Michel de Montaigne - Essais - texte intégral

In Libro Veritas

Essais

Par Michel de Montaigne

Oeuvre du domaine public.

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Table des matières
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CHAPITRE XX

QUE PHILOSOPHER C'EST APPRENDRE A MOURIR


Cicéron dit que philosopher ce n'est autre chose que s'apprêter à la mort, C'est d'autant que l'étude et la contemplation retirent aucunement notre âme hors de nous, et l'embesognent à part de corps, qui est quelque apprentissage et ressemblance de la mort ; ou bien, c'est que toute la sagesse et discours dû monde se résout afin à ce point, de nous apprendre à ne craindre point à mourir. De vrai, ou la raison se moque, ou elle ne doit viser qu'à notre contentement, et tout son travail, tendre en somme à nous faire bien vivre, et à notre aise, comme dit la Sainte Ecriture. Toutes les opinions du monde en sont, là que le plaisir est notre but, quoi qu'elles en prennent divers moyens ; autrement, on les chasserait d'arrivée, car qui écouterait celui qui pour sa fin établirait notre peine et mésaise ?
Les dissensions des sectes philosophiques, en ce cas, sont verbales. “Passons rapidement sur ces bagatelles spirituelles.”
II n'y a plus d'opiniâtreté et de picoterie qu'il n'appartient à une si sainte profession. Mais quelque personnage que l'homme entreprenne, il joue toujours le sien parmi.
Quoi qu'ils disent, en la vertu même, le dernier but de notre visée, c'est la volupté. Il me plaît de battre leurs oreilles de ce mot qui leur est si fort à contrecoeur. Et s'il signifie quelque suprême plaisir et excessif contentement, il est mieux dû à l'assistance de la vertu qu'à nulle autre assistance. Cette volupté, pour être plus gaillarde, nerveuse, robuste, virile, n'en est que plus sérieusement voluptueuse. Et lui devions donner le nom du plaisir, plus favorable, plus doux et naturel : non celui de la vigueur, duquel nous l'avons dénommée, Cette autre volupté plus basse, si elle méritait ce beau nom, ce devait être en concurrence, non par privilège.
Je la trouve moins pure d'incommodités et de traverses que n'est la vertu. Outre que son goût est plus momentané, fluide et caduque, elle a ses veillées, ses jeûnes et ses travaux et la sueur et le sang ; et en outre particulièrement ses passions tranchantes de tant de sortes, et à son côté une satiété si lourde qu'elle équipolle à pénitence. Nous avons grand tort d'estimer que ces incommodités lui servent d'aiguillon et de condiment à sa douceur, comme en nature le contraire se vivifie par son contraire, et de dire, quand nous venons à la vertu, que pareilles suites et difficultés l'accablent, la rendent austère et inaccessible, là où, beaucoup plus proprement qu'à la volupté, elles ennoblissent, aiguisent et rehaussent le plaisir divin et parfait qu'elle nous moyenne. Celui-là est certes bien indigne de son accointance, qui contrepèse son coût à son fruit, et n'en connaît ni les grâces ni l'usage. Ceux qui nous vont instruisant que sa quête est scabreuse et laborieuse, sa jouissance agréable, que nous disent-ils par là, sinon qu'elle est toujours désagréable ? Car quel moyen humain arriva jamais à sa jouissance ? Les plus parfaits se sont bien contentés d'y aspirer et de l'approcher sans la posséder. Mais ils se trompent : vu que de tous les plaisirs que nous connaissons, la poursuite même en est plaisante. L'entreprise se sent de la qualité de la chose qu'elle regarde, car c'est une bonne portion de l'effet et consubstantielle. L'heur et la béatitude qui reluit en la vertu, remplit toutes ses appartenances et avenues, jusques à la première entrée et extrême barrière. Or, des principaux bienfaits de la vertu est le mépris de la mort, moyen qui fournit notre vie d'une molle tranquillité, nous en donne le goût pur et aimable, sans qui toute autre volupté est éteinte ?
