La prime du risque poétique
Astérix et Obélix ont confusément perçu cette dimension au centre de la clairière. Panoramix a tenté l’expérience du risque. Il est existentiellement poète, et donc essentiellement poète, et ne peut échapper à l’incontournable question : « et pourquoi des poètes en temps de détresse ? »[i]. Avant d’examiner cette parole inouïe, comprenons bien que la fonction des deux héros, outre que propédeutique à la reprise en main des choses et donc à la fermeture du risque, est d’abord l’épreuve de la détresse, épreuve que Panoramix ne vit pas. Qui ne l’intéresse pas. Dans laquelle il n’est justement pas enserré, pas encerclé, dans laquelle il n’est pas centré. Attiré. Son problème est ailleurs, déjà. Pourtant il en est à son origine. Son questionnement est poétique. Pourtant il n’éprouve pas la clairière, semble ne pas la sentir. Son dessein est l’ouverture, la transformation, la métamorphose, l’espacement. Pourtant, bientôt, il va fermer.
En revanche nos deux héros sont pris dedans, perdus, hyper centrés. Éprouvent tous les deux la limite et l’absence de limites. Sentent les immeubles pousser alors que les arbres fraîchement et nuitamment déracinés sont ailleurs, ont laissé libre place. Et que là, ni ici ni ailleurs, ils ne repousseront, sauf événement exceptionnel qui n’a pas encore eu lieu, pas encore donné lieu à quelque chose plutôt qu’une clairière. Paumés, nos deux héros n’habitent pas. Pourtant ils sont dans l’épreuve du risque sans pour autant le penser, l’habiter, le bâtir - puisque cela est du ressort du druide, de celui qui éprouve le sacré.
[i] Heidegger, Pourquoi des poètes ? in Chemins qui ne mènent nulle part, op. cit., p. 323.
En revanche nos deux héros sont pris dedans, perdus, hyper centrés. Éprouvent tous les deux la limite et l’absence de limites. Sentent les immeubles pousser alors que les arbres fraîchement et nuitamment déracinés sont ailleurs, ont laissé libre place. Et que là, ni ici ni ailleurs, ils ne repousseront, sauf événement exceptionnel qui n’a pas encore eu lieu, pas encore donné lieu à quelque chose plutôt qu’une clairière. Paumés, nos deux héros n’habitent pas. Pourtant ils sont dans l’épreuve du risque sans pour autant le penser, l’habiter, le bâtir - puisque cela est du ressort du druide, de celui qui éprouve le sacré.
[i] Heidegger, Pourquoi des poètes ? in Chemins qui ne mènent nulle part, op. cit., p. 323.
Aucune différence alors entre Idéfix et nos deux héros : la perception qui est la leur, et dont nous avons parlé plus bas, est perception pure, immédiate, sans risque de voir le risque se fermer, disparaître, se re-calculer, comme le fera Panoramix, contraint par la force des choses et l’assurance peut-être de gagner quelque chose plutôt que de perdre un rien.
C’est pourquoi, bien que ne sachant pas, Astérix et Obélix éprouvent, souffrent, endurent. Tout leur échappe : « Allons Obélix ! Panoramix, notre druide, sait ce qu’il fait »[ii] Sait ce qu’il fait, bien que le problème en général fût « un problème cornélien, entre autres… »[iii] Quoi qu’il en soit, Astérix, Obélix, Idéfix ne peuvent l’affronter. Le faire-face leur est impossible. Les sangliers manqueront. Et si seul Toutatis peut entendre, le vide est là, bien que borné et sans bornes ! À proprement vu de haut, ils sont immobilisés sur le lieu même des immeubles à venir et dont ils ne savent rien, seulement que c’est au centre des choses, et du centre des choses que se joue quelque chose : « Ce qui appartient immédiatement à l’ouvert est absorbé par celui-ci dans le trait de l’attirance du centre. C’est pourquoi, de tous les risqués, celui-là appartient en premier à l’ouvert, qui de sa propre nature y est absorbé, de sorte qu’en pareil engourdissement, il ne tende jamais à ce qui pourrait lui faire face. Ce qui déploie ainsi son être est sous un « obscur désir» »[iv].
[ii] Le domaine des dieux, p. 26, cart. 2.
[iv] Heidegger, op. cit., p. 344.
