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Quand la mort est un destinSon sang coulait entre ses doigts. Il l’avait eu, l’empalant sur son épée d’acier, la lame dans son ventre si tendre. Elle avait dans un cri réussi à se dégager, fuyant main sur le ventre dans les fourrés. Et lui, guerrier averti, malgré la traînée de sang chaud sur le vert sombre des feuilles, traces si faciles à suivre, n’avait pas cherché à la retrouver, à la poursuivre. Il avait semble-t-il décidé d’abandonner sa proie à son propre sort, ainsi pensa-t-elle pouvoir fuir suffisamment loin. Elle finit par s’écrouler sous un buisson, le visage tourné vers le ciel en parti dissimulé par le feuillage. Il ferait bientôt nuit et elle ne rentrerait pas chez elle. Elle venait d’être tuée par un humain, elle, haute elfe de famille royale. Elle avait été assassinée par un inconnu qui n’avait pas fondu sous le charme de ses longs cheveux blonds et ses yeux mauves. Sa main retenait toujours la liqueur sortant de son ventre, mais si peu, le flot restait important.
- Pourquoi m’avoir tué ?
Sa voix résonna doucement entre les branches, elle voulait comprendre. Et on lui répondit :
- C’était ton destin.
- Mon destin… Répondit-elle sans réfléchir. Le destin est mauvais !
- Je suis mauvais ? Bien ! Si ça peut te soulager.
- Non ça ne me soulage pas ! Je devais vivre.
- Qu’en sais-tu ? Est-ce toi qui décide de la vie et de la mort ? De la haine ou de la joie ?
- Je décide de ma vie, répondit la belle elfe dans un soupire sifflant.
- Non, de bien peu de choses en fait. Tu choisis une route, un chemin, une porte, de passer un mur ou non, pour le reste…
- Alors je te hais !
- Si tu veux !
La jeune elfe ne voyait rien ni personne, mais elle sentit comme un large sourire flotter près d’elle.
- Le destin est tragique, dur et difficile, on ne peut le prévoir, c’est comme ça !
L’elfe répondit par un hoquet puis une toux pleine de sang. La douleur si profonde que lui offrait son ventre s’étendait à tout son corps. Elle n’avait plus la force de bouger, pas même le plus petit doigt. Un vent frais passa sur sa joue échauffée, tandis que des larmes brillaient à ses yeux presque clos. Elle ne voulait pas mourir ! Pas maintenant, pas comme ça ! Tuée par un humain, ainsi dans une l’une de ses forêts, c’était si humiliant ! Déraisonnable ! On l’attendait chez elle, derrière les collines et la rivière, on l’attendait car elle serait bientôt la reine, nouvelle grande dirigeante de sa famille, son futur mariage l’imposait. Elle ne pouvait donc pas mourir ainsi, c’était impossible ! Tout avait été fait pour la protéger, la dorloter, lui permettre de survivre avec le moins de tracas possible.
On lui avait appris à manier l’arc et l’épée, pour se défendre en toute occasion. On lui avait également appris la chasse, la pêche et la cueillette jusqu’aux plantes médicinales. Elle savait tant de choses ! Elle avait été élevée pour parer à toutes circonstances, mais pas à mourir les tripes à l’air dans un fourré !
- Je ne peux pas mourir, souffla-t-elle d’une voix devenue rauque.
- Pourquoi demanda la voix ?
- Je ne peux pas… Répéta la jeune elfe de plus en plus faible.
