantez-vous de votre noblesse pour compter sept aïeux riches ? ils vous estiment de peu, ne concevant à l'image universelle de nature, et combien chacun de nous a eu de prédécesseurs : riches, pauvres, rois, valets, Grecs et Barbares. Et quand vous seriez cinquantième descendant de Hercule, ils vous trouvent vain de faire valoir ce présent de la fortune. Ainsi les dédaignait le vulgaire, comme ignorants les premières choses et communes, et comme présomptueux et insolents. Mais cette peinture platonique est bien éloignée de celle qu'il faut à nos gens. On enviait ceux-là comme étant au-dessus de la commune façon, comme méprisants les actions publiques, comme ayant dressé une vie particulière et inimitable, réglée à certains discours hautains et hors d'usage.
Ceux-ci on les dédaigne, comme étant au-dessous de la commune façon, comme incapables des charges publiques, comme traînant une vie et des moeurs basses et viles après le vulgaire.
“ Je hais les hommes lâches en action et philosophes en paroles. ”.
Quant à ces philosophes, dis-je, comme ils étaient grands en science, ils étaient encore plus grands, en toute action. Et tout ainsi qu'on dit de ce géomètre de Syracuse, lequel, ayant été détourné de sa contemplation pour en mettre quelque chose en pratique à la défense de son pays, qu'il mit soudain en train des engins épouvantables et des effets surpassant toute créance humaine, dédaignant toutefois lui-même toute cette sienne manufacture, et pensant en cela avoir corrompu la dignité de son art, de laquelle ses ouvrages n'étaient que l'apprentissage et le jouet ; aussi eux, si quelquefois on les a mis à la preuve de l'action, on les a vus voler d'une aile si haute, qu'il paraissait bien leur coeur et leur âme s'être merveilleusement grossie et enrichie par l'intelligence des choses. Mais aucuns, voyant la place du gouvernement politique saisie par hommes incapables, s'en sont reculés ; et celui qui demanda à Cratès jusques à quand il faudrait philosopher, en reçut cette réponse : “Jusques à tant que ce ne soient plus des âniers qui conduisent nos armées ” Héraclite résigna la royauté à son frère ; et aux Ephésiens qui lui reprochaient à quoi il passait son temps à jouer avec les enfants devant le temple : “ Vaut-il pas mieux faire ceci, que gouverner les affaires en votre compagnie ?” D'autres ayant leur imagination logée au-dessus de la fortune et du monde, trouvèrent les sièges de la justice et les trônes mêmes des rois, bas et vils. Et refusa Empédocle la royauté que les Agrigentins lui offrirent ; Thalès accusant quelquefois le soin du ménage et de s'enrichir, on lui reprocha que c'était à la mode du renard, pour n'y pouvoir advenir. Il lui prit envie, par passe-temps, d'en montrer l'expérience ; et, ayant pour ce coup ravalé son savoir au service du profit et du gain, dressa un trafic, qui dans un an rapporta telles richesses, qu'à peine en toute leur vie les plus expérimentés de ce métier-là en pouvaient faire de pareilles. Ce qu'Aristote récite d'aucuns qui appelaient et celui-là et Anaxagoras et leurs semblables, sages et non prudents, pour n'avoir assez de soin des choses plus utiles, outre ce que je ne digère pas bien cette différence de mots, cela ne sert point d'excuse à mes gens ; et, à voir la basse et nécessiteuse fortune de quoi ils se payent, nous aurions plutôt occasion de prononcer tous les deux, qu'ils sont et non sages et non prudents.
