Chapitre 5 : Sous la lune
L’après-midi se déroule sans encombres à la bibliothèque, bien que l’atmosphère entre les deux amis soit imprégnée de mystères… La curiosité d’Amina étant décuplée, cette dernière a bien du mal à retenir les questions s’accumulant de minute en minute dans son esprit. Mais elle n’oublie pas les avertissements de monsieur Harsley quant au besoin d’une parfaite discrétion. De toute façon, Cyril veille a ce qu’elle ne faillisse pas : au moindre mouvement de lèvres esquissé par son amie, celui-ci lance un regard réprobateur dans sa direction, de sorte que leur travail se fit dans un calme tout à fait inhabituel. Amina voit s’estomper progressivement le jour avec fébrilité car cette nuit signifie pour elle le futur proche où « tout lui sera peut-être révélé »… La jeune fille descend à l’étage inférieur, pour consulter quelques registres auprès de ses collègues. Le silence règne dans l’immense pièce comportant tous les livres référencés dans l’établissement. Elle se dirige vers le passe de l’accueil du public et franchis le portillon, adressant un large sourire aux bibliothécaires.
- Bonjour Amina, dit un homme d’une quarantaine d’années, apparemment ravi de voir la jeune fille. Comment vous portez vous là haut ? Vous ne nous faites pas souvent l’honneur de votre visite et c’est bien dommage…
- Il faut dire qu’on ne chôme pas, Albert ! rétorque la jeune fille en faisant un clin d’œil à une de ses amies pouffant de rire derrière l’homme. Avec le bazar qu’il y a là haut, profitez bien de mon petit passage parmi vous, car je ne sais quand sera la prochaine…
Amina entre dans la salle d’étude, à l’arrière de l’accueil, et cherche du regard une étiquette « mythes et légendes » dans la colonne des « M ». L’apercevant en hauteur sur cette gigantesque armoire de bois, elle déplace l’escabeau à roulettes pour accéder au tiroir. Elle gravis les barreaux jusqu’à atteindre l’emplacement repéré. La jeune fille tire sur la poignée métallique, placée juste en dessous de l’étiquette coincée dans un encadrement de même matière. Le texte est écrit à l’encre noire, d’une très belle écriture digne d’une institutrice. La bibliothécaire sort des dossiers, et descend les consulter sur une tablette. Elle repère divers manuscrits, prend quelques notes, puis range des documents. Ayant trouvé les informations nécessaires à son travail, Amina retourne dans la réserve.
Le moment de quitter la bibliothèque est proche. D’un air entendu, les deux jeunes gens commencent à ranger leurs travaux de la journée sans dire un mot. Dès que sonne le carillon de la bibliothèque, donnant l’heure de fermeture pour les employés, ils descendent les escaliers feignant une sérénité démesurée. Les deux amis enfilent leur manteau. Celui de Cyril est un imperméable terre de sienne doté d’une ceinture et d’une épaisse doublure pour affronter l’hiver breskovien. Il enroule plusieurs fois son écharpe ocre en tissu léger autour de son cou et remonte le col de son imperméable jusqu’aux oreilles. Le jeune homme est d’une tendance plutôt frileuse, contrairement à son amie, qui ne manque jamais une occasion de se moquer. Ceci dit, la jeune fille a tout de même sortie sa grande écharpe de laine verte et blanche, ressortant comme une luciole dans la nuit sur son manteau noir. Une fois hors du bâtiment, Cyril attire son amie dans un recoin afin de convenir de la marche à suivre pour le soir même :
« Il va sans dire que tu vas rentrer chez toi et que tu ne diras rien à ton père, ordonne t’il à la fois empressé et protecteur. Tu agiras comme d’habitude, du moins tu essayeras. Tu iras te coucher dès que sonneront les complies, je t’attendrais sur ta terrasse. Non, ne demande rien, fais seulement ce que je viens de te dire. A ce soir. »
Le jeune homme disparaît dans la rue de l’Eglise, laissant Amina stupéfaite qu’il l’abandonne ainsi.