C’est pourquoi, bien que ne sachant pas, Astérix et Obélix éprouvent, souffrent, endurent. Tout leur échappe : « Allons Obélix ! Panoramix, notre druide, sait ce qu’il fait »[ii] Sait ce qu’il fait, bien que le problème en général fût « un problème cornélien, entre autres… »[iii] Quoi qu’il en soit, Astérix, Obélix, Idéfix ne peuvent l’affronter. Le faire-face leur est impossible. Les sangliers manqueront. Et si seul Toutatis peut entendre, le vide est là, bien que borné et sans bornes ! À proprement vu de haut, ils sont immobilisés sur le lieu même des immeubles à venir et dont ils ne savent rien, seulement que c’est au centre des choses, et du centre des choses que se joue quelque chose : « Ce qui appartient immédiatement à l’ouvert est absorbé par celui-ci dans le trait de l’attirance du centre. C’est pourquoi, de tous les risqués, celui-là appartient en premier à l’ouvert, qui de sa propre nature y est absorbé, de sorte qu’en pareil engourdissement, il ne tende jamais à ce qui pourrait lui faire face. Ce qui déploie ainsi son être est sous un « obscur désir» »[iv].
[ii] Le domaine des dieux, p. 26, cart. 2.
[iii] Ibid., p. 25, cart.6.
[iv] Heidegger, op. cit., p. 344.
Disons, de l’ordre de la perception la plus pure, sans lien aucun avec autre chose. Simplement dans l’intuition de ce qui émerge et se repose sur. Là, pour nos trois héros, il s’agit d’une clairière sur fond de nature et pour bâtir de l’abri - un immeuble immobile - à des mortels en impasse de devenir dieux et des dieux en danger de devenir des hommes. Or, cette manière d’être en cul de sac, n’est pas, à mon sens, celle de Panoramix qui œuvre sur un autre plan ; sa dimension est ailleurs, en parole. Donc en poète. En poète, donc en acte. En acte, donc dans le risque total de se poser contre-nature et de participer activement au dévoilement de vérité. Qu’il pousse à la technique - c’est-à-dire à l’achèvement de la métaphysique - ne peut donc plus nous surprendre puisque la technique désigne véritablement « ce dévoilement qui pro-duit la vérité dans l’éclat de ce qui paraît ». Cet enjeu, Panoramix le joue. Le joue en poète. Poétiquement vrai.
Que risque t-il ? Non point le tout pour le tout, mais le tout pour le rien. Pour un rien qui peut être une authentique totalité, une forme de civilisation aboutie, une espérance en l’homme achevé et r-assuré de sa volonté de puissance. Que risque t-il ? La forêt pour la clairière. L’être pour l’étant. Le connexe pour l’annexé. Les hommes pour les dieux. Des sangliers pour des oiseaux qui déménagent et vivent au ras du sol et des mousses : « Ah, c’est agréable de déménager le nid tout le temps, tiens ! »[v]. De la stabilité pour du mouvement. Du jour pour de la nuit. Un village « que nous connaissons bien » pour une civilisation que nous connaîtrons mal.
[v] Le domaine des dieux, p. 24, cart. 1.
Que risque t-il ? Non point le tout pour le tout, mais le tout pour le rien. Pour un rien qui peut être une authentique totalité, une forme de civilisation aboutie, une espérance en l’homme achevé et r-assuré de sa volonté de puissance. Que risque t-il ? La forêt pour la clairière. L’être pour l’étant. Le connexe pour l’annexé. Les hommes pour les dieux. Des sangliers pour des oiseaux qui déménagent et vivent au ras du sol et des mousses : « Ah, c’est agréable de déménager le nid tout le temps, tiens ! »[v]. De la stabilité pour du mouvement. Du jour pour de la nuit. Un village « que nous connaissons bien » pour une civilisation que nous connaîtrons mal.
[v] Le domaine des dieux, p. 24, cart. 1.
Non seulement Panoramix aide au ménagement de l’espace du domaine des dieux - par la technique, l’aide technique, l’achèvement technique - mais il risque ce ménagement jusqu’au bout dans l’être même de l’étant, dé-routant ainsi ses deux plus fidèles compagnons. Lorsque les premiers locataires arrivent, qu’ils prennent possession du lieu, lieu qui est en toute sécurité défriché, borné, construit, pensé, l’impératif druidique est clair : « Et Panoramix nous a dit de ne pas leur donner des baffes… »[vi]. Le risque de les « ménager » dans leur aménagement même est plein ; il pose les conditions d’apparition d’une annexion de l’espace, définitive, ferme, baillée. Ce qui est extérieur, barbare, qui ne parle pas romain est déjà à bannir.
