SCENE II
La grand-salle du château.
Entrent Hamlet et plusieurs comédiens.
HAMLET. - Dites, je vous prie, cette tirade comme je l'ai prononcée devant vous, d'une voix naturelle ; mais si vous la braillez, comme font beaucoup de nos acteurs, j'aimerais autant faire dire mes vers par le crieur de la ville. Ne sciez pas trop l'air ainsi, avec votre bras ; mais usez de tout sobrement ; car, au milieu même du torrent, de la tempête, et, je pourrais dire, du tourbillon de la passion, vous devez avoir et conserver assez de modération pour pouvoir la calmer. Oh ! cela me blesse jusque dans l'âme, d'entendre un robuste gaillard, à perruque échevelée, mettre une passion en lambeaux, voire même en haillons, et tendre les oreilles de la galerie qui généralement n'apprécie qu'une pantomime incompréhensible et le bruit. Je voudrais faire fouetter ce gaillard-là qui charge ainsi Termagant et outre Hérode Hérode ! Evitez cela, je vous prie.
PREMIER COMÉDIEN. - Je le promets à Votre Honneur.
HAMLET. - Ne soyez pas non plus trop apprivoisé ; mais que votre propre discernement soit votre guide ! Mettez l'action d'accord avec la parole, la parole d'accord avec l'action, en vous appliquant spécialement à ne jamais violer la nature ; car toute exagération s'écarte du but du théâtre qui, dès l'origine comme aujourd'hui, a eu et a encore pour objet d'être le miroir de la nature, de montrer à la vertu ses propres traits, à l'infamie sa propre image, et au temps même sa forme et ses traits dans la personnification du passé. Maintenant, si l'expression est exagérée ou affaiblie, elle aura beau faire rire l'ignorant, elle blessera à coup sûr l'homme judicieux dont la critique a, vous devez en convenir, plus de poids que celle d'une salle entière. Oh ! j'ai vu jouer des acteurs, j'en ai entendu louer hautement, pour ne pas dire sacrilègement, qui n'avaient ni l'accent, ni la tournure d'un chrétien, d'un païen, d'un homme ! Ils s'enflaient et hurlaient de telle façon que je les ai toujours crus enfantés par des journaliers de la nature qui, voulant faire des hommes, les avaient manqués et avaient produit une abominable contrefaçon de l'humanité.
PREMIER COMÉDIEN. - J'espère que nous avons réformé cela passablement chez nous.
HAMLET. - Oh ! réformez-le tout à fait. Et que ceux qui jouent les clowns ne disent rien en dehors de leur rôle ! car il en est qui se mettent à rire d'eux-mêmes pour faire rire un certain nombre de spectateurs ineptes, au moment même où il faudrait remarquer quelque situation essentielle de la pièce. Cela est indigne, et montre la plus pitoyable prétention chez le clown dont c'est l'usage. Allez vous préparer. (Sortent les comédiens.)
Entrent Polonius, Rosencrantz et Guildenstem.
HAMLET, à Polonius. - Eh bien ! Monseigneur le roi entendra-t-il ce chef-d'oeuvre ?.
POLONIUS. - Oui. La reine aussi ( et cela, tout de suite.
HAMLET. - Dites aux acteurs de se dépêcher. (Sort Polonius. A Rosencrantz et à Guildenstem.) Voudriez-vous tous deux presser leurs préparatifs ?.
ROSENCRANTZ et GUILDENSTERN. - Oui, monseigneur.
(Sortent Rosencrantz et Guildenstem.)
HAMLET. - Holà ! Horatio !. Entre Horatio.
HORATIO. - Me voici, mon doux seigneur, à vos ordres.
HAMLET. - De tous ceux avec qui j'ai jamais été en rapport, Horatio, tu es par excellence l'homme juste.
HORATIO. - Oh ! mon cher seigneur !
HAMLET. - Non, ne crois pas que je te flatte. Car quel avantage puis-je espérer de toi qui n'as d'autre revenu que ta bonne humeur pour te nourrir et t'habiller ?. A quoi bon flatter le pauvre ?. Non. Qu'une langue mielleuse lèche la pompe stupide ; que les charnières fécondes du genou se ploient là où il peut y avoir profit à flagorner ! Entends-tu ?.
