In Libro Veritas

Hamlet

Par William Shakespeare

Oeuvre du domaine public.

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Table des matières
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SCENE IV

La chambre de la Reine.


Entrent la Reine et Polonius.


POLONIUS. - Il va venir à l'instant. Grondez-le à fond, voyez-vous ! Dites-lui que ses escapades ont été trop loin pour qu'on les supporte, et que Votre Grâce s'est interposée entre lui et une chaude colère. Je m'impose silence dès à présent. Je vous en prie, menez-le rondement.

HAMLET, derrière le théâtre. - Mère ! fière ! mère !.

LA REINE. - Je vous le promets. Confiez-vous à moi.
Eloignez-vous : je l'entends venir. (Polonius se cache.)

Entre Hamlet.

HAMLET. - Me voici, mère ! De quoi s'agit-il ?.

LA REINE. - Hamlet, tu as gravement offensé ton père.

HAMLET. - Mère, vous avez gravement offensé mon père.

LA REINE. - Allons, allons ! votre réponse est le langage d'un extravagant.

HAMLET. - Tenez, tenez ! votre question est le langage d'une coupable.
LA REINE. - Eh bien ! Qu'est-ce à dire, Hamlet ?.

HAMLET. - Que me voulez-vous ?.

LA REINE. - Avez-vous oublié qui je suis ?.

HAMLET. - Non, sur la sainte croix ! non. Vous êtes la reine, la femme du frère de votre mari ; et, plût à Dieu qu'il en fût autrement ! Vous êtes ma mère.

LA REINE. - Eh bien ! je vais vous envoyer des gens qui sauront vous parler.

HAMLET. - Allons, allons ! asseyez-vous ; vous ne bougerez pas, vous ne sortirez pas, que je ne vous aie présenté un miroir où vous puissiez voir la partie la plus intime de vous-même.

LA REINE. - Que veux-tu faire ?. Veux-tu m'assassiner ?. Au secours ! au secours ! holà !.

POLONIUS, derrière la tapisserie. - Quoi donc ?. Holà ! au secours !.

HAMLET, dégainant. - Tiens ! un rat ! (Il donne un coup d'épée dans la tapisserie.) Mort ! Un ducat, qu'il est mort !.

POLONIUS, derrière la tapisserie. - Oh ! je suis tué. (Il tombe, et meurt. ).
LA REINE. - ô mon Dieu, qu'as-tu fait ?.

HAMLET. - Ma foi ! je ne sais pas. Est-ce le roi ?. (Il soulève la tapisserie, et traîne le corps de Polonius.)

LA REINE. - Oh ! quelle action insensée et sanglante !.

HAMLET. - Une action sanglante ! presque aussi mauvaise, ma bonne mère, que de tuer un roi et d'épouser son frère.

LA REINE. - Que de tuer un roi ?.

HAMLET. - Oui, madame, ce sont mes paroles. (A Polonius.) Toi, misérable impudent, indiscret imbécile, adieu ! Je t'ai pris pour un plus grand que toi ; subis ton sort. Tu sais maintenant que l'excès de zèle a son danger. (A sa mère.) Cessez de vous tordre les mains ! Silence ! Asseyez-vous, que je vous torde le coeur ! Oui, j'y parviendrai, s'il n'est pas d'une étoffe impénétrable ; si l'habitude du crime ne l'a pas fait de bronze et rendu inaccessible au sentiment.

LA REINE. - Qu'ai-je fait, pour que ta langue me flagelle de ce bruit si rude ?.

HAMLET. - Une action qui flétrit la rougeur et la grâce de la pudeur, qui traite la vertu d'hypocrite, qui enlève la rose au front pur de l'amour innocent et y fait une plaie, qui rend les voeux du mariage aussi faux que les serments du .joueur ! Oh ! une action qui du corps du contrat arrache l'esprit, et fait de la religion la plus douce une rapsodie de mots. La face du ciel en flamboie, et la terre, cette masse solide et compacte, prenant un aspect sinistre comme à l'approche du jugement, .a l'âme malade de cette action.

LA REINE. - Hélas ! quelle est l'action qui gronde si fort dans cet exorde foudroyant ?.

