Michel de Montaigne - Essais - texte intégral

In Libro Veritas

Essais

Par Michel de Montaigne

Oeuvre du domaine public.

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Table des matières
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CHAPITRE III

NOS AFFECTIONS S'EMPORTENT AU-DELA DE NOUS


Ceux qui accusent les hommes d'aller toujours béant après les choses futures, et nous apprennent à nous saisir des biens présents et nous rasseoir en ceux-là, comme n'ayant aucune prise sur ce qui est à venir, Voire a assez moins que nous n'avons sur ce qui est passé, touchent la plus commune des humaines erreurs, s'ils osent appeler erreur chose à quoi nature même nous achemine, pour le service de la continuation de son ouvrage, nous imprimant, comme assez d'autres, cette imagination fausse, plus jalouse de notre action que de notre science. Nous ne sommes jamais chez nous, nous sommes toujours au-delà. La crainte, le désir, l'espérance nous élancent vers l'avenir, et nous dérobent le sentiment et la considération de ce qui est, pour nous amuser à ce qui sera, voire quand nous ne serons plus.
“ Fais ton fait et te connais. ” Chacun de ces deux membres enveloppe généralement tout notre devoir, et semblablement enveloppe son compagnon. Qui aurait à faire son fait, verrait que sa première leçon, c'est connaître ce qu'il est et ce qui lui est propre. Et qui se connaît, ne prend plus l'étranger fait pour le sien ; s'aime et se cultive avant toute autre chose ; refuse les occupations superflues et, les pensées et propositions inutiles. Comme la folie, quand on lui octroiera ce qu'elle désire, ne sera pas contente, aussi est la sagesse contente de ce qui est présent, ne se déplaît jamais de soi. Epicure dispense son sage de la prévoyance et sollicitude de l'avenir.
Entre les lois qui regardent les trépassés, celle-ci me semble autant solide, qui oblige les actions des princes à être examinées après leur mort. Ils sont compagnons, sinon maîtres des lois ; ce que la Justice n'a pu sur leurs têtes, c'est raison qu'elle l'ait sur leur réputation, et biens de leurs successeurs : choses que souvent nous préférons à la vie. C'est une usance qui apporte des commodités singulières aux nations où elle est observée, et désirable à tous bons princes qui ont à se plaindre de ce qu'on traite la mémoire des méchants comme la leur. Nous devons la sujétion et l'obéissance également à tous rois, car elle regarde leur office : mais l'estimation, non plus que l'affection, nous ne la devons qu'à leur vertu. Donnons à l'ordre politique de les souffrir patiemment indignes, de celer leurs vices, d'aider de notre recommandation leurs actions indifférentes pendant que leur autorité a besoin de notre appui. Mais notre commerce fini, ce n'est pas raison de refuser à la justice et à notre liberté l'expression de nos vrais ressentiments, et nommément de refuser aux bons sujets la gloire d'avoir révéremment et fidèlement servi un maître, les imperfections duquel leur étaient si bien connues, frustrant la postérité d'un si utile exemple. Et ceux qui, par respect de quelque obligation privée, épousent iniquement la mémoire d'un prince mes louable, font justice particulière aux dépens de la justice publique.
Tite-Live dit vrai, que le langage des hommes nourris sous la royauté est toujours plein de folles ostentations et vains témoignages, chacun élevant indifféremment son roi à l'extrême ligne de valeur et grandeur souveraine.