Lorsque sonne les vêpres, couvre-feu des breskoviens, Amina est installée bien au chaud devant son dîner. Elle essaye de s’adonner au rituel de l’exposé de sa journée à son père, toujours amusé de l’emphase avec laquelle sa fille raconte des faits qui paraîtraient banals dans la bouche d’une autre personne. Malgré tout, le docteur Felligston ressent très fortement qu’Amina est préoccupée. Après avoir tenté en vain de nier, la châtelaine décide de mettre ses attitudes inhabituelles sur le compte de sa dispute avec Cyril. Le résultat ne ce fit pas attendre. Son père a toujours le respect de ne pas s’immiscer dans les problèmes de sa fille si celle-ci ne le sollicite pas, du moment qu’il s’agisse de rien de grave.
- J’ai vu Madame Sirona, lance t’il au cours du souper, elle aimerait que tu passes l’aider à débarrasser quelques affaires de son grenier en fin de semaine.
Amina acquiesce d’un simple mouvement vertical de la tête, puis replonge ses couverts dans son assiette.
A la fin de ce repas un peu morose, le Docteur Fellingston prend le livre de médecine expérimentale posé sur le guéridon, et s’installe dans un des fauteuils en velours rouge proche de la cheminée. Edmond est déjà prêt à recevoir ses éventuels patients : il s’est habillé de son costume gris anthracite. Sa chemise grise perle a de légères rayures plus foncées, s’accordant admirablement bien avec son gilet de costume. Une cravate bleutée noué façon Windsor, nœud assez complexe à réaliser. Son veston a été soigneusement suspendu au dossier d’une chaise par Justine. Amina regarde quelques minutes le feu crépiter, avec ses belles flammèches jaunes orangées, sur leur tapis de braises luminescentes. Justine est déjà en train de débarrasser la table lorsque le docteur l’interpelle gentiment :
- Tu me serviras un verre Justine…
- Oui Edmond, lui répond t’elle avant de se diriger vers le buffet renfermant les alcools.
Cette femme, Amina l’a toujours connue. Elle a été sa nourrice, puis sa gouvernante. Très douce, elle sait faire preuve d’autorité avec les enfants, tout comme avec les adultes. En effet, elle a le don de calmer les ardeurs du Docteur Felligston lorsque celui-ci s’emporte trop. Mais elle a également le respect de ne pas s’interposer dans ses décisions. Amina comme son père accordent toute leur confiance dans cette femme de quarante deux ans. Lorsque Edmond arriva à Breskovi en 1906, à la suite d’une lettre envoyée par le notaire Bernard Audin, père adoptif de Cyril, il eu la surprise d’hériter du château. La seule injonction à ce legs, était de se voir confié la garde de la fille de ses cousins.
Il n’avait pas beaucoup connu Hector et Reine Felligston, puisque natif d’une ville beaucoup plus au sud du pays. Peiné par le destin tragique de Justine il accepta la condition et éleva la fillette. Ils ont mis beaucoup de temps à s’apprivoiser, car chacun était un étranger pour l’autre. Mais avec le temps, une complicité se créa entre eux : une grande tendresse teintée de respect.
La jeune fille embrasse son père puis regagne sa chambre. Adossée à la porte, elle soupire de soulagement. C’est si dur de se contenir de la sorte, surtout face à son père à qui elle a rarement menti. Elle se presse d’enfiler bottes et manteau qu’elle a une fois de plus monté dans sa chambre contre l’avis de son père et de Justine. Mais Amina n’en a que faire de ces « codes de bonne conduite de la haute bourgeoisie » ! La jeune fille fourre rapidement ses gants dans sa poche et s’assoit sur son lit et ouvre son sac, qui n’était heureusement pas tombé avec elle dans le puit. Elle en sort le carnet rouge sang qu’elle ouvre avec précaution comme s’il s’agissait d’un ouvrage ancien. Les quelques premiers feuillets ont été très clairement déchirés, ce qui intrigue beaucoup Amina. Que pouvaient elles comporter de si important aux yeux de son père pour s’en débarrasser ? La première page est remplie de la main du Docteur Felligston :
1906 : multiples disparitions étranges au sein de la ville ayant apparemment eu lieu la nuit (Mme Huntey le 30 octobre, M. Bréni le 13 décembre, le fils Offstein le 20 décembre, un étranger fin décembre). La mairie a informé les habitants en fin d’année qu’il serait bon de ne pas s’attarder dans les rues le soir.
1907 : l’étranger semblerait avoir été vu au cours de la nuit par la gardienne d’un immeuble de la place d’Isteur le 10 janvier. Un cantonnier est découvert mort la semaine suivante. Décès de M. Ameron, suivi de la disparition de son corps 7 jours plus tard (le 27/01/1907 ). Ces 2 corps ont la particularité de porter des traces de morsures sur la carotide.