HAMLET. - Regardez cette peinture-ci, et celle-là. Ce sont les portraits des deux frères. Voyez quelle grâce respirait sur ce visage ! les boucles d'Hypérion ! le front de Jupiter lui-même ! l'oeil pareil à celui de Mars pour la menace ou le commandement ! l'attitude comme celle du héraut Mercure, quand il vient de se poser sur une colline à fleur de ciel ! Un ensemble, une forme, vraiment, où' chaque dieu semblait avoir mis son sceau, pour donner au monde le type de l'homme ! c'était votre mari. Regardez maintenant, à côté ; c'est votre mari : mauvais grain gâté, fratricide du bon grain. Avez-vous des yeux ?. Avez-vous pu renoncer à vivre sur ce sommet splendide pour vous vautrer dans ce marais ?. Ah ! avez-vous des yeux ?. Vous ne pouvez pas appeler cela de l'amour ; car, à votre âge, le sang le plus ardent s'apprivoise, devient humble, et suit la raison. (Montrant les deux tableaux.) Et quel être raisonnable voudrait passer de ceci à ceci ?. Vous êtes sans doute douée de perception ; autrement vous ne seriez pas douée de mouvement : mais sans doute la perception est paralysée en vous : car la folie ne ferait pas une pareille erreur ; la perception ne s'asservit pas au délire à ce point ; elle garde assez de discernement pour remarquer une telle différence. Quel diable vous a ainsi attrapée à colin-maillard ?. La vue sans le toucher, le toucher sans la vue, l'ouïe sans les mains et sans les yeux, l'odorat seul, une partie même malade d'un de nos sens, ne serait pas à ce point stupide. ô honte ! où est ta rougeur ?. Enfer rebelle, si tu peux te mutiner ainsi dans les os d'une matrone, la vertu ne sera plus pour la jeunesse brûlante qu'une cire toujours fusible à sa flamme. Qu'on ne proclame plus le déshonneur de quiconque est emporté par une passion ardente, puisque les frimas eux-mêmes prennent feu si vivement et que la raison prostitue le désir ! .

LA REINE. - Oh ! ne parle plus, Hamlet. Tu tournes mes regards au fond de mon âme ; et j'y vois des taches si noires et si tenaces que rien ne peut les effacer.

HAMLET. - Et tout cela, pour vivre dans la sueur fétide d'un lit immonde, dans une étuve d'impureté, mielleuse, et faisant l'amour sur un sale fumier !.

LA REINE. - Oh ! ne me parle plus : ces paroles m'entrent dans l'oreille comme autant de poignards ; assez, mon doux Hamlet !

HAMLET. - Un meurtrier ! un scélérat ! un maraud ! dîme vingt fois amoindrie de votre premier seigneur ! un bouffon de roi ! un coupe-bourse de l'empire et du pouvoir, qui a volé sur une planche le précieux diadème et l'a mis dans sa poche !.
LA REINE. - Assez !.

Entre le spectre.

HAMLET. - Un roi de chiffons et de tréteaux !... Sauvez-moi et couvrez-moi de vos ailes, vous, célestes gardes ! (Au spectre.) Que voulez-vous, gracieuse figure ?.

LA REINE. - Hélas ! il est fou !

HAMLET. - Ne venez-vous pas gronder votre fils tardif de différer, en laissant périmer le temps et la passion, l'importante exécution de vos ordres redoutés ?. Oh ! dites !.

LE SPECTRE. - N'oublie pas : cette visitation n'a pour but que d'aiguiser ta volonté presque émoussée. Mais regarde ! la stupeur accable ta mère. Oh ! interpose-toi dans cette lutte entre elle et son âme ! Plus le corps est faible, plus la pensée agit fortement. Parle-lui, Hamlet.

HAMLET. - Qu'avez-vous, madame ?.

LA REINE. - Hélas ! qu'avez-vous vous-même ?. Pourquoi vos yeux sont-ils fixés dans le vide, et échangez-vous des paroles avec l'air impalpable ?. Vos esprits regardent avec effarement par vos yeux ; et, comme des soldats réveillés par l'alarme, vos cheveux, excroissances animées, se lèvent de leur lit et se dressent. ô mon gentil fils, jette sur la flamme brûlante de ta fureur quelques froides gouttes de patience. Que regardez-vous ?.
HAMLET. - Lui ! lui ! Regardez comme sa lueur est pâle ! Une pareille forme, prêchant une pareille cause à des pierres, les rendrait sensibles. (Au spectre.) Ne me regardez pas, de peur que l'attendrissement ne change ma résolution opiniâtre. L'acte que j'ai à faire perdrait sa vraie couleur : celle du sang, pour celle des larmes.

LA REINE. - A qui dites-vous ceci ?.

HAMLET. - Ne voyez-vous rien là ?.

LA REINE. - Rien du tout ; et pourtant je vois tout ce qui est ici.

HAMLET. - N'avez-vous rien entendu ?.

LA REINE. - Non, rien que nos propres paroles.

HAMLET. - Tenez, regardez, là ! Voyez comme il se dérobe. Mon père, vêtu comme de son vivant ! Regardez, le voilà justement qui franchit le portail. (Sort le spectre.).

LA REINE. - Tout cela est forgé par votre cerveau : le délire a le don de ces créations fantastiques.