Je quitte cette première raison, et crois qu'il vaut mieux dire que ce mal vienne de leur mauvaise façon de se prendre aux sciences ; et qu'à la mode de quoi nous sommes instruits, il n'est pas merveille si ni les écoliers, ni les maîtres n'en deviennent pas plus habiles, quoiqu'ils s'y fassent plus doctes. De vrai, le soin et la dépense de nos pères ne vise qu'à nous meubler la tête de science ; du jugement et de la vertu, peu de nouvelles. Criez d'un passant à notre peuple : “ O le savant homme ! ” Et d'un autre : “O le bon homme ! ” Il ne faudra pas de tourner les yeux et son respect vers le premier. Il y faudrait un tiers crieur : “ O les lourdes têtes ! ” Nous nous enquérons volontiers : “ Sait-il du grec ou du latin ? écrit-il en vers ou en prose ? ” Mais s'il est devenu meilleur ou plus avisé, c'était le principal, et c'est ce qui demeure derrière.
Il fallait s'enquérir qui est mieux savant, non qui est plus savant.
Nous ne travaillons qu'à remplir la mémoire, et laissons l'entendement et la conscience vide. Tout ainsi que les oiseaux vont quelquefois à la quête du grain et le portent au bec sans le tâter, pour en faire becquée à leurs petits, ainsi nos pédantes vont pillotant la science dans les livres, et ne la logent qu'au bout de leurs lèvres, pour la dégorger seulement et mettre au vent.
C'est merveille combien proprement la sottise se loge sur mon exemple. Est-ce pas faire de même, ce que je fais en la plupart de cette composition ? Je m'en vais écorniflant par-ci par-là des livres les sentences qui me plaisent, non pour les garder, car je n'ai point de gardoires, mais pour les transporter en celui-ci, où, à vrai dire, elles ne sont plus miennes qu'en leur première place. Nous ne sommes, ce crois-je, savants que de la science présente, non de la passée, aussi peu que de la future.
Mais, qui pis est, leurs écoliers et leurs petits ne s'en nourrissent et alimentent non plus ; ainsi elle passe de main en main, pour cette seule fin d'en faire parade, d'en entretenir autrui, et d'en faire des contes, comme une vaine monnaie inutile à tout autre usage et emploi qu'à compter et jeter.
Nature, pour montrer qu'il n'y a rien de sauvage en ce qui est conduit par elle, fait naître les nations moins cultivées par art des productions d'esprit souvent, qu'il luttent les plus artistes productions. Comme sur mon propos, le proverbe Gascon est-il délicat : “ Je hais le sage qui n'est pas sage pour soi-même. ” nous dits. qu'en souffler pour souffler, mais nous en sommes à remuer les doigts ”, tiré d'une chalemie, Nous savons dire : “ Cicéron dit ainsi ; voilà les moeurs de Platon ; ce sont les mots mêmes d'Aristote. ” Mais nous, que disons-nous nous-mêmes ? que jugeons-nous ? que faisons-nous ? Autant en dirait bien un perroquet. Cette façon me fait souvenir de ce riche Romain, qui avait été soigneux, à fort grande dépense, de recouvrer des hommes suffisants en tout genre de sciences, qu'il tenait continuellement autour de lui, afin que, quand il écherrait entre ses amis quelque occasion de parler d'une chose ou d'autre, ils supplissent sa place et fussent tous prêts à lui fournir, qui d'un discours, qui d'un vers d'Homère, chacun selon son gibier ; et pensait ce savoir être sien parce qu'il était en la tête de ses gens ; et comme font aussi ceux desquels la suffisance loge en leurs somptueuses librairies .
J'en connais à qui, quand je demande ce qu'il sait, il me demande un livre pour me le montrer ; et n'oserait me dire qu'il a le derrière galeux, s'il ne va sur-le-champ étudier en son lexicon, que c'est que galeux, et que c'est que derrière.
Nous prenons en garde les opinions et le savoir d'autrui, et puis c'est tout. Il les faut faire nôtres. Nous semblons proprement celui qui, ayant besoin de feu, en irait querir chez son voisin, et, y en ayant trouvé un beau et grand, s'arrêterait là à se chauffer, sans plus se souvenir d'en rapporter chez soi. Que nous sert-il d'avoir la panse pleine de viande, si elle ne se digère ? si elle ne se transforme en nous ? si elle ne nous augmente et fortifie ?