Sur les pages suivantes, de très anciennes coupures de journaux tellement jaunies par le temps qu’on commence à avoir du mal à les lire avec la pale lueur de la chandelle d’Amina, traite des faits énumérés auparavant.
Le clocher indique enfin l’heure de rendez-vous avec Cyril, alors la châtelaine range le carnet et se lève en direction de la petite porte à gauche de la cheminée. Elle donne sur son atelier, pièce étroite remplie à l’excès d’étagères saturées de livres et de papiers, de toiles de toutes tailles vierges ou non, de divers récipients et de pinceaux de formes les plus communes aux plus étranges. Après avoir refermé cette porte, la jeune fille pose sa chandelle sur une table et la souffle, ce qui plonge en un instant la pièce dans l’ambiance bleue grise de la terrasse éclairée par la pleine lune. Lorsque la châtelaine passe la porte fenêtre, le froid glacial d’une bourrasque de vent l’envahit. Ses yeux s’habituent vite à la pénombre alors elle discerne facilement la silhouette de Cyril accoudé à la balustrade, en train de martyriser une feuille de lierre en la découpant nerveusement des doigts.
- Tout s’est passé comme prévu ?
Amina acquiesce.
- Alors ne tardons pas.
Le jeune homme jette un œil dans le parc, puis s’accroche au lierre qui envahit le mur et descend jusque dans le parc, suivi de très près par Amina. Il frotte une allumette pour rallumer sa lanterne qu’il avait laissé au pied du mur et scrute à nouveau le parc.
- Passons par le fond du parc, propose t’il, t’as la clef ?
- Oui.
- Robert m’a confié une arme au cas où…, dit Cyril en montrant son Smith&Wesson à Amina. Si tu vois bouger quoi que ce soit, préviens moi !
Les deux amis se faufilent entre les arbres la main dans la main tels des frère et sœur, en direction de la chapelle du château. De petite taille, son entrée est dirigée face aux deux amis, dotée d’une grille pleine, comme celles des caveaux des cimetières. Un chat fit légèrement crisser celle-ci en s’extirpant de l’intérieur du lieu saint, dans l’instant suivant le passage d’Amina et Cyril. Après avoir dépassé la chapelle, ils s’enfoncent entre les bosquets. Le sentier conduit à un passage en entonnoir entre deux pans de falaise. Au fond de ce goulot, Amina ouvre une porte en ferronnerie avec quelques difficultés, la serrure étant encore plus rouillée que la clef elle-même. Celle-ci brise le silence d’un grincement désagréable qui fit serrer les dents aux deux amis.
« Referme soigneusement la porte, ordonne Cyril, comme ça nous serons en sécurité jusqu’à la Tour. »
Le chemin sur lequel ils s’engagent serpente le long de la falaise, légèrement en renfoncement car celui-ci a été creusé à même la roche. Un muret à créneau qui n’est plus entretenu depuis longtemps, l’accompagne jusqu’à la Tour de l’Ermite au sud-est de la ville. Les rayons de la lune se mêlent à la lumière des candélabres en contrebas, donnant à la falaise une surface lumineuse, comme s’il s’agissait de parois de quartz. Deux silhouettes furtives se glissent le long de cette roche, surplombant à son extrémité le cimetière situé sur l’autre rive de la Doua.
- Je suis désolé de m’être emporté ce matin, j’étais trop préoccupé… s’excuse Cyril, je ne voulais pas te mêler à ces histoires.
- Ce n’est rien, ne t’en fait pas pour ça, dit Amina en lui adressant un sourire tendre.
La jeune fille regarde un instant le paysage nocturne au dessus de la ville, émerveillée par la vaste étendue s’offrant à elle jusqu’au fin fond des forêts nordiques. Le silence de la vallée est ponctué de quelques bruits sourds semblant à la fois proches et éloignés. Cyril court quelques mètres devant la jeune fille tout en jetant quelques fois un regard en arrière pour s’assurer de la présence de la jeune fille. Les bruits étouffés planant sur la ville s’intensifient aux oreilles d’Amina. Plus qu’un murmure lointain, elle croit entendre prononcer son nom. Non pas d’une voix comme celle de la fée qu’elle crut voir ce matin, mais plutôt semblable à la terrifiante créature la poursuivant la nuit dernière…
« Amina, presse-toi un peu ! s’agace Cyril de la voir ralentir. »
La Tour est maintenant proche d’une centaine de mètres, lorsque l’air devient plus pesant que toute à l’heure. Amina ressent comme un étourdissement rendant le susurrement plus présent, comme s’élevant de Breskovi pour rejoindre la jeune fille.
