Lavillatte Bruno - « Tu sais ce qu'il te dit, Môssieu Astérix ? » - texte intégral

In Libro Veritas

« Tu sais ce qu'il te dit, Môssieu Astérix ? »

Par Lavillatte Bruno

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Table des matières
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III. En guise de conclusion : port du casque obligatoire

Notre attrait pour cet album tient là, dans l’étrange sentiment de la présentation d’un monde qui n’a pas pris, à l’instar d’un plant qui se dessèche et retombe sur terre, dans la terre. Et d’un autre qui a tenu le coup, qui, dans sa mise en danger, s’est protégé et a conservé la clairière dans laquelle il vit à la nuit son propre rassemblement. En termes philosophiques que quelques images inspirent, nous pourrions dire que « le déclin s’accomplit à la fois par l’effondrement du monde marqué par la métaphysique et par la dévastation de la terre, résultat de la métaphysique »[i], annonce significative de notre modernité. À l’image près, nous avons la réplique d’un Gaulois qu’une fumée cachée, qui ne monte même plus, enveloppe, réplique à l’adresse d’un loueur d’immeubles : « Je ne dis pas, mais ces constructions modernes, ce n’est pas solide… »[ii]. Toute la question est là : nous avons déménagé notre monde et n’avons pas pensé à en aménager un autre. Avons déserté l’espace et le lieu pour laisser vide ce dans quoi nous vivons aujourd’hui, à l’oubli près, dans des restes qui ne servent à rien et auxquels notre pensée habite par simple et pure procuration. Par habitude et sans volonté de bâtir. Alors nous répétons, répétons sans cesse depuis. Ce que je fais aussi, là, en habitant outrageusement une bande dessinée qui ne voulait peut-être pas se laisser construire et investir de cette manière. Je m’en fous et contrefous !

[i] Heidegger, Dépassement de la métaphysique, in Essais et conférences, op. cit. p. 82.

[ii] Le domaine des dieux, p. 46, cart. 6.
L’important était d’éviter le commentaire du commentaire par le commentaire d’un commentaire, l’important était de laisser à l’image son perpétuel et simple renvoi à de l’universel, ou prétendu tel, l’important était précisément d’habiter l’icône et de louer des dieux dans un lien et un lieu qui restent à construire. L’important était de voir l’échec en acte. Parce qu’ils bâfrent. Qu’ils bâfrent toujours. Qu’ils bâfrent encore, en fin de leur propre Histoire. En fin d’histoire ! Parce que nous avons depuis notre enfance faim de leurs histoires au cœur desquelles nous rencontrons un peu de  nous-mêmes, de notre arrière-fond d’âme, de notre arrière boutique où quelques restes de ce que nous aurions pu être se mettent en demeure de continuer d’exister.
 
            Leur victoire n’est pas une victoire. Aux allures de fêtes et de bouffes, si amicales fussent-elles, s’allie le tragique même de notre condition : être dans le temps. Et leur résistance n’est pas résistance à ce qu’ils croient être contre eux, mais à ce(ux) qui tentai(ent)t de les arracher à leur condition. La résistance et la victoire des Gaulois ne sont pour rien. Ils « célèbrent une nouvelle victoire »[iii], victoire certes « sur les Romains, une victoire sur le temps qui passe inexorablement »[iv], mais point sur eux-mêmes. La clarté, celle qui pousse au cœur de la forêt, ils l’ont sans cesse assombrie, déséclairée, re-poussée jusqu’aux frontières de leur propre village.

[iii] Ibid., p. 47, cart. 6

[iv] Ibid.
Aux abords de la clairière, ils se sont réjouis de la maîtrise d’une autre technique, puis ont cédé devant un acte qui prenait le temps de voir en face quelque chose se lever. Peur dans la nuit, ils ont eu peur de la nuit et l’aube inversée ne les a pas réveillés. Au contraire ! Laissant une pensée se bâtir - comme une construction métaphysique que seul le druide avait entrevue - les Gaulois l’ont détruite en se l’appropriant. En la niant.
 
            Jeté dans le bâti des dieux, en accord avec celui qui perçoit toujours en trop, l’artiste fut le risqué concret. Fut le mis-en-péril. Assurancetourix, instrument initial de cette démolition, fut à proprement parler le chant du commencement et du départ de ce dé-senchantement : « Oh, dis ! Là, franchement, on exagère ! »[v], pense judicieusement et naïvement peut-être Obélix.
 
