Lavillatte Bruno - « Tu sais ce qu'il te dit, Môssieu Astérix ? » - texte intégral

In Libro Veritas

« Tu sais ce qu'il te dit, Môssieu Astérix ? »

Par Lavillatte Bruno

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Table des matières
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Chantier interdit au public

Au cœur de cette forêt de presque douleur, rien ne doit se laisser approcher sur le mode technique, au risque du dévoilement de quelque chose d’insupportable qui, justement, ne tient pas le coup dès qu’il est apparu. Est renversant en même tant que renversé. Aucune alliance n’est possible entre la nature et la technique comprise comme intervention-sur : « Vous n’avez pas de travail à faire ici ! »[i], prend soin de préciser Obélix à un architecte arraché de son bosquet, après qu’Idéfix l’a flairé. Justement, pour en-suite, ne plus le sentir ! Si l’on mesure pour tracer de l’espace à bâtir un vrai lieu, «…et dix pieds, ça nous fait six cents deux pieds et trois paumes »[ii], c’est que la prise de risque est - et sera - totale. Non seulement, la morsure d’un Idéfix est hautement probable, mais de l’inouï peut surgir à tout moment, sous n’importe quelle forme. Mesurer la forêt des Gaulois pour ménager une espèce d’espace à part - sacré et donnant précisément sur le ciel plein, aux alentours de l’épaisseur des bois - est une lourde tâche ; c’est ce que suggère Panoramix avec un bon sens évident, animé d’un véritable esprit d’intuition contre-technique, sous entendu contre-nature, le regard inquiet et la main interrogative, prenant à partie le lecteur : «  On ne mesure pas les forêts pour le plaisir… Que manigancent-ils ? »[iii]
 
            Non seulement, la finalité échappe et le questionnement s’impose, mais la tâche même est des plus difficiles, des plus ardues, des plus impénétrables.

[i] Ibid., p. 8, cart. 6.

[ii] Ibid., p. 7, cart. 4

[iii] Ibid., p. 9, cart. 2 
Qu’elle doit être d’importance, de hauteur, d’altitude pour oser s’offrir le champ de cette incertitude, de cette aventure, de ce risque ! Parce qu’un tel aménagement n’est pas sans risque ! Les coups des Gaulois, les morsures d’Idéfix, les peurs et les sursauts, les nuits de labeur et les jours pour rien subis par les aménageurs, valent-ils tant de souffrance et d’inquiétude ? Non si tout reste en l’état, si l’aménagement n’est que le simple fait de construire, de construire après ! Oui, si quelque chose de divin se joue avec les dieux ! Se joue à cache-cache, dans l’évitement perpétuel, le surgissement soudain, l’apparition, puis la disparition, la nuit et le jour, si du construit naît de l’habitable et si de l’habité naissent des habitants.
 
            L’inquiétude du druide est donc légitime. Elle est fondée sur cette question-là, dont la technique est le médium de révélation en même temps que le médium d’occultation d’incompréhensibles et d’exceptionnelles manifestations. Que les arbres repoussent, alors, pourquoi pas ! « Nous refaisons pousser les arbres »[iv], triomphe Panoramix en marchant sur les ruines des dieux disparus, concluant ainsi que de l’inopiné peut avoir un sens, à qui sait re-co-naître : « Les mortels habitent alors qu’ils attendent les divins comme tels. Espérant, ils leur offrent de l’inattendu. Ils attendent les signes de leur arrivée et ne méconnaissent pas les marques de leur absence. »[v]

 
[iv] Ibid, p. 46, cart. 8.

[v] Heidegger, Bâtir, habiter, penser, in Essais et conférences, op. cit., p. 178.         
 