« … Amina… »
La voix pourtant effrayante paraît progressivement familière à la jeune fille. Elle tendrait même à l’apaiser comme celle de la fée bleue. Amina sent chacun de ses muscles se détendre alors que son esprit s’embrume. La voix qui l’appelle se fait maintenant douce, attirante :
« …Viens… Rejoins-moi… »
Un moment après, Cyril monte les marches devant la Tour de l’Ermite. Alors qu’il se retourne pour attendre son amie, celui-ci n’aperçoit pas Amina. Il scrute tout au long de la falaise à l’aide de sa lanterne, pourtant il ne distingue personne alors que la pleine lune éclaire fortement la muraille. Il retourne sur ses pas en appelant la jeune fille, sans succès. Le jeune homme se penche au-dessus du muret, épouvanté par l’idée qu’Amina est pue tomber. Il hurle son prénom, mais seul l’écho lui répond. La porte de la tour s’ouvre, la silhouette de Robert apparaît dans l’embrasure. Une vive lumière venant de l’intérieur oblige Cyril à détourner la tête en se protègeant de son bras.
- Qu’y a-t-il, où est donc ton amie ? s’inquiète vivement Robert.
- Je ne sais pas, elle était derrière moi il y a encore quelques minutes, mais elle a disparu soudainement ! s’alarme Cyril.
Le Docteur suit du regard la muraille en direction du château.
- Là ! Après la source de la Doua, annonce t’il précipitamment. Robert retourne sur ses pas pour rassembler rapidement ses affaires, puis empoigne sa lanterne alors que Cyril tente de distinguer son amie à l’endroit indiqué.
- Elle vient d’emprunter les escaliers descendant sur l’Avenue des Processions ! précise le Docteur tout en se ruant sur le chemin après avoir claqué la porte de la tour, suivit de près par son coéquipier.
Quelques instants s’écoulent avant qu’Amina, le regard perdu dans le vide, se laisse guider par la voix maternelle. Elle tend parfois la main en avant, comme pour attraper le murmure. Petit à petit, la jeune fille atteint la première ruelle de Breskovi. Elle descend les quelques groupes de marches morcelant le Quai de la Doua jusqu’à l’Avenue des Processions, large rue bordée de grands arbres menant au cimetière.
« … Amina… Viens à moi… »
La jeune fille, l’attitude hypnotique, emprunte la Rue de l’Eglise éclairée par la lune. Sa longue ombre se profile devant elle, s’enfonçant dans les ténèbres. En face d’Amina, une silhouette se distingue peu à peu dans l’obscurité, la voix douce émanant d’elle. La petite breskovine s’approche de la forme immobile, devenant progressivement à ses yeux une jeune femme. Les cheveux longs et noirs de celle-ci forment quelques jolies boucles sur ses joues pâles. Elle porte un grand manteau duquel dépasse un tissu de soie emprisonnant sa chevelure sous sa fourrure.
Quelques larmes d’émotion coulent le long de la joue d’Amina, alors que celle-ci s’avance plus ou moins consciemment vers la femme. Se souriant l’une à l’autre, elles rapprochent doucement leurs mains, les yeux dans les yeux. Alors que les deux femmes sont à quelques dizaines de centimètres l’une de l’autre, leurs mains s’effleurent, provoquant sur Amina un étrange frémissement. La main de la femme n’est pas chaude et douce comme elle s’y attendait mais d’un froid cadavérique ! Le contact est glacial et visqueux, la main de la créature est rappeuse et purulente. Une haleine fétide emplit les narines de la jeune fille. Le regard de la femme devient brusquement cruel, ses beaux yeux étant maintenant d’un vert perçant. L’être lui attrapant la main est semblable trait pour trait à celui de son cauchemar de la nuit dernière. Amina, blême, se dégage de l’emprise de la créature terrifiante et bondit en arrière, s’égosillant de terreur, la main encore engluée par ce contact abject. Se rendant compte qu’elle se trouve au pied des marches de l’église, elle les gravit précipitamment et se réfugie au sein du lieu sacré…
Le claquement lourd de la porte de l’Eglise Sainte Marie-Madeleine résonne sourdement dans les hauteurs de l’édifice. Amina s’appuie sur la porte en retenant la poignée pour empêcher le monstre de la suivre, si celui-ci le voulait ou le pouvait, tout en écoutant fébrilement un râle s’éloigner. Après quelques minutes, comprenant que le danger était passé, la jeune fille se retourne lentement vers la nef tout en s’essuyant le revers de la main sur un mouchoir trouvé dans sa poche. Le choeur est délicatement éclairé par la lune dont les rayons traversent les étroits vitraux de gauche, tels une lumière divine.