On peut réprouver la magnanimité de ces deux soldats qui répondirent à Néron à sa barbe. L'un, enquis de lui pourquoi il lui voulait du mal : “ Je t'aimai quand tu le valais, mais depuis que tu es venu parricide, boutefeu, bateleur, cocher, je te hais comme tu mérites. ” L'autre, pourquoi il le voulait tuer : “ Parce que je ne trouve autre remède à tes continuelles méchancetés. ” Mais les publics et universels témoignages qui après sa mort ont été rendus, et le seront à tout jamais de ses tyranniques et vilains déportements, qui de sain entendement les peut réprouver ? Il me déplaît qu'en une si sainte police a que la Lacé-démortienne se fût mêlée une si feinte cérémonie. A la mort des rois, tous les confédérés et voisins, tous les ilotes, hommes, femmes, pèle-mêle, se découpaient le front pour témoignage de deuil et disaient en leurs cris et lamentations que celui-là, quel qu'il eût été, était le meilleur roi de tous les leurs : attribuant au rang le los qui appartenait au mérite, et qui appartenait au premier mérite au postrême et dernier rang. Aristote, qui remue toutes choses, s'enquiert sur le mot de Solon que nul avant sa mort ne peut être dit heureux, si celui-là même qui a vécu et qui est mort selon ordre, peut être dit heureux, si sa renommée va mal, si sa postérité est misérable. Pendant que nous nous remuons, nous nous portons par préoccupation où il nous plaît : mais étant hors de l'être, nous n'avons aucune communication avec ce qui est. Et serait meilleur de dire à Solon, que jamais flamme n'est donc heureux, puisqu'il ne l'est qu'après qu'il n'est plus.
Chacun ne s'arrache qu'à grand-mine de la vie jusqu'à la racine, mais à son insu même, et s'imagine qu'une partie de Mi-même lui survit ; et il ne peut se détacher et se libérer complètement de son corps abattu par la mort.
Bertrand du Guesclin mourut au siège du château de Rangon près du Puy en Auvergne. Les assiégés s'étant rendus après, furent obligés de porter les clefs de la place sur le corps du trépassé.
Barthelemy d'Alviane, général de l'armée des Vénitiens, étant mort au service de leurs guerres en la Bresse, et son corps ayant à être rapporté à Venise par le Véronais, terre ennemie, la plupart de ceux de l'armée étaient d'avis qu'on demandât sauf-conduit pour le passage à ceux de Vérone. Mais Théodore Trivolce y contredit ; et choisit plutôt de le passer par vive force, au hasard du combat : “ N'étant convenable, disait-il, que celui qui en sa vie n'avait jamais eu peur de ses ennemis, étant mort fît démonstration de les craindre. ” De vrai, en chose voisine, par les lois grecques, celui qui demandait à l'ennemi un corps pour l'inhumer, renonçait à la victoire, et ne lui était plus loisible d'en dresser trophée. A celui qui en était requis, c'était titre de gain. Ainsi perdit Nicias l'avantage qu'il avait nettement gagné sur les Corinthiens. Et au rebours, Agésilas assura celui qui lui était bien douteusement acquis sur les Béotiens.
Ces traits se pourraient trouver étranges, s'il n'était reçu de tout temps, non seulement d'étendre le soin que nous avons de nous au-delà cette vie, mais encore de croire que bien souvent les faveurs célestes nous accompagnent au tombeau, et continuent à nos reliques. De quoi il y a tant d'exemples anciens, laissant à part les nôtres, qu'il n'est besoin que je m'y étende. Edouard premier roi d'Angleterre, ayant essayé aux longues guerres d'entre lui et Robert, roi d'Ecosse, combien sa présence donnait d'avantage à ses affaires, rapportant toujours la victoire de ce qu'il entreprenait en personne, mourant, obligea son fils par solennel serment à ce qu'étant trépassé, il fît bouillir son corps pour déprendre sa chair d'avec les os, laquelle fit enterrer ; et quant aux os, qu'il les réservât pour les porter avec lui et en son armée, toutes les fois qu'il lui adviendrait d'avoir guerre contre les Ecossais. Comme si la destinée avait fatalement attaché la victoire à ses membres.
Jean Zischa qui troubla la Bohême pour la défense des erreurs de Wiclef voulut qu'on l'écorchât après sa mort et de sa peau qu'on fit un tambourin à porter à la guerre contre ses ennemis, estimant que cela aiderait à continuer les avantages qu'il avait eus aux guerres par lui conduites contre eux. Certains Indiens portaient ainsi au combat contre les Espagnols les ossements de l'un de leurs capitaines, en considération de l'heur qu'il avait eu en vivant. Et d'autres peuples en ce même monde, traînent à la guerre les corps des vaillants hommes qui sont morts en leurs batailles, pour leur servir de bonne fortune et d'encouragement.