Depuis que mon âme tendre a été maîtresse de son choix et a pu distinguer entre les hommes, sa prédilection t'a marqué de son sceau ; car tu as toujours été un homme qui sait tout souffrir comme s'il ne souffrait pas ; un homme que les rebuffades et les faveurs de la fortune ont trouvé également reconnaissant. Bienheureux ceux chez qui le tempérament et le jugement sont si bien d'accord !
Ils ne sont pas sous les doigts de la fortune une flûte qui sonne par le trou qu'elle veut. Donnez-moi l'homme qui n'est pas l'esclave de la passion, et je le porterai dans le fond de mon coeur, oui, dans le coeur de mon coeur, comme toi... Assez sur ce point ! On joue ce soir devant le roi une pièce dont une scène rappelle beaucoup les détails que je t'ai dits sur la mort de mon père. Je t'en prie ! quand tu verras cet acte-là en train, observe mon oncle avec toute la concentration de ton âme. Si son crime occulte ne s'échappe pas en un seul cri de sa tanière, ce que nous avons vu n'est qu'un spectre infernal, et mes imaginations sont aussi noires que l'enclume de Vulcain. Suis-le avec une attention profonde. Quant à moi, je riverai mes yeux à son visage. Et, après, nous joindrons nos deux jugements pour prononcer.sur ce qu'il aura laissé voir.
HORATIO. - C'est bien, monseigneur. Si, pendant la représentation, il me dérobe un seul mouvement, et s'il échappe à mes recherches, que je sois responsable du vol !
HAMLET. - Les voici qui viennent voir la pièce. Il faut que j'aie l'air de flâner. (A Horatio.) Allez prendre place.
(Marche danoise. Fanfares.) ...
Entrent le Roi, la Reine, Polonius, Ophélia, Rosencrantz, Guildenstem et autres.
LE ROI. - Comment se porte notre cousin Hamlet ?.
HAMLET. - Parfaitement, ma foi ! Je vis du plat du caméléon : je mange de l'air, et je me bourre de promesses. Vous ne pourriez pas nourrir ainsi des chapons.
LE ROI. - Cette réponse ne s'adresse pas à moi, Hamlet ! Je ne suis pour rien dans vos paroles !
HAMLET. - Ni moi non plus, je n'y suis plus pour rien.
(A Polonius.) Monseigneur, vous jouâtes jadis à l'Université, m'avez-vous dit ?.
POLONIUS. - Oui, monseigneur ; et je passais pour bon acteur.
HAMLET. - Et que jouâtes-vous ?.
POLONIUS. - Je jouai Jules César. Je fus tué au Capitole ; Brutus me tua.
HAMLET. - C'était un acte de brute de tuer un veau si capital... Les acteurs sont-ils prêts ?.
ROSENCRANTZ. - Oui, monseigneur. ils attendent votre bon plaisir.
LA REINE. - Venez ici, mon cher Hamlet, asseyez-vous auprès de moi.
HAMLET. - Non, ma bonne mère. (Montrant Ophélia.) Voici un métal plus attractif.
POLONIUS, au Roi. - Oh ! oh ! remarquez-vous cela ?.
HAMLET, se couchant aux pieds d'ophélia. - Madame, m'étendrai-je entre vos genoux ?.
OPHÉLIA. - Non, monseigneur.
HAMLET. - Je veux dire la tête sur vos genoux.
OPHÉLIA. - Oui, monseigneur.
HAMLET. - Pensez-vous que j'eusse dans l'idée des choses grossières ?.
OPHÉLIA. - Je ne pense rien, monseigneur.
HAMLET. - C'est une idée naturelle de s'étendre entre les jambes d'une fille.
OPHÉLIA. - Quoi, monseigneur ?.
HAMLET. - Rien.
OPHÉLIA. - Vous êtes gai, monseigneur.
HAMLET. - Qui ?. moi ?.
OPHÉLIA. - Oui, monseigneur.
HAMLET. - Oh ! je ne suis que votre baladin. Qu'a un homme de mieux à faire que d'être gai ?. Tenez ! regardez comme ma mère a l'air joyeux, et il n'y a que deux heures que mon père est mort.
OPHÉLIA. - Mais non, monseigneur : il y a deux fois deux mois.
HAMLET. - Si longtemps ?. Oh ! alors que le diable se mette en noir ! Pour moi, je veux porter des vêtements de zibeline. ô ciel ! mort depuis deux mois, et pas encore oublié ! Alors il y a espoir que la mémoire d'un grand homme lui survive six mois. Mais pour cela, par Notre-dame ! il faut qu'il bâtisse force églises. Sans quoi, il subira l'oubli comme le cheval de bois dont vous savez l'épitaphe : Hélas ! Hélas ! le cheval de bois est oublié.