            Pour eux, pour ces Gaulois-là, les seuls qui résistent à la puissance de Rome, il y eut une éclaircie possible, mais pas plus ! Arrêtés au seuil d’une pensée métaphysique, ils ne sont jamais, au fond, débarrassés de leur trop grande présence aux choses et à leur monde. Comme le nôtre aujourd’hui, en cette sorte d’aboutissement confusément ressenti. Ni plus ni moins. C’est pourquoi, leur condition est tragique et leur rire perdu dans la nuit de leur forêt. Pas de pensée métaphysique au sens où pas de pensée qui ose le risque et désabrite pour mieux habiter le monde, pas de prise en main du signe qui leur était proposé le temps d’une éclaircie et d’une clairière.

[v] Ibid., p. 39, cart. 9.
Il revient simplement à Panoramix d’avoir osé, mais seulement pour les autres. Rien qui ne soit et ne fut agi autrement, au fond, que par l’expropriation : il faut mettre dehors, expulser, jeter, déménager, et si la collaboration se vit - ce qui est moderne devient antiquité dans le glaive, ce qui est poisseux dans un panier devient poisson dans les mains d’une belle Romaine - elle se vit dans le seul regard que l’autre renvoie : « J’étais forgeron et grâce à eux, maintenant, je suis antiquaire ! »[vi]. Quoi qu’il en soit, les Gaulois ont manqué quelque chose, manqué « ce qui, pour la métaphysique, se présente comme le signe précurseur d’autre chose » et « ne compte plus que comme la simple et dernière lueur d’un éclairement »[vii].
 
            Il faudra désormais la torche pour éclairer la clairière dans la nuit, le feu central qui brûle pour le rassemblement de ceux qui croient en leur victoire. Mais ils sont en détresse et leurs éclats de rire ne coupent que les sanglots qu’ils retiennent. Ils n’ont pas vu le jour finir de se lever, et les Romains n’ont pas vu venir la nuit qu’ils ont eux-mêmes provoquée et convoquée pour s’affranchir de l’épaisseur des choses, des broussailles, et des chênes qui ne sombrent jamais. Ils sont, ces Gaulois-là, parce qu’ils résistent - et grande doit être notre admiration - en face de leur misère. 

[vi] Ibid., p. 35, cart. 2.

[vii] Heidegger, id., p. 90.
Pourquoi ? Parce qu’ils « se figurent que ce commerce avec les choses présentes leur procure, comme de soi, la familiarité qui est à la mesure des choses. Et pourtant, celles-ci leur demeurent étrangères. Car ils ne pressentent rien de ce à quoi ils sont confiés : rien de la présence qui, en éclairant, fait d’abord apparaître toute chose présente »[viii]. Ils n’ont vu ni le monde ni les dieux ! Ni les hommes ! Ils n’ont vu qu’eux, qu’eux se croyant libérés.
 
            En évacuant l’immeuble, ils sont retournés au vide. Se sont oubliés eux-mêmes ! En évacuant l’immeuble, ils se sont perdus aussi. Pourtant ces Gaulois-là n’étaient pas loin de cette aube où la métaphysique entrevoit la vérité et le fait accéder à l’Être. Leur éloignement était leur salut, pensaient-ils. Il fut leur condamnation. Leur enfoncement et leur enfermement. L’heure de leur fermeture. Devanture baissée. Charcuterie vidée. Rues désertes. Et leur village, une prison, une closerie, une enfermeture.
 
            Après tout, peut-être ont-ils bien fait ! S’ils jouaient le jeu, ils retombaient dans l’échec permanent de ce que les Romains évitaient à tout prix : que la métaphysique reste une tentative malheureuse et que « l’époque de la métaphysique achevée est sur le point de commencer »[ix]. Peut-être ont-ils, au fond des choses, au cœur de ce qui précisément ne-sombre-jamais, perçu qu’il était impossible d’échapper au temps, condition des conditions : 

[viii] Heidegger, Alèthéia, in Essais et conférences, op. cit., p. 340.