Au fond une évidence perdue : il n’y a pas de forêts sans arbres, pas d’arbres sans racines, pas de racines sans peuple ! Au fond, une évidence nouvelle : il n’y a pas de peuples sans des dieux - qu’ils fussent tombés dans le siècle, même - pas de dieux sans manifestations, pas de manifestations sans questionnement métaphysique ! Mais alors pas de signe sans symbole ! Pas d’arbres sans forêt, non plus ! Au fond, une obscurité depuis les Grecs, et que Heidegger a clarifié : il n’y a pas de métaphysique sans technique. Au dialogue redoutable des aménageurs, « Place à la civilisation ! Nous allons commencer à déboiser ! Faudra dégauloiser d’abord »[vi], répond la non moins redoutable réponse de Heidegger, où se fond le triptyque infernal de l’oubli de l’être, de la technique comme couronnement de tout, et de l’insupportable douleur de la terre qui portent des hommes : « Le déclin de la vérité de l’étant a lieu d’une façon nécessaire, comme l’achèvement de la métaphysique. Le déclin s’accomplit à la fois par l’effondrement du monde marqué par la métaphysique et par la dévastation de la terre, résultat de la métaphysique »[vii], comprenons de l’essence même de la technique. Nous comprenons peut-être mieux pourquoi l’horizon scénarisé et central de l’album Le domaine des dieux est la nuit au cœur de laquelle le ménagement est d’abord de nature éminemment technique : « L’essence de la technique ne vient que lentement au jour. Et ce jour est la nuit du monde, revue et corrigée en jour technique. »

[vi] Le domaine des dieux, p. 9, cart. 6.

[vii] Heidegger, Dépassement de la métaphysique, in Essais et conférences, op. cit., p. 82. 
           Il nous faudra finir plus haut sur cette essence de la technique entendue comme fin de la métaphysique ; c’est alors le concept de nature que nous convoquerons dans son intime relation à la vérité, celle que défend précisément Idéfix, sans le savoir, Panoramix, en le sur-sachant, Obélix en la fracturant, Astérix en rusant, tous les autres en la sauvant. Malgré le déboisement, malgré le dégauloisement, malgré l’impossible clairière, malgré mille troncs qui grimpent au ciel, malgré les ruines, malgré la lyre abandonnée aux pieds de colonnes effondrées, malgré la nuit qui tombe, malgré le jour pour la nuit et la nuit pour le jour, malgré un coq chantant à contre-temps ou à contre-jour, malgré l’esclave chantant encore pour rien, « (…) l’être de la technique recèle en lui la possibilité que ce qui sauve se lève à notre horizon. »[viii]
 
            Pour l’heure, il faut se ménager quelques lignes pour en finir avec l’immeuble à bâtir. Nous faire promoteurs de vérité le temps de comprendre cet aménagement en tant que ménagement d’un espace en lieu d’habitation : « Le trait fondamental de l’habitation est ce ménagement »[ix]. Avant que la clairière ne se manifeste curieusement comme un plein-de-bois, un trop plein d’arbres, un encombrement, l’espoir est là. 

[viii] Heidegger, La question de la technique, in Essais et conférences, op. cit., p. 44.

[ix] Heidegger, Bâtir, habiter, penser, in op. cit., p. 176.
Oursenplus l’exprime comme véritable ouverture sur l’avenir, véritable condition de possibilité de mise en place du lieu, de ce lieu où le miroir des hommes se reflète dans l’habitat des dieux : « Il doit y avoir un énorme emplacement défriché »[x]. Cette brèche dans la forêt n’est pas. Ou plutôt n’existe que sous la modalité d’un ré-enracinement toujours re-poussé - nous parlerons précisément de ce qui en nature ne sombre jamais - repoussé végétalement, repoussé aux confins de quelque limite !
 
            Cette mise en sûreté à venir, ce qui restera à proprement parler en-clos en forêt, est ce qui ménage toute chose en son être. La protège. La délimite en son existence. Fait qu’elle perdure sur la seule modalité de l’étant. Pour ce faire, il y a lieu de ménager en amont, tout autant qu’en aval ; pour réussir cet aval, en-réalité, Anglaigus rappelle avec force que les « troupes doivent protéger le chantier ! »[xi] C’est à cette condition, à cette condition seulement, avant que l’œuvre de contre-technique ne soit œuvre magique, que « bientôt, nous pourrons construire le premier immeuble du domaine des dieux »[xii], triomphe l’architecte ! La con-jonction qui rend possible l’espace, la clairière, le lieu, est ce ménagement, car « ce qui a été « ménagé » est chaque fois doté d’une place et de cette manière insérée, c’est-à-dire rassemblé par un lieu (…) »[xiii].
 
[x] Le domaine des dieux, p. 18, cart. 3.