Les premiers exemples ne réservent au tombeau que la réputation acquise par leurs actions passées ; mais ceux-ci y veulent encore mêler la puissance d'agir. Le fait du capitaine Bayard est de meilleure composition, lequel, se sentant blessé à mort d'une arquebusade dans le corps, conseillé de se retirer de la mêlée, répondit, qu'il ne commencerait point sur sa fin à tourner le dos à l'ennemi ; et, ayant combattu autant qu'il eut de force, se sentant défaillir et échapper de cheval, commanda à son maître d'hôtel de le coucher au pied d'un arbre, mais que ce fût en façon qu'il mourût le visage tourné vers l'ennemi, comme il fit. Il me faut ajouter un autre exemple aussi remarquable pour cette considération que nul des précédents. L'empereur Maximilien, bisaieul du roi Philippe, qui est à présent, était prince doué de tout plein de grandes qualités, et entre autres d'une beauté de corps singulière.
Mais parmi ces humeurs, il avait celle-ci, bien contraire à celle des princes, qui, pour dépêcher les plus importantes affaires, font leur trône de leur chaise-percée :
c'est qu'il n'eut jamais valet de chambre si privé, à qui il permit de le voir en sa garde-robe. Il se dérobait pour tomber de l'eau, aussi religieux qu'une pucelle à ne découvrir ni à médecin, ni à qui que ce fût les parties qu'on a accoutumé de tenir cachées. Moi, qui ai la bouche si effrontée, suis pourtant par complexion touché de cette honte. Si ce n'est à une grande suasion de la nécessité ou de la volupté, je ne communique guère aux yeux de personne les membres et actions que notre coutume ordonne être couvertes. J'y souffre plus de contrainte, que je n'estime bienséant à un homme, et surtout, à un homme de ma profession. Mais, lui, en vint à telle superstition, qu'il ordonna par paroles expresses de son testament qu'on lui attachât des caleçons, quand il serait mort. Il devait ajouter par codicille, que celui qui les lui monterait eût les yeux bandés. L'ordonnance que Cyrus fait à ses enfants, que ni eux ni autre ne voie et touche son corps après que l'âme en sera séparée, je l'attribue à quelque sienne dévotion. Car et son historien et lui, entre leurs grandes qualités, ont semé partout le cours de leur vie un singulier soin et révérence à la religion.
Ce conte me déplut qu'un Grand me fit d'un mien allié, homme assez connu et en paix et en guerre. C'est que mourant bien vieil en sa cour, tourmenté de douleurs extrêmes de la pierre, il amusa toutes ses heures dernières avec un soin véhément, à disposer l'honneur et la cérémonie de son enterrement, et somma toute la noblesse qui le visitait de lui donner parole d'assister à son convoi. A ce prince même, qui le vit sur ces derniers traits, il fit une instante supplication que sa maison fût commandée de s'y trouver, employant plusieurs exemples et raisons à prouver que c'était chose qui appartenait à un homme de sa sorte ; et sembla expirer content, ayant retiré cette promesse, et ordonné à son gré la distribution et ordre de sa montre. Je n'ai guère vu de vanité si persévérante.