Les trompettes sonnent. La pantomime commence.
Un Roi et une Reine entrent : l'air fort amoureux, ils se tiennent embrassés. La Reine s'agenouille et fait au Roi force gestes de protestations. Il la relève et penche sa tête sur son cou, puis s'étend sur un banc couvert de fleurs. Le voyant endormi, elle le quitte. Alors survient un personnage qui lui ôte sa couronne, la baise, verse du poison dans l'oreille du Roi, et sort. La Reine revient, trouve le Roi mort, et donne tous les signes du désespoir. L'empoisonneur, suivi de deux ou trois personnages muets, arrive de nouveau et semble se lamenter avec elle.
Le cadavre est emporté. L'empoisonneur fait sa cour à la Reine en lui offrant des cadeaux. Elle semble quelque temps avoir de la répugnance et du mauvais vouloir, mais elle finit par agréer son amour. Ils sortent.
OPHÉLIA. - Que veut dire ceci, monseigneur ?.
HAMLET. - Parbleu ! c'est une embûche ténébreuse qui veut dire crime.
OPHÉLIA. - Cette pantomime indique probablement le sujet de la pièce.
Entre le Prologue.
HAMLET. - Nous le saurons par ce gaillard-là. Les comédiens ne peuvent garder un secret : ils diront tout.
OPHÉLIA. - Nous dira-t-il ce que signifiait cette pantomime ?.
HAMLET. - Oui, et toutes les pantomimes que vous lui ferez voir. Montrez-lui sans honte n'importe laquelle, il vous l'expliquera sans honte.
OPHÉLIA. - Vous êtes méchant ! vous êtes méchant ! Je veux suivre la pièce.
LE PROLOGUE.
Pour nous et pour notre tragédie, Ici, inclinés devant votre clémence. Nous demandons une attention patiente.
HAMLET. - Est-ce un prologue, ou la devise d'une bague ?.
OPHÉLIA. - C'est bref, monseigneur.
HAMLET. - Comme l'amour d'une femme.
Entrent sur le second théâtre Gonzague et Baptista.
GONZAGUE.
Trente fois le chariot de Phébus a fait le tour Du bassin salé de Neptune et du domaine arrondi de Tellus ; Et trente fois douze lunes ont de leur lumière empruntée Eclairé en ce monde trente fois douze nuits, Depuis que l'amour a joint nos coeurs et l'hyménée nos (mains Par les liens mutuels les plus sacrés.
BAPTISTA.
Puissent le soleil et la lune nous faire compter Autant de fois leur voyage avant que cesse notre amour !
Mais, hélas ! vous êtes depuis quelque temps si malade, Si triste, si changé, Que vous m'inquiétez. Pourtant, tout inquiète que je suis, Vous ne devez pas vous en troubler, Monseigneur ; Car l'anxiété et l'affection d'une femme sont en égale mesure. Ou toutes deux nulles, ou toutes deux extrêmes.
Maintenant, ce qu'est mon amour, vous le savez par (épreuve ; Et mes craintes ont toute l'étendue de mon amour.
Là où l'amour est grand, les moindres appréhensions sont (des craintes ; Là où grandissent les moindres craintes, croissent les grandes amours.
GONZAGUE. Vraiment, amour, il faut que je te quitte, et bientôt. Mes facultés actives se refusent à remplir leurs fonctions.
Toi, tu vivras après moi dans ce monde si beau, Honorée, chérie ; et, peut-être un homme aussi bon Se présentant pour époux, tu...
BATISTA. Oh ! grâce du reste !
Un tel amour dans mon coeur serait trahison ; Que je sois maudite dans un second mari !. Nulle n'épouse le second sans tuer le premier.
HAMLET, à part. - De l'absinthe ! voilà de l'absinthe !
BATISTA. Les motifs qui causent un second mariage Sont des raisons de vil intérêt, et non pas d'amour. Je donne une seconde fois la mort à mon seigneur, Quand un second époux m'embrasse dans mon lit.
GONZAGUE. Je crois bien que vous pensez ce que vous dites là, Mais on brise souvent une détermination.
La résolution n'est que l'esclave de la mémoire, Violemment produite, mais peu viable.
Fruit vert, elle tient à l'arbre ; Mais elle tombe sans qu'on la secoue, dés qu'elle est mûre.