Ces derniers teintent légèrement la lumière de l’astre nocturne, donnant presque à celle-ci les couleurs d’une aurore boréale. L’autel s’impose au regard d’Amina car la lumière colorée le fait ressortir sur le fond plus sombre du chœur. Les colonnes de ce dernier s’élèvent vers d’autres vitraux plus petits, apparemment entrecoupés de sculptures disposées au-dessus de la corniche. Amina ôte son chapeau pour observer l’architecture de ce lieu qui lui est inconnu. La nef est assez large grâce à une construction en voûte d’arête soutenue par d’épaisses colonnes d’ordre toscan de part et d’autre, contrairement aux bas côtés étonnamment étroits. Quelques peintures semblent occuper les espaces entre les quelques fenêtres des collatéraux. L’alignement des bancs de chaque côté de l’allée centrale accentue la solennité dirigeant le regard vers le chœur. A droite, au bout de la nef, se dresse la chaire en bois précieux magnifiquement sculpté. Amina s’avance prudemment dans l’allée, essayant de minimiser le bruits de ses pas. En effet, le moindre son devient dans cet édifice, semblable aux claquements des sabots d’un cheval sur les pavés d’une rue. Les vitraux de la nef ne laissent éclairer par la lune que l’entablement opposé, donnant à la jeune fille la sensation d’apercevoir le firmament depuis les profondeurs d’un gouffre. Une atmosphère étrange règne dans l’église, un silence presque trop parfait, comme lorsqu’un groupe de villageois se tait subitement au passage d’un étranger qui pourrait surprendre leur conversation. La résonance du lieu donne la sensation qu’une embuscade se prépare, que chaque pas est observé par des inconnus jusqu’au moment où ils décideront d’attaquer. Amina se sent épiée depuis les hauteurs de l’édifice.
Elle scrute les voûtes d’où elle croit entendre des bruits sourds et voir des ombres fugaces. L’obscurité des recoins de l’église accentuée par la présence des rayons de l’astre nocturne empêche la jeune fille de distinguer les détails. Alors qu’Amina s’inquiète de ces incidents, elle sent l’air se rafraîchir brutalement. Tournant machinalement les yeux vers les rayons de lune, elle s’aperçoit avec stupéfaction qu’une fine neige tombe dans les discrètes raies de lumière. Celle-ci située au croisé de transept, elle s’en approche doucement et tend la main vers cet étrange phénomène. Les flocons se posent peu à peu sur sa peau, la caressant tels des morceaux de coton. Amina remarque qu’ils étincellent comme s’ils étaient de cristal, formant de fines étoiles ne fondant pas à la chaleur du corps. Une lumière intense émane des cristaux, enlaçant la jeune fille. Celle-ci est bientôt couverte d’une fine couche de neige. Le froid commence à l’engourdir alors elle veut se reculer, mais ses membres sont déjà ankylosés. Amina sent ses yeux se fermer peu à peu, le sommeil s’emparant d’elle lui faisant lâcher son couvre-chef, lorsqu’elle aperçoit dans la lumière la silhouette de la fée qu’elle avait déjà aperçue dans l’eau du puit :
- Par Claya je t’implore, sauve nos âmes, toi qui peux nous voir… dit la belle femme avant de disparaître subitement, elle et la neige, lorsque Robert et Cyril font irruption dans l’édifice.
- Mais qu’est-ce qui t’as pris de disparaître comme ça ! s’affole Cyril.
Devant l’air perdu d’Amina, Robert essaye d’apaiser son compagnon en lui posant une main sur l’épaule.
- Je me rappelle regarder le paysage depuis la muraille, puis je me suis retrouvée devant l’église face à un monstre qui tentait de m’attraper. C’est tout ce dont je me souviens, sanglote Amina se laissant tomber sur un banc.