Au fond, ce que perçoit Panoramix, dans ce risque assuré, c’est que quelque chose de divin est en passe de paraître. De paraître dans cet ouvert. Le risque de Panoramix se tient ici : dans la clairière ouverte aujourd’hui consumée par l’immeuble, absorbée, et poussée hors limite de sa propre nature. Risquer l’étendue revenait à risquer l’être de l’étant dans sa plus pure dimension ; c’était oser fréquenter les dieux dans leur absence ; c’était oser être avoisiné par des hommes qui se prenaient pour des dieux. Pour ce faire, de l’éclaircie, il fallait de l’éclaircie, de la lumière au centre d’une forêt toujours noire et trop pleine d’arbres, du même arbre sans cesse ré-enraciné, puisque toujours « demain, nous ferons repousser les arbres, comme d’habitude »[vii].
Au fond, ce que perçoit Panoramix, dans ce risque assuré, c’est que quelque chose de divin est en passe de paraître. De paraître dans cet ouvert. Le risque de Panoramix se tient ici : dans la clairière ouverte aujourd’hui consumée par l’immeuble, absorbée, et poussée hors limite de sa propre nature. Risquer l’étendue revenait à risquer l’être de l’étant dans sa plus pure dimension ; c’était oser fréquenter les dieux dans leur absence ; c’était oser être avoisiné par des hommes qui se prenaient pour des dieux. Pour ce faire, de l’éclaircie, il fallait de l’éclaircie, de la lumière au centre d’une forêt toujours noire et trop pleine d’arbres, du même arbre sans cesse ré-enraciné, puisque toujours « demain, nous ferons repousser les arbres, comme d’habitude »[vii].
[vi] Ibid., p. 31, cart. 1.
[vii] Ibid., p. 46, c. 8.
Paradoxe druidique de celui qui tient les deux bouts du savoir : la volonté d’être contre-technique et l’obscur désir de voir les dieux se manifester. Danger !
Panoramix est « plus risquant que le risque »[viii], et c’est cela qui inquiète l’ensemble du village et nos deux héros en particulier. Le risque de se perdre en cherchant et de chercher à se perdre, tel est l’enjeu plus ou moins confusément pensé par Panoramix : Astérix et Obélix ressentent bien que « qui risque plus que le fond, s’aventure jusqu’où tout fondement fait défaut, dans le sans-fond »[ix], sans-fond dont il faudra pourtant assurer la re-pousse. C’est cette interrogation inquiète qui se lit sur le visage du plus valeureux des guerriers du village et qu’il ose exprimer en ces termes, une fois précisément que tout est sens dessus dessous : « Que faisons-nous maintenant Panoramix ? »[x]. Adresse directe au risque de ne pas avoir de réponse, adresse au plus risquant des risquants, et dont la réponse immuable est à nouveau l’enracinement, le comblement, la refondation : « Nous faisons repousser les arbres. »[xi] Vite !
La tentative d’habiter en poète appartient donc à Panoramix.
[viii] Heidegger, Pourquoi des poètes ? in Chemins qui mènent nulle part, op. cit., p. 356.
[xi] Id., p. 46, cart. 8.
Panoramix est « plus risquant que le risque »[viii], et c’est cela qui inquiète l’ensemble du village et nos deux héros en particulier. Le risque de se perdre en cherchant et de chercher à se perdre, tel est l’enjeu plus ou moins confusément pensé par Panoramix : Astérix et Obélix ressentent bien que « qui risque plus que le fond, s’aventure jusqu’où tout fondement fait défaut, dans le sans-fond »[ix], sans-fond dont il faudra pourtant assurer la re-pousse. C’est cette interrogation inquiète qui se lit sur le visage du plus valeureux des guerriers du village et qu’il ose exprimer en ces termes, une fois précisément que tout est sens dessus dessous : « Que faisons-nous maintenant Panoramix ? »[x]. Adresse directe au risque de ne pas avoir de réponse, adresse au plus risquant des risquants, et dont la réponse immuable est à nouveau l’enracinement, le comblement, la refondation : « Nous faisons repousser les arbres. »[xi] Vite !
La tentative d’habiter en poète appartient donc à Panoramix.
[viii] Heidegger, Pourquoi des poètes ? in Chemins qui mènent nulle part, op. cit., p. 356.
[ix] Id.
[x] Id., p. 46, cart.7.
[xi] Id., p. 46, cart. 8.
