In Libro Veritas

La pureté de la guerre

Par boogieplayer

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Table des matières
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Lentement, presque immobile, il posa la couronne de perles et d'émeraudes sur ses cheveux blonds. Du plat de la main il lissa sa tenue officielle de guerre. Tout de blanc vêtu, il s'assura que sa longue cape n'avait pas le moindre faux plis, il voulait être parfait pour la confrontation. Un vent froid soufflait solitaire sur la lande obscure. Une lune, baignée dans une mer de brouillard, attendait l'éternité devant. Les fantassins ne disaient mots, les chevaux des cavaliers n'étaient qu'à peine agités par l'approche de l'heure, les fous de guerre s'impatientaient et les immenses tours, dressées comme des piliers soutenant le ciel, entouraient l'armée.

La reine, dans sa robe blanche, s'approcha de son roi et s'inclina humblement. Puis elle se redressa, cherchant dans son regard triste et bleu une quelconque note de volonté, elle n'y trouva que l'amertume et la mélancolie.
- Nous sommes prêts, votre Majesté.
- N'y a t-il pas moyen d'éviter le combat ? fit le roi, sommes-nous condamnés à donner la mort et la recevoir, sommes-nous maudits jusqu'à la fin des temps à faire la guerre ? A voler le feu qui illumine chaque âme ? Je suis si las.
- Tel est notre destin, votre Majesté.
- Quel est la raison cette bataille ? Pourquoi allons-nous nous battre ? Y a t-il un territoire qui vaille la peine de mourir pour ne pas le voir. Y a t-il un trésor qui soit plus important que des milliers de vies. Y a t-il des peuples qui nous soient tellement inférieurs qu'il faille à tout prix les asservir. Y a t-il seulement un Dieu qui soit assez fou pour nous donner la volonté d'armer nos bras et de transpercer le coeur d'un frère de sang ?
- Je ne sais pas, votre Majesté, que dire ? Jusqu'à présent nous n'avons jamais eu besoin d'une raison. Ils sont nos ennemis, il nous faut les battre.
- Et ensuite ?
- La victoire sera notre. Tous les autres le sauront, auront peur de nous et nos prochaines campagnes seront d'autant plus facile. Mais je sais que vous serez toujours notre raison de vivre, et de mourir.
Il se tourna vers ses troupes sans autres questions. Les brumes se levaient peu à peu. Il put voir sur les six lieues à sa droite et les six lieues à sa gauche, son imposante armée prête à mourir pour lui. A une lieue devant lui, sur une rangée de huit lieues, ses soldats à pied. Puis, se dévoilant au loin, ténébreux, les ennemis mortels. Ils étaient là, à sept et huit lieues du roi, dans leurs armures noires, prêts eux aussi à l'affrontement sans merci.

La bataille se promettait d'être terrible, dévastatrice et d'autant plus destructrice qu'il n'y avait pas d'enjeu. Il n'y aurait pas de prisonniers, pas de graciés et pas de pitié. Le roi regarda les chevaux adverses se cabrer sous la lune, montés par les cavaliers de l'apocalypse, et les tours, plus noires que l'enfer, dardaient leurs créneaux vers les étoiles comme des bêtes hurlantes à la lune. La lande, d'environ huit lieues sur huit, se faisait lentement entourer par les âmes des soldats morts dans d'autres guerres faites dans d'autres lieues. L'heure approchait. Le vent forcît, le froid se fit plus dur et la peur s'éleva au-dessus des collines.