« Je crois qu’il est tant pour vous d’apprendre ce que nous savons, décide Monsieur Harsley. Nous faisons des recherches pour comprendre l’origine de la malédiction planant sur Breskovi. Je n’ai rien d’essentiel à vous révéler sur la malédiction en elle même, les légendes et les peurs des anciens étant suffisamment présentes au sein de cette ville, entrecoupe t’il avec un geste bref de la main, qu’il remet aussi rapidement dans sa poche. Cyril et moi-même avons découvert différents éléments concernant l’origine de la vague de tragédies. Dans un premier temps, parlons de l’importance du lieu où nous nous situons. »
Robert fit volte-face pour fixer du regard la jeune fille, puis continue.
« Breskovi est une ville très liée à la religion. En effet, celle-ci a été construite dans un cercle protecteur comportant quatre issues, les Portes Noires situées aux points cardinaux. Le centre de ce cercle se situe au sein même de l’église dans laquelle nous nous trouvons. Il semblerait que ce centre est en lien avec une constellation mais nous ignorons tout à ce sujet, précise t’il du bout des lèvres. La ville était protégée de toute entité néfaste jusqu’en 1906. A cette date les anciens ont accordé une cérémonie magique à Satan inversant ainsi le processus de protection. »
- Quelle cérémonie ? interroge Amina.
- Il y aurait une histoire de « désir du retour à l’état originel » appuyé par Satan, explique Cyril en revenant vers ses camarades, qu’il avait abandonné quelques instant pour explorer l’église du regard, mais nous ne savons pas ce que ceci signifie. Ce dernier aurait accepté d’aider les breskoviens en échange d’âmes pures, dans la plupart des cas d’enfants. Robert aurait dû être l’un d’eux mais sa mère a réussi à l’arracher aux griffes des villageois, s’insurge le jeune homme lançant un regard courroucé vers le sol. C’est pour cette raison que les anciens le considèrent comme un enfant maudit. Ils l’accusent d’être la cause de la malédiction par le simple fait de ne pas avoir été sacrifié alors que son âme avait été choisie par le Diable, fini t’il en levant les yeux au ciel pour appuyé la bêtise de cette inculpation.
- Donc la ville est maintenant maudite à l’intérieur de ce cercle ? suppose Amina.
- Exact, poursuit le Docteur en prenant place sur le banc opposé à le jeune fille, un bras étalé de tout son long sur la tranche du dossier de celui-ci. Tout ce qui se trouve ou naît à Breskovi depuis la date fatidique du samedi 1er novembre 1906 est frappé par la malédiction, et ne peux quitter la ville que pour de courtes durées, sans quoi leur santé se dégrade rapidement. Toute personne ayant séjourné longtemps hors de cette ville a pu en ressentir les conséquences, dit il en lançant un regard entendu aux deux amis. Seuls quelques remèdes à prendre régulièrement permettent de résister à cet éloignement.
Amina songe alors au traitement que son père lui avait prescrit pendant ses années d’études à Linsky. Il lui avait à l’époque fait croire qu’il s’agissait de simples vitamines. Les rares fois où elle avait omis de prendre cette potion quelques jours, Amina avait ressenti une forte fatigue et lassitude.
« Les découvertes macabres se font toujours au petit matin, reprend Robert après un court silence méditatif, les causes du décès des victimes existant sous deux formes différentes : les morsures au cou et les cœurs arrachés. Voici donc pour les principales théories. »
Robert se lève promptement et plonge à nouveau ses mains rudes dans ses larges poches.
« Nos éléments de recherches actuels sont les suivants, enchaîne t’il : connaître les raisons et le déroulement de la cérémonie magique dédiée à Satan, et en identifier les conséquences exactes. Notre but étant bien entendu de découvrir une façon, s’il en existe une, de remédier au mal déclenché par les anciens. »
Amina reste muette quelques instants face à ces révélations. Mais la curiosité l’emporte sur sa frayeur, la jeune fille ayant fait le lien entre les causes des décès relatés par Robert et les morsures sur le cou de sa mère :
- D’après ce que j’ai compris, cette cérémonie a créé deux types de monstres, l’un mordant, l’autre arrachant les cœurs ?
- Nos premières recherches nous ont effectivement permis d’identifier deux créatures que nous avons nommées les « absorbeurs » et les « dévoreurs », continue le docteur Harsley.