Cette autre curiosité contraire, en laquelle je n'ai point aussi faute d'exemple domestique, me semble germaine à celle-ci, d'aller se soignant et passionnant à ce dernier point à régler son convoi, à quelque particulière et inusitée parcimonie, à un serviteur et une lanterne. Je vois louer cette humeur, et l'ordonnance de Marcus Emilius Lepidus, qui défendit à ses héritiers d'employer pour lui les cérémonies qu'on avait accoutumé en telles choses. Est-ce encore tempérance et frugalité, d'éviter la dépense et la volupté, desquelles l'usage et la connaissance nous est imperceptible ? Voilà une aisée réformation et de peu de coût. S'il était besoin d'en ordonner, je serais d'avis qu'en celle-là, comme en toutes actions de la vie, chacun en rapportât la règle à la forme de sa fortune. Et le philosophe Lycon prescrit sagement à ses amis de mettre son corps où ils aviseront pour le mieux, et quant aux funérailles de les faire ni superflues ni mécaniques. Je laisserai purement la coutume ordonner de cette cérémonie ; et m'en remettrai à la discrétion des premiers à qui je tomberai en charge. “C'est un soin qu'il faut totalement mépriser pour soi-même, mais ne pas négliger pour les siens.” Et est saintement dit à un saint : “ Le soin des funérailles, le choix de la sépulture, la pompe des obsèques sont plutôt des consécrations pour les vivants que des secours pour les morts.” Pourtant Socrate à Criton, qui sur l'heure de sa fin lui demande comment il veut être enterré : “Comme vous voudrez”, répond-il. Si j'avais à m'en empêcher plus avant, je trouverais plus galant d'imiter ceux qui entreprennent, vivants et respirants, jouir de l'ordre et honneur de leur sépulture, et qui se plaisent de voir en marbre leur morte contenance. Heureux, qui savent réjouir et gratifier leur sens par l'insensibilité, et vivre de leur mort.
A peu que je n'entre en haine irréconciliable contre toute domination populaire, quoiqu'elle me semble la plus naturelle et équitable, quand il me souvient de cette inhumaine injustice du peuple athénien, de faire mourir sans rémission et sans les vouloir seulement ouïr en leurs défenses ses braves capitaines, venant de gagner contre les Lacédémoniens la bataille navale près des îles Arginuses, la plus contestée, la plus forte bataille que les Grecs aient donnée en mer de leurs forces, parce qu'après la victoire ils avaient suivi les occasions que la loi de la guerre leur présentait, plutôt que de s'arrêter, à recueillir et inhumer leurs morts. Et rend cette exécution plus odieuse le fait de Diomédon. Celui-ci est l'un des condamnés, homme de notable vertu, et militaire et politique ; lequel, se tirant avant pour parler, après avoir ouï l'arrêt de leur condamnation, et trouvant seulement lors temps de paisible audience, au lieu de s'en servir au bien de sa cause et à découvrir l'évidente injustice d'une si cruelle conclusion, ne représenta qu'un soin de la conservation de ses juges, priant les dieux de tourner ce jugement à leur bien ; et afin qu'à faute de rendre les voeux que lui et ses compagnons avaient voués, en reconnaissance d'une si illustre fortune, ils n'attirassent l'ire des dieux sur eux, les avertissant quels voeux c'étaient. Et sans dire autre chose, et sans marchander, s'achemina de ce pas courageusement au supplice.
La fortune quelques années après les punit de même pain soupe. Car Chabrias, capitaine général de l'armée de mer des Athéniens, ayant eu le dessus du combat contre Pollis, amiral de Sparte, en l'île de Naxos, perdit le fruit tout net et comptant de sa victoire, très important à leurs affaires, pour n'encourir le malheur de cet exemple. Et pour ne perdre peu des corps morts de ses amis qui flottaient en mer, laissa voguer en sauveté un monde d'ennemis vivants, qui depuis leur firent bien acheter cette importune superstition. Tu veux savoir où tu seras après la mort ? Où sont les choses à naître ? Cet autre redonne le sentiment du repos à un corps sans âme :
“Qu'il n'ait pas de tombeau pour le recevoir, qu'il n'ait pas de port, où, déchargé du fardeau de la vie humaine, son corps repose en paix. ”
Tout ainsi que nature nous fait voir que plusieurs choses mortes ont encore des relations occultes à la vie.
Le vin s'altère aux caves, selon aucunes mutations des saisons de sa vigne. Et la chair de venaison change d'état aux saloirs et de goût, selon les lois de la chair vive ; à ce qu'on dit.

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