Parce qu’il prend le risque de penser l’ouvert, parce qu’il pense l’ouvert comme le sans-borne, parce qu’il ouvre l’espace comme le sans-fond, parce qu’il rend à l’espace son lieu d’existence, parce qu’il fait exister un domaine qui se pousse sur une clairière, parce qu’il clarifie la relation entre les hommes et le lieu, parce qu’il humanise les rapports entre les dieux et les hommes, parce qu’il divinise ce qui n’appartient pas encore aux hommes, parce qu’il s’approprie des traces de sacré, parce qu’il ose penser l’habitat des dieux et habiter - un moment, un moment seulement - la pensée des dieux, parce qu’il pense qu’il sait que tout se joue en voisin, parce qu’il devine que ce qui sera plus connexe sera annexe, parce qu’il parie sur la métaphysique plus que sur la nature, parce qu’il parle d’après alors qu’on lui parle de maintenant, parce qu’il ouvre la terre pour que le ciel lui tombe sur la tête, parce qu’il habite en poète un lieu qu’il n’habitera jamais. Enfin, parce qu’il revient au vrai poète - Assurancetourix dans sa fonction officielle, sociale, sacrale - d’assurer ce lieu de sa présence : « Le domaine des dieux, c’est pour notre barde »[xii]. Oui, le druide habite en poète, en poète qui voit le jour, la nuit ! Nous voulons dire habite en pensée « en poète » ! C’est-à-dire habite le risque de cette pensée ; et propose un bout de sacré, une espèce de délimitation, de circonscription où les dieux sont présents, pointent le bout de leur nez : « Ceux qui risquent plus (…) apportent aux mortels la trace des dieux enfouis dans l’opacité de la nuit du monde »[xiii], rappelle Heidegger. Et surtout Panoramix.
[xiii] Heidegger, op., cit., p 384.
[xii] Id., p. 39, cart. 8.
[xiii] Heidegger, op., cit., p 384.
Alors qu’il y ait détresse de la part de tous ceux qui risquent avec, on le comprend. La clairière initiale est plus que clairière. D’autres lieux sont à venir - et qui sont le même, en fait. L’annexion peut être totale, absolue, le ciel tout entier peut tomber sur la tête de ceux qui vivent désormais à ciel ouvert. Ce qui pourrait être reproché à Panoramix tient en cela : que la clairière est au début et que l’ouverture de la forêt, son déracinement initial, laisse présager d’un arrachage général. Complet. Concret. Total. Déracinement romain après avoir été grec ! Ou bien, inversement, oriental avant d’être désormais occidental ! Au fond, métaphysique pour être mieux technique. Ce que risque Panoramix procède d’une étendue sans bornes à l’intérieur d’elle-même qui contient en elle-même une étendue plus grande, infiniment plus dangereuse - des centres commerciaux, des thermes, des cirques, des gymnases restent à construire, donc à habiter, donc à voisiner - et dont les limites seraient sans limites : « Qu’est-ce que ce plus vaste cercle ? »[xiv] ; et nous de répondre que cette plus vaste clairière est « l’ouvert » qui « est le grand entier de tout ce qui est libre de bornes.»[xv]
Et même si Astérix repart l’air goguenard lors de sa visite au Domaine des dieux, le risque est grand de voir la forêt disparaître, la clairière se totaliser, cette ouverture devenir ouvert(e) de toute part : « bientôt nous allons abattre ce qui reste de la forêt et construire des immeubles… »[xvi].
Et même si Astérix repart l’air goguenard lors de sa visite au Domaine des dieux, le risque est grand de voir la forêt disparaître, la clairière se totaliser, cette ouverture devenir ouvert(e) de toute part : « bientôt nous allons abattre ce qui reste de la forêt et construire des immeubles… »[xvi].
[xiv] Id., p. 361.
[xv] Id., p. 341.
[xvi] Le domaine des dieux, p. 36, cart. 5.
C’est l’habitat total qui menace le village, c’est-à-dire la possible manifestation des dieux aux visages d’hommes qui risquent de se présenter à ses portes, voire en son centre même. Non point que la manifestation des dieux soit une im-passe, mais en tant qu’elle est une approche, se constitue en danger. En suprême risque. Grande est la détresse. Immense également l’espoir qu’elle contient et retient avant qu’elle ne se déploie. Et c’est précisément ce en quoi Panoramix habite son risque, parce que « la détresse en tant que détresse montre la trace du salut. Le salut é-voque le sacré. Le sacré relie le divin. Le divin avoisine le dieu »[xvii]. Et que cet avoisinement est risqué. Toujours.