Voilà pourquoi toutes les règles se retire contrent et conviennent à cet article. (Et, bien qu'elles nous conduisent aussi toutes d'un commun accord à mépriser la douleur, la pauvreté et autres accidents à quoi la vie humaine est sujette, ce n'est pas d'un pareil soin, tant parce que ces accidents ne sont pas de telle nécessité (la plupart des hommes passent leur vie sans goûter de la pauvreté, et tels encore sans sentiment de douleur et de maladie, comme Xenophilus , le Musiciens, qui vécut cent et six ans d'une entière santé), qu'aussi d'autant qu'au pis aller la mort peut mettre fin, quand il nous plaira, et couper broche à tous autres inconvénients. Mais quant à la mort, elle est inévitable, “ Tous nous sommes poussés au même endroit ; l'urne pour nous tous ; un peu plus tard, un peu plus tôt, le sort en sortira et nous placera dans la barque fatale pour une mort éternelle. ”
Et par conséquent, si elle nous fait peur, c'est un sujet continuel de tourment, et qui ne se peut aucunement soulager. Il n'est lieu d'où elle ne nous vienne ; nous pouvons tourner sans cesse la tête çà et là comme en pays suspect ; “ Qui toujours nous menace comme le rocher de Tantale.”. Nos parlements renvoient souvent exécuter les criminels au lieu où le crime est commis :
durant le chemin, promenez-les par des belles maisons, faites-leur tant de bonne chère qu'il vous plaira, “ Les mets siciliens n'arriveront pas à lui paraître savoureux, ni le chant des oiseaux et de la cithare ne ramèneront le sommeil. ” pensez-vous qu'ils s'en puissent réjouir, et que la finale intention de leur voyage, leur étant ordinairement devant les yeux, ne leur ait altéré et affadi le goût à toutes ces commodités ?
“ Il s'informe de l'étape, compte les jours, il mesure sa vie sur sa longueur du chemin, torturé par le fléau à venir. ”
Le but de notre carrière, c'est la mort, c'est l'objet nécessaire de notre visée : si elle nous effraie, comme est-il possible d'aller un pas avant, sans fièvre ? Le remède du vulgaire, c'est de n'y penser pas... Mais de quelle brutale stupidité lui peut venir un si grossier aveuglement ? Il lui faut faire brider l'âne par la queue, “ Lui qui s'est mis en tête d'avancer à reculons. ”
Ce n'est pas de merveille s'il est si souvent pris au piège. On fait peur à nos gens, seulement de nommer la mort et la plupart s'en signent, comme du nom du diable. Et parce qu'il s'en fait mention aux testaments, ne vous attendez pas qu'ils y mettent la main, que le médecin ne leur ait donné l'extrême sentence ; et Dieu sait lors, entre la douleur et la frayeur, de quel bon jugement ils vous le pâtissent. Parce que cette syllabe frappait trop rudement leurs oreilles, et que cette voix leur semblait malencontreuse, les Romains avaient appris de l'amollir ou de l'étendre en périphrases. Au lieu de dire : il est mort ; il a cessé de vivre, disent-ils, il a vécu, pourvu que ce soit vie, soit-elle passée, ils se consolent. Nous en avons emprunté notre feu Maître-Jehan.
A l'aventure, est-ce que, comme on dit, le terme vaut l'argent. Je naquis entre onze heures et midi, le dernier jour de Février mil cinq cent trente-trois, comme nous comptons à cette heure, commençant l'an en Janvier.
Il n'y a justement que quinze jours que j'ai franchi trente-neuf ans, il m'en faut pour le moins encore autant ; cependant s'empêcher du pensement de chose si éloignée, ce serait folie. Mais quoi, les jeunes et les vieux laissent la vie de même condition. Nul n'en sort autrement que comme si tout présentement il y entrait.