Les premiers semblent être les victimes sacrifiées lors de la cérémonie. Ainsi déposséder de leur âmes, ils s’abreuvent de celles des imprudents se trouvant les nuits de Pleine Lune dans les rues de Breskovi. Les seconds, victimes des absorbeurs, ingèrent les cœurs croyant retrouver ainsi l’âme qu’on leur à dérobé. Pour résumer, les absorbeurs agiraient par vengeance et les dévoreurs par instinct.
- Les morsures transforment toujours la victime en absorbeur ? demande Amina d’une voix blanche, incapable de se lever de son banc.
Cyril pressentant le mal-être de son amie, vient s’asseoir à ses côtés en posant une main sur la sienne, sans que cette dernière ne réagisse un instant à cet acte.
- Non. Les anciens ont, avec le temps, décidé d’appliquer le Rituel de Contre Zombification. Nous savons avec précision en quoi il consiste grâce à un document trouvé par Cyril à la bibliothèque.
- J’ai en effet pris quelques notes à ce sujet, explique Cyril après une courte hésitation, alors qu’Amina se tourne enfin vers lui. Au Moyen-Âge, les gens pensaient qu’un enfant mourant sans être baptisé, une mère et son enfant mourant pendant l’accouchement ainsi que toutes les morts non naturelles ou du moins suspectes, risquaient de donner naissance à une créature qualifiée de revenant. Pour enrailler ce processus, un membre de la famille devait emporter le corps de la personne décédée dans un lieu secret pour procéder à un rite odieux : transpercer le cœur du mort avec un pal de façon à ce qu’il ne revienne jamais hanter les vivants, fini le jeune homme en murmurant à peine cette dernière phrase, les yeux baissés, tant il aurait préféré taire ce secret à son amie.
Amina éclate en sanglots en pensant à l’acte atroce qu’avait dû effectuer son père quant sa mère est décédée.
- Reprenez-vous Mademoiselle Amina ! Les découvertes que nous allons faire seront sans aucun doute plus ignominieuses les unes que les autres… Il faut à tout prix que vous appreniez à ne pas vous laissez emporter par vos émotions si vous voulez être capable de nous aider.
- Mais vous ne pouvez pas comprendre ! Je suis beaucoup plus liée à ces atrocités que vous l’imaginez…
- Chacun de nous ici a une bonne raison de se sentir impliqué, lui révèle Robert. D’ailleurs la plupart des breskoviens pourraient dire de même… Ma mère a été bannie à jamais de cette ville pour m’avoir arraché aux griffes du Diable. Elle a étrangement disparu depuis vingt cinq ans alors que nous vivions avec mon père à plus de trente lieues de Breskovi.
- Ma mère m’a révélé il y a peu que la disparition de mes véritables parents était étroitement liée à cette histoire de malédiction. C’est elle qui m’a convaincu d’aider Robert pour en apprendre plus, dévoile Cyril. Toi, je suppose que tu penses qu’il existe un rapport avec le décès de ta mère, n’est-ce pas ? J’ai effectivement quelques doutes à ce sujet depuis quelques jours.
- Ce sont vos explications qui m’ont fait saisir le sens des révélations que mon père m’a faites la nuit dernière…
Retenant à peine ses larmes, Amina expose à ses compagnons les liens existants entre les investigations de ces derniers et le récit du docteur Felligston.
- Pense qu’il désirait sauver l’âme de ta mère en faisant ça, tente de la consoler Cyril.
- Mais si l’absorbeur lui a pris son âme, seul son corps a été sauvé, hurle la jeune fille.
Robert et Cyril se regardent d’un air stupéfait.
- Je n’y avais jamais songé ! s’exclame le Docteur Harsley. Mademoiselle, vous avez mis le doigt sur une évidence qui nous avait échappé !
- Je sais que ce ne sera pas facile pour toi. Mais garde espoir ! l’incite Cyril. Nos recherches nous conduiront à déterminer un moyen de sauver toutes ces âmes perdues. Il faut que nous gardions la tête froide.
- Je n’abandonnerai pour rien au monde, croyez-moi, réplique la jeune fille en se levant brusquement et essuyant ses joues mouillées du revers de la main. Vous m’avez bien dit que l’Eglise est le centre du cercle protecteur ? Alors il doit y avoir quelque chose à trouver ici. Je crois même savoir où commencer les recherches.