Michel de Montaigne - Essais - texte intégral

In Libro Veritas

Essais

Par Michel de Montaigne

Oeuvre du domaine public.

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Table des matières
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CHAPITRE XVI

DE LA PUNITION DE LA COUARDISE


J'ouïs autrefois tenir à un prince et très grand capitaine, que pour lâcheté de coeur un soldat ne pouvait être condamné à mort ; lui étant, à table, fait récit du procès du seigneur de Vervins, qui fut condamné à mort pour avoir rendu Boulogne. A la vérité, c'est raison qu'on fasse grande différence entre les fautes qui viennent de notre faiblesse, et celles qui viennent de notre malice. Car en celles-ci nous nous sommes bandés à notre escient contre les règles de la raison, que nature a empreintes en nous ; et en celles-là ; il semble que nous puissions appeler à garant cette même nature, pour nous avoir laissé en telle imperfection et défaillance ; de manière que prou de gens ont pensé qu'on ne se pouvait prendre à nous, que de ce que nous faisons contre notre conscience ; et sur cette règle est en partie fondée l'opinion de ceux qui condamnent les punitions capitales aux hérétiques et mécréants, et celle qui établit qu'un avocat et un juge ne puissent être tenus de ce que par ignorance ils ont failli en leur charge.
Mais, quant à la couardise, il est certain que la plus commune façon est de la châtier par honte et ignominie.
Et tient-on que cette règle a été premièrement mise en usage par le législateur Charondas, et qu'avant lui les lois de Grèce punissaient de mort ceux qui s'en étaient fuis d'une bataille, là où il ordonna seulement qu'ils fussent par trois jours assis en la plaçe publique, vêtus de robe de femme, espérant encore s'en pouvoir servir, leur ayant fait revenir le courage par cette honte.
“Préfère faire monter le sang au visage que le répandre.>>
Il semble aussi que les lois romaines condamnaient anciennement à mort ceux qui avaient fui. Car Ammien Marcellin raconte que l'empereur Julien condamna dix de ses soldats, qui avaient tourné le dos en une charge contre les Parthes, à être dégradés et après à souffrir mort, suivant, dit-il, les lois anciennes.
Toutefois ailleurs pour une pareille faute, il en condamne d'autres seulement à se tenir parmi les prisonniers sous l'enseigne du bagage. L'âpre condamnation du peuple romain contre les soldats échappés de Cannes et, en cette même guerre, contre ceux qui accompagnèrent Fulvius en sa défaite, ne vint pas à la mort.
Si est-il à craindre que la honte les désespère et les rende non froids seulement, mais ennemis.
Du temps de nos pères, le seigneur de Franget, jadis lieutenant de la compagnie de M. le maréchal de Châtillon, ayant été mis par M. le maréchal de Chabannes, gouverneur de Fontarabie, au lieu de M. du Lude, et l'ayant rendue aux Espagnols, fut condamné à être dégradé de noblesse, et tant lui que sa postérité déclaré roturier, taillable, et incapable de porter armes ; et fut cette rude sentence exécutée à Lyon. Depuis souffrirent pareille punition tous les gentilshommes qui se trouvèrent dans Guise, lorsque le comte de Nassau y entra ; et autres encore depuis.
Toutefois, quand il y aurait une si grossière et apparente ou ignorance ou couardise, qu'elle surpassât toutes les ordinaires, ce serait raison de la prendre pour suffisante preuve de méchanceté et de malice, et de la châtier pour telle.

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