Pensons-nous que Lucullus, que les lettres rendirent et formèrent si grand capitaine sans l'expérience, les eût prises à notre mode ?. Nous nous laissons si fort aller sur les bras d'autrui, que nous anéantissons nos forces. Me veux-je aimer contre la crainte de la mort ? c'est aux dépens de Sénèque. Veux-je tirer de .la consolation pour moi, ou pour un autre ? je l'emprunte de Cicéron. Je l'eusse prise en moi même, si on m'y eût exercé. Je n'aime point cette suffisance relative et mendiée.
Quand bien nous pourrions être savants du savoir d'autrui, au moins sages ne pouvons-nous être que de notre propre sagesse avons le jugement plus sain, j'aimerais aussi cher que mon écolier eût passé le temps à jouer à la paume ; au moins le corps en serait plus allègre. Voyez-le revenir de là, après quinze ou seize ans employés : il n'est rien si malpropre à mettre en besogne. Tout ce que vous y reconnaissez d'avantage, c'est que son latin et son grec l'ont rendu plus fier et plus outrecuidé qu'il n'était parti de la maison. Il en devait rapporter l'âme pleine, il ne l'en rapporte que bouffie ; et l'a seulement enflée au lieu de la grossir.
Ces maîtres-ci, comme Platon dit des sophistes, leurs germains, sont de tous, les hommes ceux qui promettent d'être les plus utiles aux hommes, et, seuls entre tous les hommes, qui non seulement n'amendent point ce qu'on leur commet, comme fait un charpentier et un maçon, mais l'empirent, et se font payer de l'avoir empiré.
Si la loi que Protagoras proposait à ses disciples était suivie ou qu'ils le payassent selon son mot, ou qu'ils jurassent au temple combien ils estimaient le profit qu'ils avaient reçu de ses disciplines, et selon celui satisfissent sa peine, mes pédagogues se trouveraient choués, s'étant remis au serment de mon expérience, Mon vulgaire périgourdin appelle fort plaisamment “lettre-férits” ces savantes aux, comme si vous disiez “lettre-férus ”, auxquels les lettres ont donné un coup de marteau, comme on dit. De vrai, le plus souvent ils semblent être ravalés, même du sens commun. Car le paysan et le cordonnier, vous leur voyez aller simplement et naïvement leur train, parlant de ce qu'ils savent ; ceux-ci, pour se vouloir élever et gendarmer de ce savoir qui nage en la superficie de leur cervelle, vont s'embarrassant et empêtrant sans cesse. Il leur échappe de belles paroles, mais qu'un autre les accommode. Ils connaissent bien Galien, mais nullement le malade. Ils vous ont déjà rempli la tête de lois, et si n'ont encore conçu le noeud de la cause. Ils savent la théorique de toutes choses, cherchez qui là mette en pratique.
J'ai vu chez moi un mien ami, par manière de passe temps, ayant affaire à un de ceux-ci, contrefaire un jargon de galimatias, propos sans suite, tissu de pièces rapportées, sauf qu'il était souvent entrelardé de mots propres à leur dispute, amuser ainsi tout un jour ce sot à débattre, pensant toujours répondre aux objections qu'on lui faisait ; et si était homme de lettres et de réputation, et qui avait une belle robe.
“ O vous, nobles patriciens, condamnés à vivre avec une tête aveugle par-derrière, retournez-vous pour voir les grimaces qu'on fait dans votre dos. ”
Qui regardera de bien près à ce genre de gens, qui s'étend bien loin, il trouvera, comme moi, que le plus souvent ils ne s'entendent, ni autrui, et qu'ils ont la souvenance assez pleine, mais le jugement entièrement creux, sinon que leur nature d'elle-même le leur ait autrement façonné ; comme j'ai vu Adrien Turnèbe, qui, n'ayant fait autre profession que des lettres, en laquelle c'était à mon opinion, le plus grand homme qui fut il y a mille ans, n'avait toutefois rien de pédantesque que le port de sa robe et quelque façon externe, qui pouvait n'être pas civilisée à la courtisane, qui sont choses de néant. Et hais nos gens qui supportent plus malaisément une robe qu'une âme de travers, et regardent à sa révérence, à son maintien et à ses bottes, quel homme il est. Car au-dedans c'était l'âme la plus polie du monde.