- Il est temps, votre Majesté, fit la reine d'une voix lointaine.
- Comme si la guerre n'attendait que le temps pour paraitre… Il n'est pas une guerre qui ait attendu. Un enfant attend pour naître, une fleur attend pour éclore, le soleil attend pour délivrer la terre de la noirceur de la nuit, un homme attend pour prier mais la mort, elle, n'attend pas. Elle est au-delà du temps, elle a l'éternité pour frapper et meurtrir. Elle n'est que ruines et pleurs.
- Mais la guerre fait des héros, la paix que des païens.
- Nulle guerre ne fait de héros. Elle ne fait que des martyres, des veuves et des cimetières. Elle ne fait que des sépultures, des monuments et des pierres.
- Mais notre cause n'est-elle pas juste ?
- Où la justesse quand le sang coule sur la terre ? Qui peut s'enorgueillir d'avoir répandu la mort ?
- Mais il faut bien défendre le bien.
- Il n'est pas de guerres qui se soient faites pour le bien, quelque fois elle peut se faire contre le mal. Et l'homme qui se bat contre le mal pour le bien n'est pas un guerrier.
- Qu'est-il alors ?
- Un Roi Solitaire.
Il leva son bras droit, poing fermé, fixa l'ennemi et ouvrit sa main. Le premier fantassin avança vers l'avant, les autres répliquèrent lentement, un autre fantassin s'avança à son tour et les autres en firent autant. Le roi envoya son premier cavalier.
Peu à peu, pas à pas, prudemment, les troupes se déployèrent, on envoya d'autres soldats, d'autres chevaux, puis les guerriers fous. Et les premiers combats eurent lieu.
Le premier sang coula d'une armure blanche et le premier soldat tomba. Puis les coups furent rendus à la lettre. Chaque perte était payée au prix fort par l'adversaire. Les armes s'entrechoquaient, les hommes criaient, les chevaux périrent, les guerriers fous fonçaient en avant têtes baissées et les morts tombaient sous les vivants.
La guerre se fit peu à peu plus dure, plus acharnée, le roi prenant peur pour sa vie et décida de se protéger au pied d'une de ses grandes tours, entouré de soldats prêts à se sacrifier pour lui. Il put ainsi voir toute la haine, la violence, la bestialité se déverser sur la lande.
Les corps jonchaient le sol, ceux qui restaient debout marchaient sur ami ou un ennemi pour continuer son oeuvre de mort. Même la lune devint couleur de sang.

Le roi adverse hurlait ses ordres, la noirceur de son habit n'avait d'égale que celle de son âme. Il appela sa reine et lui ordonna de se lancer en avant et d'utiliser tous ses pouvoirs pour vaincre. Devant le regard plus noir que la peur elle ne n'eut d'autre choix que d'obéir. Puis il alla se cacher derrière sa plus haute tour. Il monta au sommet, toisant ainsi tout le
champ de bataille. Il vit les nuages envahir la lande, mais il n'en eut cure, seuls lui importaient les éclairs et la foudre qui jaillissaient des mains de sa reine. Un horrible rictus défigura son visage, il éclata d'un rire sourd et diabolique.

Le roi triste regarda ses vêtements, il ne les trouva plus aussi blanc, ils s'assombrissaient. Il se tourna vers sa reine, elle aussi connaissait les mots divinatoires et magiques. Il n'eut pas besoin de parler. Elle leva ses bras et, disant ses incantations, libéra sa puissance. La puissance que seules les femmes possèdent, celle qui rase les montagnes et assèche les rivières, la puissance de la création.

Ses soldats se sentirent soudainement plus forts, car leur reine les soutenait de sa magie. Et le combat redoubla de violence. Le roi pleura. Pourquoi toute cette énergie au service de la mort ? Car le pouvoir de la magie n'avait pas de limite, toujours plus haut, toujours plus loin. Ne pouvait-elle pas être mise au service du bien et de la paix ? Au lieu de cela elle libérait toute son potentiel à faire la guerre et lorsque viendrait enfin la paix elle n'aurait plus la force, ni la volonté de la libérer.
C'est alors qu'il remarqua la reine ennemie. Belle, troublante, pleine de splendeur et de grâce. Bien qu'elle fût dans l'autre camp il ne put s'empêcher de la dévorer des yeux. Il la regarda, et regarda encore, à s'en brûler les yeux.
Il remarqua toute juste sa reine s'agenouiller près d'un de ses chevaux.
- Oh... ma reine... Râla le cavalier la voix ensanglantée.
- N'aie crainte. Je te vengerais, ce faible soldat ne résistera pas à mes pouvoirs.
- Je vais mourir pour vous... Et seul cela m'importe...
Il ferma pour toujours les yeux sur son monde. La reine se releva, le coeur criant de colère. Libérant d'autres pouvoirs, encore plus forts, plus destructeurs.
Et la mort recueillit encore d'autres âmes dans son royaume.

Dans ses habits noir le roi décida qu'il était temps de lâcher ses tours. Dans un bruit infernal, les roues des tours se mirent à tourner sur leurs axes et elles se mirent en branle. L'ultime bataille allait décider du vainqueur. Il y lança toutes ses forces.