HAMLET. - Le délire ! Mon pouls, comme le vôtre, bat avec calme et fait sa musique de santé. Ce n'est point une folie que j'ai proférée. Voulez-vous en faire l'épreuve : je vais tout vous redire. Un fou n'aurait pas cette mémoire.
Mère, au nom de la grâce, ne versez pas en votre âme le baume de cette illusion que c'est ma folie qui parle, et non votre faute ; vous ne feriez que fermer et cicatriser l'ulcère, tandis que le mal impur vous minerait toute intérieurement de son infection invisible. Confessez-vous au ciel ; repentez-vous du passé ; prévenez l'avenir, et ne couvrez pas les mauvaises herbes d'un fumier qui les rendra plus vigoureuses. Pardonne-moi ces paroles, à ma vertu ! car, au milieu d'un monde devenu poussif à force d'engraisser, il faut que la vertu même demande pardon au vice, il faut qu'elle implore à genoux la grâce de lui faire du bien.

LA REINE. - ô Hamlet ! tu m'as brisé le coeur en deux.

HAMLET. - Oh ! rejetez-en la mauvaise moitié, et vivez, purifiée, avec l'autre. Bonne nuit ! mais n'allez, pas au lit de mon oncle. Affectez la vertu, si vous ne l'avez pas.
L'habitude, ce monstre qui dévore tout sentiment, ce démon familier, est un ange en ceci que, pour la pratique des belles et bonnes actions, elle nous donne aussi un froc, une livrée facile à mettre. Abstenez-vous cette nuit : cela rendra un peu plus aisée l'abstinence prochaine. La suivante sera plus aisée encore ; car l'usage peut presque changer l'empreinte de la nature ; il peut dompter le démon, ou le rejeter avec une merveilleuse puissance.
Encore une fois, bonne nuit ! Et quand vous désirerez pour vous la bénédiction du ciel, je vous demanderai la vôtre.
(Montrant Polonius.) Quant à ce seigneur, j'ai du repentir ; mais les cieux ont voulu nous punir tous deux, lui par moi, moi par lui, en me forçant à être leur ministre et leur fléau.
Je me charge de lui, et je suis prêt à répondre de la mort que je lui ai donnée. Allons, bonne nuit, encore ! Il faut que je sois cruel, rien que pour être humain. Commencement douloureux ! Le pire est encore à venir. Encore un mot, bonne dame !.

LA REINE. - Que dois-je faire ?.

HAMLET. - Rien, absolument rien de ce que je vous ai dit. Que le roi, tout gonflé, vous attire de nouveau au lit ; qu'il vous pince tendrement la joue ; qu'il vous appelle sa souris ; et que, pour une paire de baisers fétides, ou en vous chatouillant le cou de ses doigts damnés, il vous amène à lui révéler toute cette affaire, à lui dire que ma folie n'est pas réelle, qu'elle n'est qu'une ruse ! Il sera bon que vous le lui appreniez. Car une femme, qui n'est qu'une reine, belle, sensée, sage, pourrait-elle cacher à ce crapaud, à cette chauve-souris, à ce matou, d'aussi précieux secrets ?. Qui le pourrait ?. Non ! En dépit du bon sens et de la discrétion, ouvrez la cage sur le toit de la maison, pour que les oiseaux s'envolent ; et vous, comme le fameux singe, pour en faire l'expérience, glissez-vous dans la cage, et cassez-vous le cou en tombant.

LA REINE. - Sois sûr que, si les mots sont faits de souffle, et si le souffle est fait de vie, je n'ai pas de vie pour souffler mot de ce que tu m'as dit.

HAMLET. - il faut que je parte pour l'Angleterre. Vous le savez ?.
LA REINE. - Hélas ! je l'avais oublié : c'est décidé.

HAMLET, à part. - il y a des lettres cachetées, et mes deux condisciples, auxquels je me fie comme à des vipères prêtes à mordre, portent les dépêches ; ce sont eux qui doivent me frayer le chemin et m'attirer au guet-apens.
Laissons faire : c'est un plaisir de faire sauter l'ingénieur avec son propre pétard : j'aurai du malheur si je ne parviens pas à creuser d'une toise au-dessous de leur mine, et à les lancer dans la lune. Oh ! ce sera charmant de voir ma contre-mine rencontrer tout droit leur projet. (Montrant Polonius.) Commençons nos paquets par cet homme, et fourrons ses entrailles dans la chambre voisine. Mère, bonne nuit ! Vraiment ce conseiller est maintenant bien tranquille, bien discret, bien grave, lui qui, vivant, était un drôle si niais et si bavard. Allons, monsieur, finissons-en avec vous. Bonne nuit, ma mère ! (La Reine sort d'un côté ; Hamlet, d'un autre, en traînant le corps de Polonius.).

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