- Parce que tu es une princesse ? Répondit la voix qui semblait tourner autour d’elle. Parce que tu es dans la fleur de l’âge et la douce jeunesse ? Parce que tu n’as jamais manqué de rien ? Peut-être penses-tu que je devrais avoir cette conversation avec un simple humain ? Un homme, fils du peuple, futur fermier…
La voix émit un rire bruyant et grossier alors que les larmes de la princesse elfique coulaient de plus belle. Son souffle était de plus en plus court et il se terminerait bientôt. Elle tentait péniblement de concentrer son esprit, de le bloquer sur quelque chose, hors de sa douleur, mais elle n’y parvenait pas. Ses pensées étaient de plus en plus embrouillées, sa vision de moins en moins distincte. Bientôt elle ne vit plus qu’un voile opaque danser devant ses yeux et même respirer la faisait souffrir. Pourquoi lui avait-on caché que le destin pouvait tout vous reprendre en quelques secondes ? Qui que vous soyez ! Pourquoi ne lui avait-on pas appris avec le reste ? Elle ressentait le froid de la nuit tombante qui piquait sa peau brûlante. Plus loin, dans un arbre aux branches protectrices, une chouette hulula comme un dernier salut.
Elle ne pouvait pas lui répondre, elle n’était plus capable de parler. C’est le moment que choisit ce qui n’était jusqu’alors qu’une voix pour devenir une brume puis une ombre et enfin un corps. La voix souriait cette fois, un sourire en coin à vous glacer le sang.
- Que tu le veilles où non jeune princesse, ton heure est venue. Il en est ainsi.
On ne voyait de la voix et de son visage que ses yeux clairs et sa peau bronzée, le reste de son visage était caché dans les plis de sa large capuche. Il portait un pantalon de cuir comme ceux des chasseurs, mais aucun couteau ne pendait à sa ceinture. Il mit un genou à terre tout contre le corps inanimé de la jeune elfe. Celle-ci ne frémit même pas, son corps se tendit juste un instant, le temps de laisser sortir son dernier soupir. Sa lumière venait de s’éteindre, petite chandelle soufflée par le vent.
- Voilà, personne ne peut lutter contre son destin. N’en suis-je pas le représentant ? Lança-t-il au ciel une main sur le cœur d’une façon théâtrale. Ou peut-être le représentant d’autre chose…
Il avait à nouveau son sourire glacial, rictus d’une joie que lui seule pouvait connaître. Il ferma les yeux un instant pour mieux profiter de ce moment et inspira profondément.
- Je suis le représentant des méandres les plus profonds, des recoins les plus secrets de la vie des mortels. Tous doivent passer devant moi. Car après tout, je ne suis pas que le destin, je n’en suis qu’une partie… Le coté le plus sombre.
Il ricana brièvement avant de lever la main droite paume vers le ciel. Puis il ferma brusquement sa main l’assortissant d’un mot de pouvoir, souffle secret.
En quelques secondes une longue faux apparue, son manche noire s’enfonçant dans la terre près du corps sans vie.
- Et maintenant jeune âme, j’ai faim et vous allez me nourrir !
La lame brillante s’abattit d’un mouvement habile de poignet et traversa le corps de la princesse. Aucun sang n’apparu, aucune éclaboussure ne se porta sur le visage de l’homme de plus en plus souriant. Seule une vapeur fantomatique s’éleva dans une lenteur voulue. La faisant danser entre ses doigts couverts de gants noirs, l’homme s’en enveloppa comme un manteau avant de fermer les yeux et de l’aspirer en lui, comme si les vapeurs n’étaient qu’un parfum qu’on inhale pour en apprécier les saveurs subtiles. Il poussa un léger gémissement de plaisir bouche ouverte vers le ciel. Puis enfin, satisfait, reporta son regard brillant sur le corps sans éclat et déjà refroidit.
- Adieu demoiselle. Ou peut-être bienvenue ?
Il se releva lentement et fit disparaître sa faux d’un autre mouvement de poignet. La nuit promettait d’être belle et il ne semblait pas pressé. Son regard se portant une dernière fois sur le corps il lui offrit dans un secret bien gardé :
- Nous avons parlé destin, mais au final, le destin n’est-il pas un allier de la mort ? Son plus fidèle sujet ? Où vous êtes maintenant, vous en avez la réponse…
Sans plus s’étendre sur le sujet ni rester en cet endroit, il reprit sa route, discret comme une ombre, disparaissant rapidement sans laisser de trace derrière une bute verdoyante grisée par la nuit.