Nous oublions fatalement De nous payer ce que nous nous devons.
Ce que, dans la passion, nous nous proposons à nous-mêmes. La passion finie, cesse d'être une volonté.
Les douleurs et les joies les plus violentes détruisent leurs décrets en se détruisant.
Où la joie a le plus de rires, la douleur a le plus de larmes.
Gaieté s'attriste, et tristesse s'égaie au plus léger accident.
Ce monde n'est pas pour toujours ; et il n'est pas étrange Que nos amours mêmes changent avec nos fortunes.
Car c'est une question encore à décider, Si c'est l'amour qui mène la fortune, ou la fortune, l'amour.
Un grand est-il à bas ?. voyez ! ses courtisans s'envolent ; le pauvre qui s'élève fait des amis de ses ennemis.
Et jusqu'ici l'amour a suivi la fortune ; Car celui qui n'a pas besoin ne manquera jamais d'ami ; Et celui qui, dans la nécessité, veut éprouver un ami vide, le convertit immédiatement en ennemi.
Mais, pour conclure logiquement là où j'ai commencé, Nos volontés et nos destinées courent tellement en sens (contraires, Que nos projets sont toujours renversés.
Nos pensées sont nôtres ; mais leur fin, non pas !
Ainsi, tu crois ne jamais prendre un second mari ; Mais, meure ton premier maître, tes idées mourront avec lui.
BAPTISTA. Que la terre me refuse la nourriture, et le ciel la lumière !
Que la gaieté et le repos me soient interdits nuit et jour !
Que ma foi et mon espérance se changent en désespoir !
Que le plaisir d'un anachorète soit la prison de mon avenir !
Que tous les revers qui pâlissent le visage de la joie Rencontrent mes plus chers projets et les détruisent !
Qu'en ce monde et dans l'autre, une éternelle adversité me (poursuive, Si, une fois veuve, je redeviens épouse !.
HAMLET, à Ophélia. - Si maintenant elle rompt cet engagement-là ! .
GONZAGUE. Voilà un serment profond. Chère, laissez-moi un moment :
Ma tête s'appesantit, et je tromperais volontiers Lés ennuis du jour par le sommeil. (Il s'endort.)
BATISTA. Que le sommeil berce ton cerveau, Et que jamais le malheur ne se mette entre nous deux ! (Elle sort.).
HAMLET, à la Reine. - Madame, comment trouvez-vous cette pièce ?.
LA REINE. - La dame fait trop de protestations, ce me semble.
HAMLET. - Oh ! pourvu qu'elle tienne parole !
LE ROI. - Connaissez-vous le sujet de la pièce ?. Tout y est-il inoffensif ?.
HAMLET. - Oui, oui ! ils font tout cela pour rire ; du poison pour rire ! Rien que d'inoffensif !
LE ROI. - Comment appelez-vous la pièce ?.
HAMLET. - La Souricière. Comment ?. Pardieu ! au figuré. Cette pièce est le tableau d'un meurtre commis à Vienne. Le duc s'appelle Gonzague, sa femme Baptista.
Vous allez voir. C'est une oeuvre infâme ; mais qu'importe ?. Votre Majesté et moi, nous. avons la conscience libre : cela ne nous touche pas. Que les rosses que cela écorche ruent ! nous n'avons pas l'échine entamée.
Entre sur le second théâtre Lucianus.
Celui-ci est un certain Lucianus, neveu du roi.
OPHÉLIA. - Vous remplacez parfaitement le choeur, monseigneur.
HAMLET. - Je pourrais expliquer ce qui se passe entre vous et votre amant, si je voyais remuer vos marionnettes.
OPHÉLIA. - Vous êtes piquant, monseigneur, vous êtes piquant !
HAMLET. - il ne vous en coûterait qu'un cri pour que ma pointe fût émoussée.
OPHÉLIA. - De mieux en pire.
HAMLET. - C'est la désillusion que vous causent tous. les maris... Commence, meurtrier, laisse là tes pitoyables grimaces, et commence. Allons ! Le corbeau croasse : Vengeance !.
LUCIANUS. Noires pensées, bras dispos, drogue prête, heure favorable.
L'occasion complice ; pas une créature qui regarde.
Mixture infecte, extraite de ronces arrachées à minuit, Trois fois flétrie, trois fois empoisonnée par l'imprécation (d'Hécate Que ta magique puissance, que tes propriétés terribles Ravagent immédiatement la santé et la vie !