De la clairière à l’immeuble, des chants des esclaves qui montent à la nuit, des risques d’extension à l’annexion du petit village qu’alors nous ne reconnaîtrions plus, tout fut une question d’éclaircissement. Tant dans la nuit que pour la forêt. Tout fut une question de risque, de prise de risque, d’ouverture et de fermeture dans l’attente de quelque chose qui se présenterait, à l’instar d’une devanture qui ouvre et ferme, et devant laquelle nous appuyons notre corps, en attendant que le rideau se lève, puis se baisse. Au gré même de ce que nous attendons : une tranche de jambon, la vendeuse, la caisse. Faire les vitres si on est laveur !
Tout fut question de connexion, d’approche, voire d’attachement.
[xvii] Heidegger, Pourquoi des poètes, in Chemins qui ne mènent nulle part, op. cit., p. 384.
De la clairière à l’immeuble, des chants des esclaves qui montent à la nuit, des risques d’extension à l’annexion du petit village qu’alors nous ne reconnaîtrions plus, tout fut une question d’éclaircissement. Tant dans la nuit que pour la forêt. Tout fut une question de risque, de prise de risque, d’ouverture et de fermeture dans l’attente de quelque chose qui se présenterait, à l’instar d’une devanture qui ouvre et ferme, et devant laquelle nous appuyons notre corps, en attendant que le rideau se lève, puis se baisse. Au gré même de ce que nous attendons : une tranche de jambon, la vendeuse, la caisse. Faire les vitres si on est laveur !
Tout fut question de connexion, d’approche, voire d’attachement.
[xvii] Heidegger, Pourquoi des poètes, in Chemins qui ne mènent nulle part, op. cit., p. 384.
Faire de la sorte, c’était éclaircir. Éclairer. Déboiser. Clarifier. Illuminer. Dégauloiser. Envahir. Aménager. Déménager. Ré-aménager. Ménager. Tout fut risqué. Tout fut une question d’éclaircie, un octroi de présence auquel se joint le chant du poète, source et fin de toutes choses. Ce que Panoramix tente, c’est le regard vers les dieux, en leur domaine. Ce qu’il espère en retour, ce sont des dieux « qui regardent vers l’intérieur, dans l’éclaircie où sont les choses présentes, dont les mortels à leur manière s’approchent, les laissant étendues devant (…) »[xviii]. Pour que cela fût rendu possible, il fallait traiter avec la nature elle-même. Traiter la nature ! Seul à pouvoir le faire, Panoramix s’opposa à la technique par une sur-technique - « prodigieux ! »[xix] s’exclame Astérix - qui contraint la nature à repousser, avant que d’utiliser cette même technique en son inverse, fournissant aux esclaves les moyens de déboiser - de dégauloiser incidemment - la forêt, d’opérer l’ouverture où les hommes habiteront à leur tour en poètes, c’est-à-dire avec le risque majeur d’en prendre plein la gueule, d’être délogés, dé-ménagés sans ménagement par ceux-là mêmes qui ont aidé et favorisé leur em-ménagement. Il y eut conjonction entre les esclaves et le druide. Et ce n’est pas un hasard si celui qui tente d’habiter en poète le monde, trouve alliance à ceux qui précisément, dans la nuit du monde, chantent.
[xix] Le domaine des dieux, p. 15, cart. 8.
[xviii] Heidegger, Alèthéia, in Essais et conférences, op. cit., pp. 355-356.
[xix] Le domaine des dieux, p. 15, cart. 8.
« Ce sont les esclaves ibères, ils ne peuvent travailler qu’en chantant »[xx], comme les Belges, comme les Goths, mieux encore comme les vrais poètes du tragique et de la mort, les Lusitaniens : « Alors moi je ne sais pas chanter, mais je peux vous réciter quelque chose, si vous voulez »[xxi]. Le travail repose sur les esclaves, et même si tout repousse - « Homme, je n’ai pas l’impression que nous faisons là un travail bien utile »[xxii], ils participent de l’éclaircie, poussent à l’ouvert, délimitent l’espace, sacralise le lieu. C’est pourquoi leur chant est leur travail. En cela ils sont le prolongement, dans la nuit inversée, du projet de Panoramix. Ensemble, sans peut-être le savoir, ils dévoilent la forêt et abattent la massivité de l’étant pour laisser place à l’être. Parce que druide est poète. Parce qu’esclave est alors poète : « Chantant les aspects du ciel, le poète appelle ce qui, en se dévoilant, fait apparaître justement ce qui se cache, à savoir comme ce qui se cache »[xxiii].
[xx] Id., p. 10, cart. 6.
[xxi] Id., cart. 10.
[xxii] Id., p. 17, cart. 9.
[xxiii] Heidegger, L’homme habite en poète, in Essais et conférences, op. cit., p. 240.
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