Joint qu'il n'est homme si décrépit, tant qu'il voit Mathusalem devant, qui ne pense avoir encore vingt ans dans le corps. D'avantage, pauvre fou que tu es, qui t'a établi les termes de ta vie ? Tu te fondes sur les contes des médecins. Regarde plutôt l'effet et l'expérience.
Par le commun train des choses, tu vis pieça par faveur extraordinaire. Tu as passé les termes accoutumés de vivre. Et qu'il soit ainsi, compte de tes connaissants combien il en est mort avant ton âge, plus qu'il n'en y a qui l'aient atteint ; et de ceux même qui ont ennobli leur vie par renommée, fais-en registre, et j'entrerai en gageure d'en trouver plus qui sont morts avant, qu'après trente-cinq ans. Il est plein de raison et de piété de prendre exemple de l'humanité même de Jésus-Christ : or il finit sa vie à trente et trois ans. Le plus grand homme, simplement homme, Alexandre, mourut aussi à ce terme.
Combien a la mort de façons de surprise ?
“L'homme ne peut jamais prendre assez de précautions pour les dangers qui le menacent à chaque heure. ”
Je laisse à part les fièvres et les pleurésies. Qui eût jamais pensé qu'un duc de Bretagne ii dût être étouffé de la presse, comme fut celui-là à l'entrée du pape Clément, mon voisin, à Lyon ? N'as-tu pas vu tuer un de nos rois en se jouant ? Et un de ses ancêtres mourut-il pas choqué par un pourceau ? Eschyle menacé, de la chute d'une maison, a beau se tenir à l'airte : le voilà assommé d'un toit de tortue, qui échappa des pattes d'un aigle en l'air. L'autre mourut d'un grain de raisin ; un empereur, de l'égratignure d'un peigne, en se testonnant, Emilius Lepidus, pour avoir heurté du pied contre le seuil de son huis, et Aufidius, pour avoir choqué en entrant coiltre la porte de la chambre du conseil ; et entre les cuisses des femmes, Cornelius Gallus, préteur, Tigillinus, capitaine du guet à Rome, Ludovic, fils de Guy de Gonzague, marquis de Mantoue, et d'un encore pire exemple, Speusippe, philosophe platonicien, et l'un de nos papes.
Le pauvre Bebius, juge, cependant qu'il donne délai de huitaine à une partie, le voilà saisi, le sien de vivre étant expiré. Et Caiuts Julius, médecin, graissant les yeux d'un patient, voilà la mort qui clôt les siens. Et s'il m'y faut mêler, un mien frère, le capitaine Saint-Martin, âgé de Vingt et trois ans, qui avait déjà fait assez bonne preuve de sa valeur, jouant à la paume, reçut un coup d'esteuf qui l'assena un peu au-dessus de l'oreille droite, sans aucune apparence de contusion, ni de blessure. Il ne s'en assit, ni reposa, mais cinq ou six heures après il mourut d'une apoplexie que ce coup lui causa. Ces exemples si fréquents et si ordinaires nous passant devant les yeux, comme est-il possible qu'on se puisse défaire du pensement de la mort, et qu'à chaque instant il ne nous semble qu'elle nous tient au collet ?
Qu'importe-t-il, me direz-vous, comment que ce soit, pourvu qu'on ne s'en donne point de peine ? Je suis de cet avis, et en quelque manière qu'on se puisse mettre à l'abri des coups, fût-ce sous la peau d'un veau, je ne suis pas homme qui y reculasse. Car il me suffit de passer à mon aise ; et le meilleur jeu que je me puisse donner, je le prends, si peu glorieux au reste et exemplaire que vous voudrez.