Il verse le poison dans l'oreille du Roi endormi.
HAMLET. - il l'empoisonne dans le jardin pour lui prendre ses etats. Son nom est Gonzague. L'histoire est véritable et écrite dans le plus pur italien. Vous allez voir tout à l'heure comment le meurtrier obtient l'amour de la femme de Gonzague.
OPHÉLIA. - Le roi se lève.
HAMLET. - Quoi ! effrayé par un feu follet ?.
LA REINE. - Comment se trouve monseigneur ?.
POLONIUS. - Arrêtez la pièce !.
LE ROI. - Qu'on apporte de la lumière ! Sortons.
TOUS. - Des lumières ! des lumières ! des lumières !
(Tous sortent, excepté Hamlet et Horatio.)
HAMLET.
Oui, que le daim blessé fuie et pleure, le cerf épargné folâtre !
Car les uns doivent rire et les autres pleurer.
Ainsi va le monde.
Au cas où la fortune me ferait faux bond, ne me suffirait-il pas, mon cher, d'une scène comme celle-là, avec l'addition d'une forêt de plumes et de deux roses de Provins sur des souliers à crevés, pour être reçu compagnon dans une meute de comédiens ?.
HORATIO. - Oui, à demi-part.
HAMLET. - Oh ! à part entière. Car tu le sais, à Damon chéri, Ce royaume démantelé était à Jupiter lui-même ; et maintenant celui qui y règne Est un vrai, un vrai... Baïoque.
HORATIO. - Vous auriez pu rimer.
HAMLET. - ô mon bon Horatio, je tiendrais mille livres sur la parole du fantôme. As-tu remarqué ?.
HORATIO. - Parfaitement, monseigneur.
HAMLET. - Quand il a été question d'empoisonnement ?.
HORATIO. - Je l'ai parfaitement observé.
HAMLET. - Ah ! Ah !... Allons ! un peu de musique ! Allons ! les flageolets.
Car si le roi n'aime pas la comédie, C'est sans doute qu'il ne l'aime pas, pardi !
Entrent Rosencrantz et Guildenstem.
Allons ! de la musique !.
GUILDENSTERN. - Mon bon seigneur, daignez permettre que je vous dise un mot.
HAMLET. - Toute une histoire, monsieur.
GUILDENSTERN. - Le roi, monsieur...
HAMLET. - Ah ! oui, monsieur, qu'est-il devenu ?.
GUILDENSTERN. - il s'est retiré étrangement indisposé.
HAMLET. - Par la boisson, monsieur ?.
GUILDENSTERN. - Non, monseigneur, parla colère.
HAMLET. - Vous vous seriez montré .plus riche de sagesse en allant en instruire le médecin ; car, pour moi, si j'essayais de le guérir, je le plongerais peut-être dans une plus grande colère.
GUILDENSTERN. - Mon bon seigneur, soumettez vos discours à quelque logique, et ne vous cabrez pas ainsi à ma demande.
HAMLET. - Me voici apprivoisé, monsieur ; parlez.
GUILDENSTERN. - La reine votre mère, dans la profonde affliction de son âme, m'envoie auprès de vous.
HAMLET. - Vous êtes le bienvenu.
GUILDENSTERN. - Non, mon bon seigneur, cette politesse n'est pas de bon aloi. S'il vous plaît de me faire une saine réponse, j'accomplirai l'ordre de votre mère ; sinon, votre pardon et mon retour termineront ma mission.
HAMLET. - Monsieur, je ne puis...
GUILDENSTERN. - Quoi, monseigneur ?.
HAMLET. - Vous faire une saine réponse, mon esprit est malade. Mais, monsieur, pour une réponse telle que je puis la faire, je suis à vos ordres, ou plutôt, comme vous le disiez, à ceux de ma mère. Ainsi, sans plus de paroles, venons au fait : ma mère, dites-vous ?...
ROSENCRANTZ. - Voici ce qu'elle dit : votre conduite l'a frappée d'étonnement et de stupeur.
HAMLET. - ô fils prodigieux, qui peut ainsi étonner sa mère !... Mais cet étonnement de ma mère n'a-t-il pas de suite aux talons ?. Parlez.
ROSENCRANTZ. - Elle demande à vous parler dans son cabinet, avant que vous alliez vous coucher.
