Lavillatte Bruno - « Tu sais ce qu'il te dit, Môssieu Astérix ? » - texte intégral

In Libro Veritas

« Tu sais ce qu'il te dit, Môssieu Astérix ? »

Par Lavillatte Bruno

Cette oeuvre est mise à disposition du public sous un Contrat Creatives Commons (by-nc-nd)

Vous êtes en mode de lecture plein écran. Cliquez sur le lien suivant si vous souhaitez afficher la version classique de cette oeuvre

Table des matières
Que pensez vous de cette oeuvre ?

Vers le risque naturel de la métaphysique

Et ce qui se planque à l’en-contre de la technique, technique qu’eux seuls savent mettre en œuvre, c’est la nature. Leur chant se chante sur l’horizon de cette nature qui reste à éclaircir, dans l’obscurité encore victorieuse du jour et des fureurs. Chant qui monte tout autant comme libération, chant qui pousse le centurion  de l’éternelle forêt à fuir - « mais il fait encore nuit »[i], lui rétorque l’architecte protégé de la bruyante clarté des hommes - alors que monte la « douce nuit ! » et que  « Tout s’endort, pas de bruiiiiiit »[ii]. Chant qui vient alors au silence dès que la nature s’éclaircit et s’ouvre. Double mouvement d’une technique victorieuse et d’un monde dé-senchanté, bientôt. Se passe comme cela, que le bruit du chant couvre le bruit de la technique, et que le silence est le signe d’une nature en train de s’évacuer d’elle-même. D’aller justement au vide, au laisser-place, à l’espace à laisser pour un lieu qui est avant tout à construire. C’est pourquoi, à la mélodie qui perce la nuit, se substituera bientôt le « Crâââc ! » de l’arbre écorché sec et de son emportement vers ailleurs. À ce « Crâââc » s’opposera au jour venu l’étrange et soudain « ffloup ! » de l’émergence de l’arbre tel qu’en lui-même ; tel qu’ici, il n’avait jamais cessé d’être.
 
            Alors de l’écologie en ces images, en ces onomatopées très nature surgies soudainement, en ce regard d’Idéfix étonné devant tant d’existences jaillies, non ! Ou plus exactement, oui, s’il nous faut donner - à juste titre d’ailleurs - une explication rapide.

[i] Le domaine des dieux, p. 11, cart. 8.

[ii] Ibid, p. 11, c. 1
Mais il y a lieu d’aller plus loin : le statut même de la nature est ici posé en quelques images tracées aussi bien que Heidegger ne le fait en tant et tant de conférences et d’essais. Au fond, la nature est ce qui pousse sans cesse et contre. Qui de nous n’a jamais été surpris de voir quelque brin d’herbe percer la croûte d’un bitume épais, lourd et tendu de massivité de l’un à l’autre bout d’un trottoir ! Qui de nous n’a point cherché à comprendre combien la force de ce brin demeurait incompréhensible sous le poids d’un goudron que la moindre faille - et souvent l’éclairante et pesante chaleur d’un soleil d’été - condamne à l’ouverture ! Qui de nous n’a jamais imaginé quelque puissance magique dont la nature se serait dotée - avec l’aide peut-être des gels successifs, là, d’hivers trop rudes et de froids trop durs - pour faire crâââquer la monstrueuse carapace d’un asphalte techniquement trop bien pensé, soupesé, étendu pour faire face aux aléas de passages éternels aux pieds d’hommes pressés ! Qui ne se mettra jamais à la place du petit Idéfix devant tant d’émergences incompréhensibles dont seul Obélix ne s’étonne !
 
            La nature est bien ce qui ne s’engloutit jamais et trouve la faille pour se reprendre, aller au devant, se faire voir, monter au ciel. Se déployer, y compris dans les profondeurs de la terre, y compris à l’envers, y compris de travers quand ce qui est monstrueux devient alors signe. Puis symbole. Lorsque du Crâââq, ça pousse au ffloup ! Ainsi, « ce qui ne sombre jamais nous invite à considérer que - et dans quelle mesure - la phusis[iii] est perçue comme ce qui sans cesse émerge »[iv], voici au fond la question posée par Le domaine des dieux !

[iii] Fusis, concept de nature chez les Grecs, de ce qui, par exemple chez Aristote, s’oppose au hasard.

