Georges Feydeau - Le dindon - texte intégral

In Libro Veritas

Le dindon

Par Georges Feydeau

Oeuvre du domaine public.

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Table des matières
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Scène III

Armandine, Rédillon.

RÉDILLON, de la porte. - Bonjour !

ARMANDINE. - Vous !

RÉDILLON. - Moi.

Il descend et pose son chapeau sur la cheminée.

ARMANDINE. - Ah ! ben vrai !... Vous savez ! ça ! eh ! bien ! vrai !

RÉDILLON. - Voilà comme je suis, moi !

ARMANDINE. - Et ça va bien depuis l’autre fois ?

RÉDILLON. - Très bien ! Vous permettez ?

ARMANDINE. - Quoi ?

Rédillon contracte sa bouche en rond pour lui montrer qu’il veut l’embrasser.

ARMANDINE. - Oui ! oui !

Ils s’embrassent sur les lèvres.

RÉDILLON. - C’est bon !

ARMANDINE. - Tu m’aimes donc ?

RÉDILLON. - Je t’adore !

ARMANDINE. - T’es pas long !... Comment que tu t’appelles ?

RÉDILLON. - Ernest !
ARMANDINE. - Ernest quoi ? T’as bien un autre nom ? Ton père t’a pas reconnu ?

RÉDILLON. - Si, si, si ! Rédillon !

ARMANDINE. - C’est bête ce nom-là !

RÉDILLON. - Il y a si longtemps qu’on le porte dans ma famille.

ARMANDINE. - D’ailleurs, ce n’est pas le nom qui fait l’homme, n’est-ce pas ? Regarde-moi. Tu es joli, tu sais ! (Rédillon fait une moue.) Tu ne sais pas ce que je trouve ?

RÉDILLON. - Non !

ARMANDINE. - Tu ressembles à mon amant !

RÉDILLON. - Ah !

ARMANDINE. - On ne te l’a jamais dit ?

RÉDILLON. - Non ! Qu’est-ce que c’est que ton amant ?

ARMANDINE, le repoussant. - Comment ce que c’est que mon amant ! mais c’est un type très chic, tu sais !... C’est le baron Schmitz-Mayer.

Elle va s’asseoir sur le canapé.

RÉDILLON. - C’est un juif ?

Il s’assied.

ARMANDINE. - Oui, mais il n’a pas été baptisé !... C’est le Schmitz-Mayer qui monte en steeple ; oh ! tu ne connais que lui. C’est lui qui a gagné tant d’argent dans cette émission, comment donc... Tu sais bien, les journaux en ont parlé ! Ça ne vaut plus un clou aujourd’hui.
RÉDILLON. - Il y en a tant.

ARMANDINE. - Oh ! mais si ! Tiens, c’est sa soeur qui a épousé le duc...

RÉDILLON. - Non, mais dis donc, je ne suis pas venu ici pour entendre la généalogie de ton amant !

ARMANDINE. - Le pauvre garçon !... Il fait ses vingt-huit jours en ce moment, c’est pour cela qu’il n’est pas là.

RÉDILLON. Eh ! bien ! tant mieux !... À la caserne ! À la caserne ! (Se levant.) Ma petite Armandine !

ARMANDINE. - Quoi ?

Rédillon tend ses lèvres comme précédemment.

ARMANDINE, se levant. - Ah ! (Elle l’embrasse longuement.) Tu sais, j’ai vu tout de suite que tu me faisais de l’oeil, hier, au théâtre !

RÉDILLON. - Oui-dà !

ARMANDINE. - C’était Pluplu qui était avec toi dans la loge ?

RÉDILLON. - Oui. Tu la connais ?

ARMANDINE. - Oh ! je la connais ! Comme elle me connaît ! de vue ! C’est une femme chic ! C’est même ça qui m’a donné envie de toi. (Descendant à gauche.) Sans ça, j’aurais pas répondu à tes oeillades, parce que tu sais, quand je ne connais pas les gens, moi, d’habitude...
RÉDILLON. - Aha ?

ARMANDINE. - Mais qu’est-ce que tu veux ! le monsieur d’une femme chic, il n’y a pas... C’est stimulant !... C’est pour ça que je t’ai fait passer ma carte par l’ouvreuse pendant l’entr’acte.

RÉDILLON. - Oui-dà ! alors, c’est à Pluplu que je dois...

ARMANDINE. - Ne va pas lui dire tout ça au moins ! Si nous devons...

RÉDILLON. - T’es bête !

ARMANDINE. - Ah ! non, ou alors il n’y a rien de fait... parce que tu sais, je ne voulais pas lui faire une saleté.

Elle remonte à la cheminée.

RÉDILLON, la suivant. - Mais sois donc tranquille !... T’es rudement bien faite, tu sais... C’est à toi tout ça ?

ARMANDINE. - Mais dame ! à qui veux-tu que ce soit ?

RÉDILLON, la prenant dans ses bras. - Mais... à moi !...

Il l’embrasse.

ARMANDINE. - Aha ! gourmand !... mais tu me le rendras ?

RÉDILLON. - Naturellement.

ARMANDINE. - Ah ! oui, parce que... qui qui ne serait pas content ? C’est Schmitz-Mayer !
RÉDILLON, la quittant et descendant. - Ah ! zut ! alors ! Si tu ne me parlais pas tout le temps de ton Schmitz-Mayer !

ARMANDINE, descendant. - Ah ! ce qu’il m’aime, lui !... Il est drôle ! Tu ne sais pas ce qu’il me dit toujours : « Je t’aime parce que tu es bête ! » N’est-ce pas que je ne suis pas bête ?

RÉDILLON. - Mais non, tu n’es pas bête ! Ouh ! ma petite Armandine...

Ils s’embrassent.

ARMANDINE. - Ouh ! mon petit... Comment donc déjà ?...

RÉDILLON. - Ernest !

ARMANDINE. - Mon petit Ernest !

RÉDILLON, s’asseyant à gauche et l’attirant sur ses genoux. - Tiens ! viens sur mes genoux !

ARMANDINE. - Oh ! déjà !

RÉDILLON. - Oui, déjà !... Oh ! Lucienne ! Ma Lucienne !...

ARMANDINE, sur ses genoux. - Comment Lucienne ! Je ne m’appelle pas Lucienne ! Je m’appelle Armandine !

RÉDILLON, toujours en extase. - Non, Lucienne ! Laisse-moi t’appeler Lucienne ! Qu’est-ce que ça te fait, j’aime mieux ce nom-là ! Ah ! Lucienne !
ARMANDINE. - Que tu es drôle !... Tiens, ça me rappelle une fois...

RÉDILLON, même jeu. - Non, ça ne te rappelle rien ! Tais-toi, ne parle pas ! et embrasse-moi ! Lucienne ! ma Lucienne... Est-ce toi ! Est-ce bien toi !...

ARMANDINE. - Mais non !

RÉDILLON. - Mais tais-toi donc ! Je ne te demande pas de me répondre ! Ah ! dis-moi que c’est toi...

On frappe à la porte.

ARMANDINE. - Qui est là ?

RÉDILLON, parlant sur la voix qui vient au fond, de façon à empêcher d’entendre. - Oh ! Lucienne ! ma Lucienne !...

ARMANDINE, à Rédillon. - Mais tais-toi donc aussi ! Il n’y a pas moyen d’entendre. (Dans la direction de la porte.) Qui est là ?

VOIX DE VICTOR. - Victor, madame, le chasseur.

ARMANDINE. - Ah ! c’est toi ! Entre !

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