Je l'ai souvent à mon escient jeté en propos éloignés de son usage ; il y voyait si clair, d'une appréhension si prompte, d'un jugement si sain, qu'il semblait qu'il n'eût jamais fait autre métier que la guerre et affaires d'Etat. Ce sont natures belles et fortes.
“Ceux à qui le titan Prométhée, par une grâce particulière, a façonné le coeur d'un meilleur limon. ” qui se maintiennent au travers d'une mauvaise institution. Or ce n'est pas assez que notre institution ne nous gâte pas, il faut qu'elle nous change en mieux.
Il y a aucuns de nos parlements, quand ils ont à recevoir des officiers, qui les examinent seulement sur la science ; les autres y ajoutent encore l'essai du sens, en leur présentant le jugement de quelque cause. Ceux-ci me semblent avoir un beaucoup meilleur style ; et encore que ces deux pièces soient nécessaires et qu'il faille qu'elles s'y trouvent toutes deux, si est-ce qu'à la vérité celle du savoir est moins prisable que celle du jugement.
Celle-ci se peut passer de l'autre, et non l'autre de celle-ci.
Car, comme dit ce vers grec ,à quoi faire la science, si l'entendement n'y est ? Plût à Dieu que pour le bien de notre justice ces compagnies-là se trouvassent aussi bien fournies d'entendement et de conscience, comme elles sont encore de science. “ Nous sommes instruits non pour la vie, mais pour l'école. ”
Or il ne faut pas attacher le savoir à l'âme, il l'y faut incorporer ; il ne l'en faut pas arroser, il l'en faut teindre ; et, s'il ne la change, et améliore son état imparfait, certainement il vaut beaucoup mieux le laisser là. C'est un dangereux glaive, et qui empêche et offense son maître, s'il est en main faible et qui n'en sache l'usage. “ Il aurait mieux valu ne rien avoir appris. ”.
A l'aventure est-ce la cause que et nous et la théologie ne requérons pas beaucoup de science aux femmes, et que François, duc de Bretagne, fils de Jean cinquième, comme on lui parla de son mariage avec Isabeau, fille d'Ecosse, et qu'on lui ajouta qu'elle avait été nourrie simplement et sans aucune instruction de lettres, répondit qu'il l'en aimait mieux, et qu'une femme était assez savante quand elle savait mettre différence entre la chemise et le pourpoint de son mari. Aussi ce n'est pas si grande merveille, comme on crie que nos ancêtres n'aient pas fait grand état des lettres, et qu'encore aujourd'hui elles ne se trouvent que par rencontre aux principaux consens de nos rois ; et, si cette fin de s'en enrichir, qui seule nous est aujourd'hui proposée par le moyen de la jurisprudence, de la médecine, du pédantisme, et de la théologie encore, ne les tenait en crédit, vous les verriez sans douté aussi marrniteuses qu'elles furent jamais. Quel dommage, si elles ne nous apprennent ni à bien penser, ni à bien faire ? “Depuis que les savants on paru, les gens de bien ont disparu. ”
Toute autre science est dommageable à celui qui n'a la science de la bonté. Mais la raison que je cherchais tantôt, serait-elle point aussi de là : que notre étude en France n'ayant quasi autre but que le profit, moins de ceux que nature a fait naître à plus généreux offices que lucratifs, s'adonnant aux lettres, ou si courtement (retirés, avant que d'en avoir pris le goût, à une profession qui n'a rien de commun avec les livres), il ne reste plus ordinairement, pour s'engager tout à fait à l'étude, que les gens de basse fortune qui y quêtent des moyens à vivre. Et de ces gens-là les âmes, étant et par nature et par domestique institution et exempte du plus bas a loi, rapportent faussement le fruit de la science. Car elle n'est pas pour donner jour à l'âme qui n'en a point, ni pour faire voir un aveugle ; son métier est, non de lui fournir la vue, mais de la lui dresser, de lui régler ses allures pourvu qu'elle ait de soi les pieds et les jambes droites et capables. C'est une bonne drogue que la science ; mais nulle drogue n'est assez forte pour se préserver sans altération et corruption, selon le vice du vase qui l'estuie. Tel a la vue claire, qui ne l'a pas droite ; et par conséquent voit le bien et ne le suit pas ; et voit la science, et ne s'en sert pas. La principale ordonnance de Platon en sa République, c'est donner à ses citoyens, selon leur nature, leur charge. Nature peut tout et fait tout. Les boiteux sont mal propres aux exercices du corps ; et aux exercices de l'esprit les âmes boiteuses ; les bâtardes et vulgaires sont indignés de la philosophie.