[xi] Ibid, p. 9, cart. 7.

[xii] Ibid., p. 15, cart. 2.

[xiii] Heidegger, Bâtir, habiter, penser, in op. cit., p.183.
            C’est l’image même de la pseudo victoire de la technique triomphante, image ou le vertige de la grande place - du grand non-lieu - nous prend lorsque nous regardons la petitesse d’Astérix et Obélix perdus en son centre, image d’un espace spécialement conçu, travaillé, exécuté, sécurisé comme « quelque chose qui est « ménagé », rendu libre, à l’intérieur d’une limite (…) »[xiv]. C’est pour moi, pour nous, pour tous ceux qui devinent qu’il n’est pas simplement question d’une disparition d’arbres, l’image la plus tragique de l’album, l’une des plus efficaces de l’ensemble de l’œuvre de Goscinny et Uderzo. Le désarroi d’Astérix est total. Le Gros, réduit à rien, est à-presque-rien. Idéfix pleure. Ce qui est en projet - l’aménagement de cet espace ménagé - est en marche. Anglaigus peut en rendre compte à César. Toute promotion devient possible, le sort est au service des dieux, l’alternative est absolue : accepter ou mourir, habiter à l’image des dieux ou n’être plus avec eux, déménager de Rome ou abandonner l’horizon du monde : « Alors, j’accepte… »[xv] L’utopie du projet s’enracine dans une vaste clairière d’où tout enracinement naturel est devenu impossible. Avec le surgissement des hommes en dieux, surgit un lieu qui est condition de possibilité de leur apparition et de leur mise en demeure.

[xiv] Id.

[xv] Le domaine des dieux, p. 30, cart. 10.            


 

Clairière, ici, se voit. Résultat d’un sur-travail, d’un après le travail, d’une technique poussée à fond de nature, d’un labeur « payé en heures supplémentaires »[xvi], résultat avant tout d’un trop plein d’arbres d’éternelle repousse - le même arbre, en fait - cette clairière-là n’est pourtant pas un vide, pas un lieu de vacance, mais un lieu pour habiter. C’est une étendue technique, une technique étendue sur fond de nature, la nature même de la technique. Clairière, ici, est dévoilement pur puisque « la techné est un mode de l’alétheuein. Elle dévoile ce qui ne se pro-duit pas par soi-même et n’est pas encore devant nous (…) »[xvii]. À proprement faire, la clairière n’est pas objet de fabrication, une construction de vide sur arrière-fond de forêt, non plus une réserve de quelque chose qui est à réserver en l’état. Les arbres en stock ne servent à rien. L’espace libéré, pourtant, est réservé. Mis à part, délimité, borné en son extériorité, point en-lui-même ! Au fond, « c’est comme dévoilement, non comme fabrication, que la techné est une pro-duction »[xviii]. Ce cercle au centre duquel Astérix et Obélix se centralisent et s’arrêtent, pour voir autour, est un lieu de vérité. Vérité de l’essence même de la technique avant qu’elle ne soit le lent et complet achèvement - dévoiement, presque - de la métaphysique. Rien n’est consommé, tout est arraché, déporté, mis en tas, tout est campé, rien n’est utilisé dans l’après arrachement.

[xvi] Ibid., p. 26, cart. 1.

[xvii] Heidegger, La question de la technique, in Essais et conférences, op. cit., pp. 18-19.

[xviii] Id.
La clairière est une éclaircie et n’a rien à voir avec la technique dans son acceptation moderne, car « le dévoilement qui régit la technique moderne est une pro-vocation par laquelle la nature est mise en demeure de livrer une énergie »[xix]. Or, clairière ici ne livre rien. La nature est simplement « mise en demeure » de mettre en place un lieu pour habiter. C’est tout et c’est rien.
 
            L’on comprend mieux la détresse de nos deux héros. Elle renvoie à celle même de l’architecte, mais en creux : « La clairière est encore là ? », et l’esclave de répondre d’un seul geste que non : « Oh, je m’y attendais », soupire Anglaigus. Et la marche des choses reprend le cours même de la technique : la production d’un dévoilement, le lent cheminement vers la vérité. Astérix et Obélix sont au centre de la question, d’une question qui leur fut donnée en spectacle : pourquoi cette clairière plutôt que rien ? Énorme paradoxe, puisque le rien est la forêt, et cette clairière-là - qui reste désormais à demeure - la mise en forme initiale ouvrant à la construction d’un immeuble pour habiter ici. Panoramix a joué avec les forces naturelles ; de l’inhabituel fut donné aux Romains, et voici que de l’inhabituel est à voir au centre de cette forêt comme l’éclaircissement même de la question.
 
