Patrick S. VAST - Hambourg, ultime limite - texte intégral

In Libro Veritas

Hambourg, ultime limite

Par Patrick S. VAST

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Table des matières
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Un épais brouillard parfumé de schnaps, enveloppait Hambourg dans une nuit aux nuances bleutées. L’air froid et sec contenait la moiteur qui tentait de s’évader des tavernes où se concentraient mille notes de musiques excitantes.

Jorg marchait presque en titubant dans son jean et son cuir sur les quais, insensible aux sollicitations de péripatéticiennes figées dans l’atmosphère glacée de la nuit qui dérivait vers un matin de coton.

Il était exténué, avait besoin de sa substantifique dose de morbidité latente. Il entra dans une taverne au hasard, par instinct, par feeling.

À l’intérieur, une concentration éthylique l’accueillit, lui coupant le souffle à grand renfort d’exhalations de bière et de vodka frelatée.

Sur une petite scène, avait pris place un groupe de hard-rock qui dégageait autant d’énergie que de sueur chaude : un guitariste, un bassiste, dont les amplis saturés crachotaient un rythme binaire, soutenu par un batteur métronomique. Et à travers sa sono pourrie, tentant de surpasser les clameurs d’un public de paradis artificiels, la chanteuse, une blonde platine cuirassée de noir, hurlait un blues intemporel.
Jorg, le naufragé de la nuit, le naufragé du port et du manque que ses veines communiquaient à son cerveau en pilotage automatique, fut subjugué par elle.

Il resta à la regarder sans l’entendre pendant quelques minutes, mais finalement se décida à descendre au sous-sol, où dans un décor de faïences blanches, des fantômes dégingandés se plantaient des aiguille dans leurs veines atrophiées, au-dessus de lavabos suiffeux.

Jorg acheta de quoi résoudre peut-être son ultime mal-être, dans cette ultime limite qui s’était insidieusement imposée à lui depuis trop longtemps.
L’overdose l’attendait sans doute au carrefour de cette nuit. Mais tandis qu’il croyait sa dernière chance partie dans un compte à rebours inéluctable, il devina une présence près de lui.
C’était la chanteuse qui l’invitait à la suivre. Il se sentit soudain comme flottant au-dessus de la nuit et des limites de l’invraisemblance.

Elle l’amena au-dehors et le fit monter dans une Rolls dont le moteur ronronnait, troublant avec parcimonie le silence qui était retombé sur les berges de l’aurore naissante.
La Rolls roula dans la campagne endormie. Jorg se tenait à l’arrière, à côté de la chanteuse qui lui caressait distraitement la jambe. Jorg ne réagit pas à cette délicate attention, intrigué qu’il était par l’absence de chauffeur pour piloter la Rolls. Mais celle-ci devait connaître le chemin, car elle finit par s’arrêter devant une vaste demeure de style gothique.

Jorg suivit la chanteuse qui l’amena à l’intérieur de la maison tout en dorures et tentures pourpres.

Bientôt, ils prirent place tous deux sur un sofa couvert de soie blanche, dans une pièce à la lumière tamisée.

Très vite, un serviteur en livré apparut en portant un plateau, sur lequel étaient posées deux flûtes de champagne.

Il s’approcha de Jorg et de sa compagne. Celle-ci prit une flûte, et après avoir hésité un instant, Jorg en fit autant.

Le serviteur se retira aussitôt, et Jorg demanda à l’inconnue :
— Au fait, qui es-tu ?

L’inconnue prit un air mystérieux pour répondre :

— Oh, je possède mille noms. En tout cas, sache que je suis sans doute ta dernière nuit.

Jorg grimaça un sourire et but le champagne d’un trait. L’inconnue fit de même, puis brisa la flûte vide par terre.

Cela amusa Jorg qui l’imita aussitôt. Tous deux partirent d’un grand éclat de rire, et lorsqu’ils eurent retrouvé leur calme, la chanteuse enleva son Perfecto.
Elle ne portait rien dessous, et Jorg eut le regard attiré par les deux faux stylisées qui avaient été tatouées à l’encre noire sur chacun de ses seins.

Il se laissa déshabiller par celle qui fut bientôt entièrement nue au-dessus de lui.

Le naufragé de la nuit s’abandonna à un coït qu’il goûta tout d’abord le yeux fermés. Mais instinctivement il les rouvrit, et découvrit alors qu’il était en train de faire l’amour à un squelette grimaçant, dont les os craquaient sinistrement, résonnant comme une rapsodie maléfique.
Il libéra très vite un long, un énorme cri d’horreur et d’orgasme, tandis que les mille soleils qui s’étaient mis à tanguer autour de son esprit, s’éteignirent d’un coup, pour laisser toute son étendue et sa présence à une nuit profonde.

****

Dans leur blouse blanche, les deux urgentistes jetèrent un vague regard au jeune homme très maigre qui reposait maintenant inerte dans son lit d’hôpital.

L’un était petit et rondouillard, et l’autre au contraire très grand et filiforme.

— Bon, on ne peut plus rien pour lui, fit celui-ci.

Son collègues hocha la tête, puis tous deux sortirent de la chambre du mort.

Ils remontèrent alors un long couloir blanc empestant l’éther et la désertion de l’espoir : l’ultime limite des âmes naufragées.


Patrick S. VAST - Mai 2008