Quand nous voyons un homme mal chaussé, nous disons que ce n'est pas merveille, s'il est chaussetier. De même il semble que l'expérience nous offre souvent un médecin plus mal médeciné, un théologien moins réformé, un savant moins suffisant que tout autre.
Ariston Chios avait anciennement raison de dire que les philosophes nuisaient aux auditeurs, d'autant que la plupart des âmes ne se trouvent propres à faire leur profit de telle instruction, qui, si elle ne se met à bien, se met à mal : “L'école d'Aristippe produit des débauchés, celle de Zénon, des sauvages. ”
En cette belle institution que Xénophon prête aux Perses, nous trouvons qu'ils apprenaient la vertu à leurs enfants, comme les autres nations font les lettres. Platon dit que le fils aîné, en leur succession royale, était ainsi nourri. Après sa naissance, on le donnait, non à des femmes, mais à des eunuques de la première autorité autour des rois, à cause de leur vertu. Ceux-ci prenaient charge de lui rendre le corps beau et sain, et après sept ans le conduisaient à monter à cheval et aller à la chasse. Quand il était arrivé au quatorzième, ils le déposaient entre les mains de quatre : le plus sage, le plus juste, le plus tempérant, le plus vaillant de la nation.
Le premier lui apprenait la religion ; le second à être toujours véritable ; le tiers à se rendre maître des cupidités ; le quart à ne rien craindre.
C'est chose digne de très grande considération que, en cette excellente police de Lycurgue, et à la vérité monstrueuse par sa perfection, si soigneuse pourtant de la nourriture des enfants comme de sa principale charge, et au gîte même des Muses, il s'y fasse si peu de mention de la doctrine ; comme si cette généreuse jeunesse, dédaignant tout autre joug que de la vertu, on lui ait dû fournir, au lieu de nos maîtres de science, seulement des maîtres de vaillance, prudence et justice, exemple que Platon en ses Lois a suivi. La façon de leur discipline, c'était leur faire des questions sur le jugement des hommes et de leurs actions ; et, s'ils condamnaient et louaient ou ce personnage ou ce fait, il fallait raisonner leur dire, et par ce moyen ils aiguisaient ensemble leur entendement et apprenaient le droit. Astyage, en Xénophon, demande à Cyrus conte de sa dernière leçon : “ C'est, dit-il, qu'en notre école un grand garçon, ayant un petit saye, le donna à un de ses compagnons de plus petite taille, et lui ôta son saye, qui était plus grand. Notre précepteur m'ayant fait juge de ce différend, je jugeai qu'il fallait laisser les choses en cet état, et que l'un et l'autre semblait être mieux accommodé en ce point ; sur quoi il me remontra. Que j'avais mal fait, car je m'étais arrêté à considérer la bienséance, et il fallait premièrement avoir pourvu à la justice, qui voulait que nul ne fût forcé en ce qui .lui appartenait. ” Et dit qu'il en fut fouetté, tout ainsi que nous sommes en nos villages pour avoir oublié le premier aoriste de frapper. Mon régent me ferait une belle harangue avant qu'il me persuadât que son école vaut celle-là. Ils ont voulu couper chemin ; et, puisqu'il est ainsi que les sciences, lors même qu'on les prend de droit fil, ne peuvent que nous enseigner la prudence, la prudhomie et la résolution, ils ont voulu d'arrivée mettre leurs enfants au propre des effets, et les instruire non par ouï-dire, mais par l'essai de l'action, en les formant et moulant vivement, non seulement de préceptes et paroles, mais principalement d'exemples et d'oeuvres, afin que ce ne fût pas une science en leur âme, mais sa complexion et habitude ; que ce ne fût pas un acquêt, mais une naturelle possession. A ce propos, on demandait à Agésilas ce qu'il serait d'avis que les enfants apprissent : “ Ce qu'ils doivent faire, étant hommes”, répondit-il. Ce n'est pas merveille si une telle institution a produit des effets si admirables.