[iv] Heidegger, Aléthéia, in Essais et conférences, op. cit., p. 330. 
 En sa fin, l’album interroge la permanence de la nature, sa reprise - au sens où une plante reprend - sur la dévastation du monde que l’éclaircie avait rendu possible. S’interrogeant sur une sentence d’Héraclite, Heidegger peut une fois encore nous servir de guide : la question d’Héraclite « considère la relation de l’homme à « ce qui ne disparaît jamais » et pense l’homme à partir de cette relation »[v]. C’est une fois de plus ce en quoi le jet des glands par Panoramix constitue le centre de l’épisode, parce qu’il annonce la fin - et la finalité même - de l’aventure du Domaine des dieux ; quoi que l’on fasse, rien ne disparaît jamais qui ressortit à la nature. Ce qui est émergence l’est parce que de l’enfoncement a eu lieu : une plantaison pourrions-nous suggérer comme terme approprié a eu lieu, et a donné lieu ! Et que ce qui est pérenne est en nature, se repousse à la faveur de la nuit, lorsque la clarté de la clairière à nouveau se voile : « À la tombée de la nuit, la forêt a repris ses droits »[vi]. Comprenons avec Héraclite et sous couvert de Heidegger, que « l’émergence qui toujours a duré et dure est nommée phusis »[vii]. La nature est bien le « ne-jamais-sombrer », de Heidegger, et dont on voit symboliquement dans les ruines la préexcellence coextensive avec des résidus d’abris, d’abris des dieux, d’abris des hommes aux figures de dieux, d’abris des dieux qui venaient aux hommes.

[v] Heidegger, Alèthéia, in Essais et conférences, op. cit., p. 321.

[vi] Le domaine des dieux, p.47, cart. 1.

[vii] Heidegger, op. cit., p. 326.         
Le Domaine des dieux dévoilait ce qui des hommes pouvait s’approcher des dieux et voilait ce qui des dieux pouvait éclairer les hommes. Or, tout cela se pro-duit, ici, dans l’ordre naturel et parce que la technique en son essence - entendue comme finalité du projet métaphysique de César, c’est-à-dire unifier les peuples éloignés à la Rome universelle - a œuvré à l’éclaircissement de la forêt. Brutalement, sans en tirer une quelconque énergie, une quelconque puissance, une quelconque force, simplement en permettant à ce qui devait être éclairé de l’être - les hommes - et à ce qui étaient éclairants - les dieux - de se révéler. Ce qui dure dans la nature, c’est ce rapport entre les hommes et les dieux, entre ce qui demeure et ce qui se cache, entre ce qui ne-sombre-jamais et les moyens mis en œuvre pour que rien ne repousse. Or, ça repousse et les ruines en témoignent. Ce sont les ruines qui témoignent de cette éternelle plantaison et non les arbres qui ont repoussé ! Mais ce qui est donné au visible se joue ensemble, absolument et de manière incontournable dans l’ordre de ce qui reste à jamais coextensif - ce qui rend par exemple l’égyptologie la plus passionnante des archéologies des savoirs - et que l’on devine comme signe d’une tentative de conciliation entre les dieux et les hommes : « Le ne-jamais-sombrer veut dire les deux : dévoilement et voilement, non comme deux évènements différents et simplement juxtaposés, mais comme une seule et même chose.»[viii]

 
[viii] Ibid.
            Et c’est précisément le domaine des dieux, domaine où la nature se dévoile comme une éclaircie, qui rend possible cette coexistence. Mais il fallait un domaine ! Un domaine autour duquel l’autre domaine - celui d’une métaphysique aboutie dans une technique : un immeuble à construire pour abriter - laissait de la place au lieu. À ce lieu délimité et protégé dont nous parlions plus haut. À ce lieu qui est, en son centre, naturel sans pour autant être fait de nature, mais seulement éclairé, laissant passer lumière et soleil, dans une nuit inversée, dans un jour permanent et si déroutant. L’immeuble est ce Lieu des dieux. Le lieu des Lieux. Le Saint des Saints. Et les hommes, les dieux des Lieux. Mais le danger y est permanent pour ceux qui y ont pris place sans savoir, sans comprendre, sans voir le destin que l’Empereur proposait à quelques Romains en mal d’éternité, instruments de l’histoire, bientôt chassés par les dieux en personne. De cet immeuble, gronde la révolte des encerclés et rugit l’ire des dieux : « Les dieux sont en colère ! »[ix], et « Les Gaulois attaquent », unis dans un même combat, celui de rendre à ce lieu l’espace dont il pro-vient, et à la nature son appartenance à ce fameux ne-jamais-sombrer.
 
            En quoi cet immeuble n’est pas à l’abri ? Parce que l’éclaircie sur laquelle il s’est construit n’est pas une éclaircie vraie. Voici ce que pense Oursenplus, hautement interrogatif devant le spectacle désolant de la déconstruction technique de l’abri ! « Mais ?… Mais ! On ne se bat pas dans un immeuble ! ! ! »[x].

 
[ix] Le domaine des dieux, p. 40, cart. 6.