“ j'aimerais mieux encore passer pour fou ou idiot, pourvu que mes maux plaisent ou m'échappent, que d'être sage et d'enrager. ”
Mais c'est folie d'y penser arriver par là. Ils vont, ils viennent, ils trottent, ils dansent, de mort nulles nouvelles. Tout cela est beau. Mais aussi quand elle arrive, ou à eux, ou à leurs femmes, enfants et amis, les surprenant en dessoude et à découvert, quels tourments, quels cris, quelle rage, et quel désespoir les accable ? Vîtes vous jamais rien si rabaissé, si changé, si confus ? Il y faut pourvoir de meilleure heure : et cette nonchalance bestiale, quand elle pourrait loger en la tête d'un homme d'entendement, ce que je trouve entièrement impossible, nous vend trop cher ses denrées. Si c'était ennemi qui se peut éviter, je conseillerais d'emprunteé les armes de la couardise. Mais puisqu'il ne se peut, puisqu'il vous attrape fuyant et poltron aussi bien qu'honnête homme “La mort poursuit le guerrier dans sa fuite et n'épargne pas les jarrets et le dos craintif de la jeunesse lâche. ” Et que nulle trempe de cuirasse vous couvre, “ Il a beau se cacher prudemment sous le fer et l'airain : la mort cependant lui fera sortir sa tête si bien protégée. ” apprenons à le soutenir de pied ferme, et à le combattre.
Et pour commencer à lui ôter son plus grand avantage contre nous, prenons voie toute contraire à la commune.
Otons-lui l'étrangeté, pratiquons-le, accoutumons-le, n'ayons rien si souvent en la tête que la mort. A tous instants représentons-la à notre imagination et en tous visages. Au broncher d'un cheval, à la chute d'une tuile, à la moindre piqûre d'épingle, remâchons soudain :
“ Eh bien, quand ce serait la mort même ? ” et là-dessus, raidissons-nous et efforçons-nous. Parmi les fêtes et la joie, ayons toujours ce refrain de la souvenance de notre condition, et ne nous laissons pas si fort emporter au plaisir, que parfois il ne nous repasse en la mémoire, en combien de sortes cette nôtre allégresie est en butte à la mort et de combien de prises elle la menace. Ainsi faisaient les Egyptiens, qui, au milieu de leurs festins, et parmi leur meilleure chère, faisaient apporter l'anatomie sèche d'un corps d'homme mort ; pour servir d'avertissement aux cotiviés.
“ Imagine-toi que chaque jour est le dernier qui luit pour toi : elle te sera agréable l'heure que tu n'espérais plus. ”
Il est incertain où la mort nous attende, attendons-la partout. La préméditation de la mort est préméditation de la liberté. Qui a appris à mourir, il a désappris à servir. Le savoir mourir nous affranchit de toute sujétion et contrainte. Il n'y a rien de mal en la vie pour celui qui a bien compris que la privation de la vie n'est pas mal. Paul-Emile répondit à celui que ce misérable roi de Macédoine, son prisonnier, lui envoyait pour le prier de ne le mener pas en son triomphe :
“Qu'il en fasse la requête à soi-même.”
A la vérité, en toutes choses, si nature ne prête un peu, il est malaisé que l'art et l'industrie aillent guère avant. Je suis de moi même non mélancolique, mais songe-creux. Il n'est rien de quoi je me sois dès toujours plus entretenu que des imaginations de la mort : voire en la saison la plus licencieuse de mon âge,
“ Quand mon âge fleuri roulait son gai printemps. ”
parmi les dames et les jeux, tel me pensait empêché à digérer à part moi quelque jalousie, ou l'incertitude de quelque espérance, cependant que je m'entretenais de je ne sais qui, surpris les jours précédents d'une fièvre chaude, et de sa fin, au partir d'une fête pareille, et la tête pleine d'oisiveté, d'amour et de bon temps, comme moi, et qu'autant m'en pendait à l'oreille :
“ Bientôt le temps présent ne sera plus et jamais plus nous ne pourrons le rappeler. ”
Je ne ridais non plus le front de ce pensement-là, que d'un autre. Il est impossible que d'arrivée nous ne sentions des piqûres de telles imaginations. Mais en les maniant et repassant, au long aller, on les apprivoise sans doute. Autrement de ma part je fusse en continuelle frayeur et frénésie ; car jamais homme de se défia tant de sa vie, jamais homme ne fit moins d'état de sa durée. Ni la santé, que j'ai joui jusques à présent très vigoureuse et peu souvent interrompue, ne m'en allonge l'espérance, ni les maladies ne me l'accourcissent. A chaque minute il me semble que je m'échappe.