On allait, dit-on, aux autres villes de Grèce chercher des rhétoriciens, des peintres et des musiciens ; mais en Lacédémone, des législateurs, des magistrats et empereur d'armée. A Athènes on apprenait à bien dire, et ici à bien faire ; là, à se démêler d'un argument sophistique, et à rabattre l'imposture des mots captieusement entrelacés ; ici, à se démêler des appâts de la volupté, et à rabattre d'un grand courage les menaces de la fortune et de la mort ; ceux-là s'embesognaient après les parce les ; ceux-ci, après les choses ; là, c'était une continuelle, exercitation de la langue ; ici, une continuelle exercitation de l'âme. Par quoi il n'est pas étrange si, Antipater leur demandant cinquante enfants pour otages, ils répondirent, tout au rebours de ce que nous ferions, qu'ils aimaient mieux donner deux fois autant d'hommes faits, tant ils estimaient la perte de l'éducation de leur pays. Quand Agésilas convie Xénophon d'envoyer nourrir ses enfants à Sparte, ce n'est pas pour y apprendre la rhétorique ou dialectique, mais pour apprendre (ce dit-il) la plus belle science qui soit ; à savoir la science d'obéir et de commander. Il est très plaisant de voir Socrate, à sa mode, se moquant de Hippias qui lui récite comment il a gagné, spécialement en certaines petites villettes de la Sicile ; bonne somme d'argent à régenter ; et qu'à Sparte il n'a gagné pas un sol : que ce sont gens idiots, qui ne savent ni mesurer ni compter, ne font état ni de grain ni de rythme, s'amusant seulement à savoir la suite des rois, établissements et décadences des Etats, et tels fatras de comptes. Et au bout de cela Socrate ; lui faisant avouer par le menu l'excellence de leur forme de gouvernement public, l'heur et vertu de leur vie, lui laisse deviner la conclusion de l'inutilité de ses arts.
Les exemples nous apprennent, et en cette martiale police et en toutes ses semblables, que l'étude des sciences amollit et effémine les courages, plus qu'il ne les fermit et aguerrit. Le plus fort Etat qui paraisse pour le présent au monde, est celui des Turcs ; peuples également produits à l'estimation des armes et mépris des lettres. Je trouve Rome plus vaillante avant qu'elle fût savante. Les plus belliqueuses nations en nos jours sont les plus grossières et ignorantes. Les Scythes, les Parthes, Tamerlan nous servent à cette preuve. Quand les Goths ravagèrent la Grèce, ce qui sauva toutes les librairies d'être passées au feu, ce fut un d'entre eux qui sema cette opinion, qu'il fallait laisser ce meuble entier aux ennemis, propre à les détourner de l'exercice militaire et amuser à des occupations sédentaires et oisives. Quand notre roi Charles huitième, sans tirer l'épée du fourreau, se vit maître du royaume de Naples et d'une bonne partie de la Toscane, les seigneurs de sa suite attribuèrent cette inespérée facilité de conquête à ce que les princes et la noblesse d'Italie s'amusaient plus à se rendre ingénieux et savants que vigoureux et guerriers.

Chapitre suivant : CHAPITRE XXVI