            Pour les Gaulois, à quoi le druide a-t-il bien pu jouer ? Que signifie cet aller-retour incessant entre clairière et non-clairière ? 

[xix] Ibid., p. 20.
Qu’est ce qui pousse Panoramix à risquer l’ouverture de la forêt, comprenons, non point ce qui est la passe qui conduit à un espace, mais l’impasse par laquelle de l’espace - de l’éclaircie - est donné au centre de quelque chose. De quelque chose qui est rien pour un Gaulois, c’est-à-dire précisément ce qui lui est naturel, et qui est tout pour un Romain, parce que lieu par excellence de résistance. Donc, qui est étrangement contre-nature. Contre-nature-technique !
 
            Il me semble que nous sommes à la conjonction d’une même manière de voir le monde, manière dont les chemins de la connaissance ne mènent nulle part pour les uns, quelque part pour les autres. Nulle part pour Astérix et Obélix. Quelque part pour le druide. Les deux premiers n’envisagent le déracinement que sous l’angle très fermé d’un ouvert incompréhensible et inouï. Le second rejoint la thèse romaine, certes en y associant le thème de la liberté - « Les corneilles sont libres, elles, les sangliers et votre chien aussi »[xx], mais en participant pleinement au processus d’ouverture de l’espace. Si les deux premiers de nos héros poussent un certain temps, sous la pression de l’intuition immédiate du chien petit, à la re-pousse des arbres et à la re-pousse de l’espace vierge, curieusement vierge, le second entrevoit la possibilité de l’habitat comme résultat d’une technique. 

[xx] Le domaine des dieux, p. 25, cart. 7.
Rien de ce qui arrive en forêt n’est objet de peine et de misère pour Panoramix : « Ne vous inquiétez pas ; nous allons nous amuser un peu avec les Romains. »[xxi], précise pour r-assurer le druide ! Cet envisagement, qui prend allure de responsabilité finale, en dernier recours, est accélération de l’histoire et des processus techniques : « Non seulement nous ne vous empêcherons plus de terminer votre travail, mais je vous donnerai de la potion magique pour qu’il soit fini plus vite. Va ! »[xxii] Au fond Panoramix en-visage et considère ce nouveau lieu, alors que nos deux héros le dé-visagent et ne le com-prennent pas. Ce lieu restera pour eux une utopie, un lieu extérieur à lui-même. Une  interrogation. Une surprise ! Seul Panoramix sait. Sait que l’habiter est une manière d’être au monde qui à quelque chose à voir avec les dieux. Sait que « dès que l’homme toutefois, considère le déracinement, celui-ci n’est déjà plus une misère. Justement considéré et bien retenu, il est le seul appel qui invite les mortels à habiter »[xxiii]. Ce n’est ni le moment ni le lieu de nous tromper. Ce que l’on croit être une aide apportée aux esclaves - et qui tant mieux est libération - est en réalité la formidable intuition que ce qui est ouvert est la vérité. Vérité pure, vérité sans bornes, vérité même des dieux qui cherchent à s’installer. À prendre lieu. Et dans laquelle, les hommes se placent, justement, se placent. Seul un homme de science pouvait en-visager ce lieu. Seul parce qu’il sait qu’il risque quelque chose.

[xxi] Ibid., p. 25, cart. 9.

[xxii] Ibid., p. 25, cart. 8.

[xxiii] Heidegger, Bâtir, habiter, penser, in Essais et conférences, op. cit., p. 193.
C’est précisément ce que nos deux héros lui reprochent, lui qui avait su faire repousser les grands chênes et qui maintenant participe de leur dé-localisation dans un vaste mouvement d’association de malfaiteurs techniques et d’improvisateurs de métaphysique : « Tu as joué à l’apprenti druide ! »[xxiv], signale avec vigueur le premier des guerriers du village ! Comme une sentence, un désaveu, une forme déguisée d’impuissance.
 