Et me rechante sans cesse : “ Tout ce qui peut être fait un autre jour, le peut être aujourd'hui.” De vrai, les hasards et dangers nous approchent peu ou rien de notre fin ; et si nous pensons combien il en reste, sans cet accident qui semble nous menacer le plus, de millions d'autres sur nos têtes, nous trouverons que, gaillards et fiévreux, en la mer et en nos maisons, en la bataille et en repos ; elle nous est également près.
“ Aucun homme n'est plus fragile que les autres, aucun n'est plus assuré du lendemain.”
Ce que j'ai affaire avant mourir, pour l'achever tout loisir me semble court, fût-ce d'une heure. Quelqu'un, feuilletant l'autre jour mes tablettes, trouva un mémoire de quelque chose que je voulais être faite après ma mort. Je lui dis, comme il était vrai, que, n'étant qu'à une lieue de ma maison, et sain et gaillard, je m'étais hâté de l'écrire là, pour ne m'assurer point d'arriver jusque chez moi. Comme celui qui continuellement me couve de mes pensées et les couche en moi, je suis à toute heure préparé environ ce que je puis être. Et ne m'avertira de rien de nouveau la survenance de la mort.
Il faut toujours être botté et prêt à partir, en tant qu'en nous est, et surtout se garder qu'on n'ait lors affaire qu'à soi :
“Pourquoi, dans une vie si courte, visons-nous audacieusement des buts si nombreux ?”
Car nous y aurons assez de besogne, sans autre surcroît. L'un se plaint plus que de la mort, de quoi elle lui rompt le train d'une belle victoire ; l'autre, qu'il lui faut déloger avant qu'avoir marié sa fille, ou contrôlé l'institution de ses enfants ; l'un plaint la compagnie de sa femme, l'autre de son fils, comme commodités principales de son être.
Je suis pour cette heure en tel état, Dieu merci, que je puis déloger quand il lui plaira, sans regret de chose quelconque, si ce n'est de la vie, si sa perte vient à me peser. Je me dénoue partout ; mes adieux sont à demi pris de chacun, sauf de moi. Jamais homme ne se prépara à quitter le monde plus purement et pleinement, et ne s'en déprit plus universellement que je m'attends de faire. Les plus mortes morts sont les plus saines.
Je veux qu'on agisse et qu'on allonge les offices de la vie tant qu'on peut, et que la mort me trouve plantant mes choux, mais nonchalant d'elle, et encore plus de mon jardin imparfait. J'en vis mourir un, qui, étant à l'extrémité, se plaignait incessamment, de quoi sa destinée coupait le fil de l'histoire qu'il avait en main, sur le quinzième ou seizième de nos Rois.
“ Sur ce sujet, ils oublient d'ajouter que le regret de ces biens ne survivra pas à notre mort. ”
Il faut se décharger de ces humeurs vulgaires et nuisibles. Tout ainsi qu'on a planté nos cimetières joignant les églises, et aux lieux les plus fréquentés de la ville, pour accoutumer, disait Lycurgue, le bas populaire, les femmes et les enfants à ne s'effaroucher point de voir un homme mort, et afin que ce continuel spectacle d'ossements, de tombeaux et de convois nous avertisse de notre condition :
“ Bien plus, c'était la coutume jadis d'égayer les banquets par des meurtres et de mêler au repas le cruel spectacle de combattants qui s'écroulaient sur les coupes mêmes et inondaient les tables de leur sang. ” Et comme les Egyptiens, après leurs festins, faisaient présenter aux assistants une grande image de la mort par un qui leur criait : “Bois et t'éjouis, car, mort, tu seras tel ” ; aussi ai-je pris en coutume d'avoir, non seulement en l'imagination, mais continuellement la mort en la bouche ; et n'est rien de quoi je m'informe si volontiers que de la mort des hommes : quelle parole, quel visage, quelle contenance ils y ont eu ; ni endroit des histoires, que je remarque si attentivement.