[x] Ibid., p. 44, cart. 7.
Faux immeuble, en fait, parce que fausse clairière, agencement strictement technique qui a oublié l’essence même de la technique, comprenons l’achèvement de la métaphysique de l’après-nature, dans son éternelle stabilité, niant que tout émerge toujours et partout, que tout repousse si ce qui est mis en demeure - les dieux et les hommes - n’est pas fondé. Et refondé sans cesse. Il aurait pu être, cet immeuble, le domaine du Domaine : le Domaine des dieux rendu possible par l’éclaircie au centre de la forêt. Ce ne fut qu’une fausse délimitation, une fausse mise en sécurité, un faux domaine de définition, alors qu’il était le lieu privilégié réservé aux hommes qui voulaient paraître des dieux. On y entre par effraction, même par effraction, alors que la sphère d’évolution des rapports entre les dieux et les hommes devait être - en ce lieu-là - strictement privatif, absolument unique : « Arrêtez ! Arrêtez ! Vous êtes dans une propriété privée ! »[xi]
 
             Cela aurait pu et dû conduire à un bail à éternité, existentiellement renouvelable par divine reconduction. Un bail à vie, éternellement renouvelable par humaine approbation. Tout dépendait du côté où l’on plaçait le domaine en question, de quel angle de vue l’on se plaçait pour s’y abriter, à partir de quoi on laissait de la place pour que hommes et dieux coexistassent ! Les Gaulois, à l’instar des soldats romains du reste, ont profané l’immeuble, et lui ont permis d’être rendu à la nature - à ce qui ne disparaît jamais - justement en sombrant, en s’écroulant, en s’enfouissant, en laissant prise aux racines et au temps.

[xi] Ibid., p. 44, cart. 2.
Le temps, ce sur-dessus qui recouvre, et cet en-dessous qui signe son passage : « Seules quelques ruines témoignent que le domaine des dieux a failli exister… »[xii]. Oui, il aurait pu être le vrai domaine, le domaine du domaine, le domaine métaphysique où ce qui est technique pousse à l’abri les dieux et les hommes, ensemble, sous un même toit ! Pour que cela fût possible, il eut fallu que la clairière - lieu en son espace - eût la topologie d’une vraie clairière, là où la nature décide de ne jamais émerger, donc de ne jamais sombrer, de ne jamais disparaître. Alors là, l’immeuble aurait été concret, complet, sécurisé tant pour les dieux que pour les hommes ! Alors de la vraie clarté aurait donné lieu à : « la clarté qui dure fait en sorte que dieux et hommes soient présents dans la non-occultation, de sorte qu’aucun d’eux ne puisse jamais demeurer caché »[xiii]. Au fond, tous ont joué à cache-cache, et aucun des dieux, aucun des hommes ne se sont révélés ni donnés à l’autre.
 
            Pourquoi un tel échec ? Pourquoi, même s’il « était bien l’immeuble (…) »[xiv], l’écroulement était inévitable ? Tout simplement parce que la clairière n’était pas l’éclaircie tant espérée. Parce que la technique a failli devant l’incessante repousse, et que la désertification finale n’était qu’artificielle. 

[xii] Ibid., p. 47, cart. 1.

[xiii] Heidegger, Alèthéia, op. cit., p. 335.

[xiv] Le domaine des dieux, p. 46, cart. 6.
En attente. Parce que n’était pas possible ce qui suit : « (…) pour la pensée des premiers temps, le ne-jamais-sombrer nomme le domaine de tous les domaines. (…). Il est ce en quoi, au sens d’une résidence repose tout « en quel endroit ? » possible d’un « avoir-sa-place ». En conséquence, le domaine au sens de ne-jamais-sombrer est unique, si on le considère à partir de son étendue rassemblante. En lui croît ensemble tout ce qui appartient au faire-apparaître du dévoilement bien perçu. Il est le concret pur et simple[xv].
 
            Dit autrement, parce l’immeuble comme abri des dieux et des hommes - en leur conciliation et proximité immédiates - aurait dû être pensé sur un habiter vrai, un bâtir vrai, en un mot « dans une vraie clairière »[xvi]. C’est la technique elle-même qui a raté son coup ! Si l’espace, tant et si mal dégagé, à grande peine, avait été pensé sous la modalité de l’essence de la technique, pensée sous l’angle-aigu, justement, d’une authentique préparation à l’advenue des dieux, non point contre-nature, puis contre-technique, puis contre-émergence, alors ce qui appartient à la technique aurait été véritable parachèvement de la métaphysique. Ce qui est dénoncé là, c’est la technique in-pensée en son essence. Que l’immeuble s’écroule, et l’on comprend mieux pourquoi les dieux sont en colère, pourquoi les Romains fuient, pourquoi les Gaulois poussent sur les ruines la forêt future à re-pousser dans son incessante émergence d’elle-même.

[xv] Heidegger, op. cit., p. 330.

[xvi] Le domaine des dieux, p. 47, cart. 5.

Cette technique-là n’avait aucun fondement stable, aucune fondation - architecturale comme architectonique ou morale - assurée ; rien de ce qui la délimite dans son intervention au cœur de la nature n’a suffisamment été pensé, habité par l’être de la technique. Tout, dans ce parc naturel, était trop éloigné, trop distancié, trop écarté. Trop forcé à être. Trop rapide. Trop peu pensé authentiquement à la grecque, avant que la pensée grecque ne commence à se penser elle-même et à se perdre. Cet immeuble-là, jamais achevé, est le symbole même de la mort annoncée de notre civilisation !