HAMLET. - Nous lui obéirons, fût-elle dix fois notre mère. Avez-vous d'autres paroles à échanger avec nous ?.
ROSENCRANTZ. - Monseigneur, il fut un temps où vous m'aimiez.
HAMLET. - Et je vous aime encore, par ces dix doigts filous et voleurs ! .
ROSENCRANTZ. - Mon bon seigneur, quelle est la cause de votre trouble ?. Vous barrez vous-même la porte à votre délivrance, en cachant vos peines à un ami.
HAMLET. - Monsieur, je veux de l'avancement.
ROSENCRANTZ. - Comment est-ce possible, quand la voix du roi lui-même vous appelle à lui succéder en Danemark ?.
HAMLET. - Oui, mais, en attendant, l'herbe pousse, et le proverbe lui-même se moisit quelque peu.
Entrent les acteurs, chacun avec un flageolet.
Ah ! les flageolets ! - Voyons-en un. Maintenant, retirez vous. (Les acteurs sortent. A Rosencrantz et à Guildenstem qui lui font signe.) Pourquoi donc cherchez-vous ma piste, comme si vous vouliez me pousser dans un filet ?.
GUILDENSTERN. - Oh ! Monseigneur, si mon zèle est trop hardi, c'est que mon amour pour vous est trop .sincère.
HAMLET. - Je ne comprends pas bien cela. Voulez-vous jouer de cette flûte ?.
GUILDENSTERN. - Monseigneur, je ne sais pas.
HAMLET. - Je vous en prie.
GUILDENSTERN. - Je ne sais pas, je vous assure.
HAMLET. - Je vous en supplie.
GUILDENSTERN. - J'ignore même comment on en touche, monseigneur.
HAMLET. - C'est aussi facile que de mentir. Promenez les doigts et le pouce sur ces soupapes, soufflez ici avec la bouche ; et cela proférera la plus parfaite musique. Voyez ! voici les trous.
GUILDENSTERN. - Mais je ne puis forcer ces trous à exprimer aucune harmonie. Je n'ai pas ce talent.
HAMLET. - Eh bien ! voyez maintenant quel peu de cas vous faites de moi. Vous voulez jouer de moi, vous voulez avoir l'air de connaître mes trous, vous voulez arracher l'âme de mon secret, vous voulez me faire résonner tout entier, depuis la note la plus basse jusqu'au sommet de la gamme. Et pourtant, ce petit instrument qui est plein de musique, qui a une voix admirable, vous ne pouvez pas le faire parler. Sang-dieu ! croyez-vous qu'il soit plus aisé de jouer de moi que d'une flûte ?. Prenez-moi pour l'instrument que vous voudrez, vous pourrez bien me froisser, mais vous ne saurez jamais jouer de moi.
Entre Polonius.
Dieu vous bénisse, monsieur !
POLONIUS. - Monseigneur, la reine voudrait vous parler, et sur-le-champ.
HAMLET. - Voyez-vous ce nuage là-bas qui a presque la forme d'un chameau ?.
POLONIUS. - Par la messe ! on dirait que c'est un chameau, vraiment.
HAMLET. - Je le prendrais pour une belette.
POLONIUS. - Oui, il est tourné comme une belette.
HAMLET. - Ou comme une baleine.
POLONIUS. - Tout à fait comme une baleine.
HAMLET. - Alors, j'irai trouver ma mère tout à l'heure...
(A part. ) Ils tirent sur ma raison presque à casser la corde...
J'irai tout à l'heure.
POLONIUS. - Je Vais le lui dire. (Polonius sort.)
HAMLET. - Tout à l'heure, c'est facile à dire. Laissez-moi, mes amis. (Sortent Guildenstem, Rosencrantz, Horatio.) .
Voici l'heure propice aux sorcelleries nocturnes, où les tombes bâillent, et où l'enfer lui-même souffle la contagion sur le monde. Maintenant, je pourrais boire du sang tout chaud, et faire une de ces actions amères que le jour tremblerait de regarder. Doucement ! Chez ma mère, maintenant ! ô mon coeur, garde ta nature ; que jamais l'âme de Néron n'entre dans cette ferme poitrine ! Soyons inflexible, mais non dénaturé ; ayons des poignards dans la voix, mais non. à la main. Qu'en cette affaire ma langue et mon âme soient hypocrites ! Quelques menaces qu'il y ait dans mes paroles, ne consens jamais, mon âme, à les sceller de l'action. (Il sort. )
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