Il y paraît à la farcissure de mes exemples ; et que j'ai en particulière affection cette matière. Si j'étais faiseur de livres, je ferais un registre commenté des morts diverses. Qui apprendrait les hommes à mourir, leur apprendrait à vivre. Dicéàrque en fit un de pareil titre, mais d'autre et moins utile fin.
On me dira que l'effet surmonte de si loin l'imagination, qu'il n'y a si belle escrime qui ne se perde, quand on en vient là. Laissez-les dire : le préméditer donne sans doute grand avantage. Et puis, n'est-ce rien, d'aller au moins jusque-là sans altération et sans fièvre ? Il y a plus : Nature même nous prête la main, et nous donne courage. Si c'est une mort courte et violente, nous n'avons pas loisir de la craindre ; si elle est autre, je m'aperçois qu'à mesure que je m'engage dans la maladie, j'entre naturellement en quelque dédain de la vie.
Je trouve que j'ai bien plus affaire à digérer cette résolution de mourir quand je suis en santé, que quand je suis en fièvre. D'autant que je ne tiens plus si fort aux commodités de la vie, à raison que je commence à en perdre l'usage et le plaisir, j'en vois la mort d'une vue beaucoup moins effrayée. Cela me fait espérer que, plus je m'éloignerai de celle-là, et approcherai de celle-ci, plus aisément j'entrerai en composition de leur échange. Tout ainsi que j'ai essayé en plusieurs autres occurrences ce que dit César, que les choses nous paraissent souvent plus grandes de loin que de près, j'ai trouvé que sain j'avais eu les maladies beaucoup plus en horreur, que lorsque je les ai senties ; l'allégresse où je suis, le plaisir et la force me font paraître l'autre état si disproportionné à celui-là, que par imagination je grossis ces incommodités de moitié, et les conçois plus pesantes, que je ne les trouve, quand je les ai sur les épaules. J'espère qu'il m'en adviendra ainsi de la mort.
Voyons à ces mutations et déclinaisons ordinaires que nous souffrons, comme nature nous dérobe le goût de notre perte et empirement. Que reste-t-il à un vieillard de la vigueur de sa jeunesse, et de sa vie passée ?
“ Hélas ! quelle portion de vie reste-t-il aux vieillards ?”
César à un soldat de sa garde, recru et cassé, qui vint en la rue lui demander congé de se faire mourir, regardant son maintien décrépit, répondit plaisamment :
“ Tu penses donc être en vie ” Qui y tomberait d'un seul coup, je ne crois pas que nous fussions capables de porter un tel changement. Mais, conduits par sa main, d'une douce pente et comme insensible, peu à peu, de degré en degré, elle nous roule dans ce misérable état et nous y apprivoise ; si que nous ne sentons aucune secousse, quand la jeunesse meurt en nous, qui est en essence et en vérité une mort plus dure que n'est la mort entière d'une vie languissante, et que n'est la mort de la vieillesse. D'autant que le saut n'est pas si lourd du mal-être au non-être, comme il est d'un être doux et fleurissant à un être pénible et douloureux.