[ix] Heidegger, Dépassement de la métaphysique, op. cit., p. 92.
« Panoramix, notre druide, crois-tu vraiment que nous pourrons toujours arrêter le cours des choses comme nous venons de le faire ? Bien sûr que non, Astérix… »[x]. Seul Panoramix savait que cette tentative était désespérée, d’emblée vouée à l’échec, condamnée à n’être que sous la modalité d’un éternel recommencement, en réalité assez rassurant : « Mais nous avons encore le temps, tellement de temps ! »[xi]. Comprenons, tant à construire, tant d’espaces à donner lieu, tant d’immeubles à penser, tant de pensées à habiter, tant d’abris à protéger, tant de clairières à défricher, tant de signes à déchiffrer. Tant de symboles à interpréter. Mais aussi tant d’immeubles impossibles à habiter, tant d’abris où il pleut, tant de pensées qui ne pensent plus. Tant de symboles retombés, ne poussant plus. Ne donnant plus lieu à d’autres symboles. En fin de compte, oui, « une telle pensée perçoit cette aube unique à laquelle répond l’expropriation de l’étant, où s’éclairent la détresse de la vérité de l’être et par conséquent les premières émergences de la vérité et où, dans un adieu, elles jettent une lumière sur la condition humaine »[xii].
 
            Au terme de ce chemin qui ne mène qu’ici, Romains et Gaulois furent, le temps de l’habiter, locataires du Domaine des dieux.

[x] Le domaine des dieux, p. 47, cart. 2.

[xi] Id., cart. 3

[xii] Heidegger, op. cit., p. 90.
Par procuration, seulement par procuration, ils habitèrent la tentative de donner à cet espace le lieu où deux peuples, celui de la technique et celui de la forêt, se donnèrent rendez-vous autour d’un Dieu qui vivait à en mourir et se construisait contre lui-même, avec l’aide des hommes dont il était alors - en inversé - l’éphémère image. Au travers de Heidegger résonne Nietzsche : « Dieu est mort : nous l’avons tué, vous et moi ».
 
    Dans ces banquets infiniment recommencés, celui du Domaine des dieux se détache sur fond de ruines ; il parle à la manière d’Obélix d’existences qui se mangent pour tenir le coup au monde, et ne plus voir décombres et vestiges. Si le temps a laissé ses marques - des colonnes tronquées comme des arbres qui ne repoussent plus - s’il s’ouvre encore sur d’infinies autres tentatives à bâtir une possible pensée sur Dieu et les dieux, si la clairière est celle des hommes de la forêt qui n’ont rien fait pour qu’elle soit, si la lyre s’abandonne au silence, si le barde, pour une fois - puisqu’il fut le héraut du risque lâché en demeure - bouffe et se remet du désastre, c’est qu’au fond des choses, aucun sens, aucune raison, aucun alibi ne fut trouvé pour donner une autre signification à notre embarquement pour ici et là.L’embarquement à terre, en cela, est la seule certitude que nous ayons, et nous devons tout faire pour nous maintenir à flot, au monde, en nous reposant sans cesse l’interrogation que Sartre nous propose : « Pourquoi tant d’existences, puisqu’elles se ressemblent toutes ? À quoi bon tant d’arbres tous pareils ? Tant d’existences manquées et obstinément recommencées »[xiii]

 
[xiii] Sartre, La nausée, op. cit., p. 178.
    Ne reste plus alors que ce qui nous conforte dans ce que nous n’avons jamais demandé : être là comme Idéfix le fut devant la charcuterie de Lutèce et Roquentin devant la charcuterie Julien, être présent au banquet des soi-disant vivants car « nous voilà, tous tant que nous sommes, à manger  et à boire pour conserver notre précieuse existence et qu’il n’y a rien, ni aucune raison d’exister »[xiv].    
 

    Et dans la bouche de notre cher Obélix, se murmure parfaitement cette philosophie de la nuit du monde qui « reste à penser comme un destin qui nous advient en deçà du pessimisme et de l’optimisme »[xv]. Ce murmure - lancé comme un cri - parle comme une surprise, une promesse, une espérance. Peut-être un échec : « On n’attend plus que vous ! »[xvi].    
 


    Nous y voilà, enfin.

    Sur l’herbe de la vraie clairière où les dieux et les hommes auraient pu être « conquis par la lumière (…) et pour cette raison jamais cachés »[xvii] Idéfix ronge de l’existence à pleines dents. Sans forme pour nous, on le suppose être le chien qu’il est devenu sous la seule forme possible qui lui convenait dans une bande dessinée, je veux dire « sous forme d’option d’être[xviii]

[xiv] Id., p. 147.

[xv] Heidegger, Dieu est mort, in Chemins qui ne mènent nulle part, op.cit., p. 325.

[xvi] Le domaine des dieux, p. 47, cart. 4.

[xvii] Heidegger, Alèthéia, in Essais et conférences, op. cit., p. 337.

[xviii] Sartre, L’Être et le Néant, op. cit., p. 139.