L'autre roi, voyant cela, ne put qu'en faire autant, la violence contre la violence. La mort contre la mort. C'était facile, pas de questions, pas de choix. Faire la guerre était si simple, si facile, plus rapide et tellement plus séduisante que la paix. Il voulait tant stopper toutes ses tueries, mais il savait qu'il était beaucoup, beaucoup plus difficile de faire régner la paix que la guerre. Il lui semblât même que tous préféraient la guerre. Car la guerre occupe, donne un but et permet de se voiler face à l'avenir. La paix, elle, fait peur. Pas d'une peur de la mort ou de la souffrance, mais, la plus terrible de toute, celle de l'inconnue. Il espérait pourtant que cette peur se transformerait un jour en une force invincible qui les mènerait vers un monde meilleur et plus juste. Mais pour cela il fallait un esprit d'abnégation, de tolérance, de respect, de bonté et de justice, c'est à dire de fraternité. Comment faire ? Tous les hommes ne sont pas bons, le mal a prit tant d'esprits que la Vérité n'existe plus.

- Haïr la paix de peur qu'elle ne nous aime, fit le roi perdu face à cette guerre qui rageait sous ses yeux.
Il leva les yeux vers le ciel, en se demandant s'il existait un endroit où les étoiles aimaient la lune en secret. Les rugissements de l'ultime bataille montèrent jusqu'à lui, il baissa le regard. Il vit avec stupeur que le plus gros de ses troupes avaient été littéralement décimées et que la reine adversaire pointait maintenant ses pouvoirs vers la tour où il s'était retranché. Elle dansait, faisant de grandes arabesques avec les bras, virevoltant sur ses jambes gracieuses, ondulant de son corps. Il fut comme hypnotisé. Elle le remarqua.

Elle s'arrêta soudainement, comme surprise par sa beauté, elle fut aussitôt séduite par la tristesse de son regard. Elle n'eut plus le courage de continuer. Elle, presque immortelle, possédant d'infinis pouvoirs, était battue par le regard bleu d'un roi solitaire. Mais son roi, à elle, voulant profiter d'un infime avantage de troupe envoya son dernier cavalier à l'assaut de la tour. Il ordonna à sa reine de se conformer à sa stratégie.
Le roi, sentant sa tour chanceler sous les coups de boutoir du cavalier, s'échappa par l'arrière. Il vit alors avec horreur qu'il ne restait plus que quelques soldats pour le défendre, son armée avait été massacrée. Comme celle de l'ennemi il ne lui restait presque plus rien, mais l'autre avait le bénéfice de l'attaque. Il recula, rameuta ses hommes, tenta d'organiser une défense mais il était bel et bien pris. Tout à coup sa tour s'écroula lourdement au sol, faisant se soulever un épais nuage de poussière. Il appela sa reine en secours, afin qu'elle sauve ce qui pouvait encore l'être.
Elle se précipita, abandonnant son attaque de la défense adverse, et fonça vers son roi.
C'est en arrivant qu'elle réalisa.
- C'est un piège!! Hurla-t-elle.
Un soldat de la noire armée, bien caché jusqu'alors, se jeta sur elle. La lutte fut farouche, mais l'effet de surprise fit son oeuvre. La reine tomba comme un pétale sur un désert d'encre, c'est à peine si elle toucha le sol tant son âme était légère. Son roi se précipitait déjà pour la secourir mais la reine rivale s'interposa fermement. Il était de toute façon trop tard.
Un silence désabusé s'installa sur la lande.

Il n'y eut plus de cris, plus d'armes s'entrechoquant, plus de fureur, il ne restait plus que le roi et ses trois soldats face à la reine et l'homme sur son cheval. Il ordonna à ses hommes de ne rien faire, elle fit reculer le cavalier. Ils restèrent, seuls, face à face sans mots dire. Le vent ne soufflait plus. Il la trouvait tellement belle, elle aurait donné sa vie pour la tristesse de ses yeux. Sans se parler ils se comprirent.
A eux deux ils construiraient un monde de paix et d'harmonie, une ère d'amour et d'amitié, un roi juste et une reine généreuse. Ils bâtiraient un univers d'humanité et de bonté, où les fleurs pousseraient toujours, où la faim, la peur et le mal serraient bannis. Une terre meilleure offerte à tous, partagée entre le faible et le fort, le beau et le laid, le riche et le pauvre, où le rêve côtoierait la réalité. A eux deux ils donneraient tant d'amour que rien ne pourrait plus jamais faire pleurer les étoiles.
Il s'approcha d'elle et dit d'une voix pleine d'espoir.
- Le roi blanc peut il aimer la reine noire ?
Elle ferma les yeux et lança ses mains en avant. Les éclairs de magies jaillirent une dernière fois…

C'est alors que, déchirant le ciel et la nuit, une voix, surgissant du plus haut, dit :
"ECHEC ET MAT, MON AMI"

"EXACT... BIEN JOUÉ"














FIN