Le corps, courbe et plié, a moins de force à soutenir un faix ; aussi a notre âme : il la faut dresser et élever contre l'effort de cet adversaire. Car, comme il est impossible qu'elle se mette en repos pendant qu'elle le craint ; si elle s'en assure aussi, elle se peut vanter, qui est chose comme surpassant l'humaine condition, qu'il est impossible que l'inquiétude, le tourment, la peur, non le moindre déplaisir loge en elle.
“ Ni le regard cruel du tyran hi l'Auster qui se déchaîne sur l'Adriatique agitée, ni la grande main de Jupiter brandissant la foudre n'ébranle son âme inflexible. ”
Elle est rendue maîtresse de ses passions et concupiscences, maîtresse de l'indigence, de la honte, de la pauvreté et de toutes autres injures de fortune.
Gagnons cet avantage qui pourra ; c'est ici la vraie et souveraine liberté, qui nous donne de quoi faire la figure à la force et à l'injustice, et nous moquer des prisons et des fers :
“ Les menottes aux mains et les entraves aux pieds, je te ferai garder par un Cruel geôlier. Un dieu en personne, dès que je le voudrai, me délivrera., - Sans doute, il veut dire : je mourrai. La mort est le terme ultime des choses. ”
Notre religion n'a point eu de plus assuré fondement humain, que le mépris de la vie. Non seulement le discours de la raison nous y appelle, car . pourquoi craindrions-nous de perdre une chose, laquelle perdue ne peut être regrettée ; et puisque nous sommes menacés en tant de façons de mort, n'y a-t-il pas plus de mal à les craindre toutes, qu'à en soutenir une ?
Que chaut-il quand ce soit, puisqu'elle est inévitable ? A celui qui disait à Socrate : “ Les trente tyrans t'ont condamné à la mort. - Et nature à eux ”, répondit-il , Quelle sottise de nous peiner sur le point du passage à l'exemption de toute peine !
Comme notre naissance nous apporta la naissance de toutes choses, aussi fera la mort de toutes choses, notre mort. Par quoi, c'est pareille folie de pleurer de ce que d'ici à cent ans nous ne vivrons pas, que de pleurer de ce que nous ne vivions pas il y a cent ans. La mort est origine d'une autre vie. Ainsi pleurâmes-nous ; ainsi nous coûta-t-il d'entrer en celle-ci ; ainsi nous dépouillâmes-nous de notre ancien voile, en y entrant.
Rien ne peut être grief, qui n'est qu'une fois. Est-ce raison de craindre si longtemps chose de si bref temps ?
Le longtemps vivre et le peu de temps vivre est rendu tout un par la mort. Car le long et le court n'est point aux choses qui ne sont plus. Aristote dit qu'il y a des petites bêtes sur la rivière de Hypanis, qui ne vivent qu'un jour. Celle qui meurt à huit heures du matin, elle meurt en jeunesse ; celle qui meurt à cinq heures du soir, meurt en sa décrépitude. Qui de nous ne se moque de voir mettre en considération d'heur ou de malheur ce moment de durée ? Le plus et le moins en la nôtre, si nous la comparons à l'éternité, ou encore à la durée des montagnes, des rivières, des étoiles, des arbres et même d'aucuns animaux, n'est pas moins ridicule.
Mais nature nous y force. “Sortez, dit-elle, de ce monde, comme vous y êtes entrés. Le même passage que vous rites de la mort à la vie, sans passion et sans frayeur, refaites-le de la vie à la mort. Votre mort est une des pièces de l'ordre de l'univers ; c'est une pièce de la vie du monde, “ Les mortels se prêtent mutuellement la vie ; tels les coureurs, ils se passent le flambeau de la vie. ”
Changerai-je pas pour vous cette belle contexture des choses ? C'est la condition de votre création, c'est une partie de vous que la mort ; vous vous fuyez vous mêmes. Cet être qui est vôtre, que vous jouissez, est également parti à la mort et à la vie. Le premier jour de votre naissance vous achemine à mourir comme à vivre,“ La première heure qui t'a donné la vie, l'a entamée. ”

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