            Très habilement, quasi politiquement, le druide rattrape la situation, mais quelque chose s’est joué, dans la faillite et le désordre, qui ressortit à l’achèvement d’un projet - au déracinement in-considéré. Et Panoramix de se rendre compte que ce que nous pourrions désormais appeler la passe vers l’ouvert, comme ce qui est en mer risque les écueils, est impasse puisque « les Romains ont détruit la forêt, et vont finir par nous détruire ! »[xxv]. Le risque est énorme. Avait été. Il est poussé objectivement aux portes du village, puis au village, au sein des consciences, des habitudes, des paroles et des signes de toutes espèces. De l’oubli de peuple est en-passe de réussir, et le projet de César est en voie d’achèvement et d’ouverture : mieux que la destruction d’un peuple, de sa dissolution, de sa soumission, la destruction de la forêt par l’œuvre technique ouvre sur un progrès objectif qui se met en place jusqu’au moindre détail, détail qui pue, qui n’est pas frais, vient de Lutèce, n’est même pas péché en mer toute proche, s’achète et se vend toujours plus cher, détail technicisé - emprunté, prélevé, ouvert, vidé, bouffé - détail qui s’étale : « En ce qui concerne le poisson, les Romains, c’est le progrès »[xxvi], martèle l’excellent et désormais très connu importateur de saveurs poissonnières, Ordralphabétix !

[xxiv] Le domaine des dieux, p. 34, cart. 11.

[xxv] Ibid., p. 35, cart. 1.

[xxvi] Ibid., cart. 2.
            Pis encore, le progrès tend à l’uniformisation. L’alternative est simple : poissonnier ou antiquaire, antiquaire ou poissonnier ! « Regarde Panoramix comme notre village a changé d’aspect… »[xxvii] Et les mentalités changent tout autant. « La belle entente qui régnait parmi nous, n’existe plus »[xxviii], regrette amèrement Astérix. Devenu standard, devenu province romaine à part entière, devenu lieu d’à-côté et lieu de passage, le village annexé n’est plus à proprement dit un lieu ! Le village vit à l’heure romaine et le réveil sera difficile. Si la nuit ne s’inverse plus avec le jour, la nuit intérieure commence et les signes de cette décadence sont déjà visibles. Du reste, poissonnier embaumeur hurle en direction d’Assurancetourix : « Regarde ce que tu as fait de notre village ! »[xxix]. Oui, «  au milieu de cette nuit, la détresse est la plus grande. Alors, l’époque indigente ne ressent même plus son indigence »[xxx]. Ce qui a été provoqué par César, c’est de l’espace, ce qui a été interpellé, c’est le dévoilement aux portes de, ce qui a failli réussir, c’est ce que Heidegger appelle « l’Arraisonnement » et qui n’est rien moins et pas plus - mais c’est énoorrrmmme ! - que ce qui contraint l’homme à faire pousser des immeubles en lieu et place des arbres, c'est-à-dire à cultiver une métaphysique sur le terrain défriché, dénudé, violé de la simple nature. De la seule phusis.

[xxvii] Ibid., p. 36, cart. 1.

[xxviii] Ibid., cart. 2.

[xxix] Ibid., p. 42, cart. 3.

[xxx] Heidegger, Le mot de Nietzsche « Dieu est mort », in Chemins quine mènent nulle part, op. cit.
Voici ce dont il est question dans cet album : de la place à accorder à l’abri des hommes qui habitent le monde et dont il faut ménager les alentours, c’est-à-dire d’abord et en avant-première leur soi-même. Leur ménager une éthique - un chez soi - et non plus seulement une morale extérieure et positive,  telle est l’inéluctable conséquence de cet aménagement. Car ils sont au contact. Au devant. En devanture d’aventure et de risque, comme Idéfix est en daventure de la charcuterie de Lutèce et Roquentin devant la charcuterie Julien. La détresse est immense ; elle montre et expose de l’existence pure, de celle qui vient des hommes et de celle qui en passe par les dieux. Des dieux à deux pas. Des dieux qui appellent. Des dieux qui n’ont pas de nom. De divins dieux. Du divin pour soi et avec-eux.
 

 





 








 


 





 




 

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