Permis de construire
Cela dé-couvert, reste qu’il faut bâtir pour des mortels qui ressemblent à des dieux. Qui seront comme tels, au voisinage des Gaulois. Et d’autant plus dieux qu’ils seront près de ces Gaulois-là, d’un « on » massif, perpétuellement voisin de lui-même. Qu’ils soient à l’image des dieux certes, mais ils sont avant tout mortels ; et quoique l’on fasse et que l’on dise, « habiter est la manière dont les mortels sont sur terre »[i].L’égalité entre Romains et dieux se fait dans l’ordre de l’habiter, au sein du bâtiment, dans une « place » faite pour : « Enfin des immeubles habités par des Romains entoureront le village qui ne sera plus qu’une amphoreville condamnée à s’adapter ou à disparaître. »[ii] La problématique de Jules est toute heideggérienne ; sa volonté est double : donner une habitation à un peuple qui se prend pour des dieux - profiter de cette occasion pour faire œuvre de civilisation - et contraindre la résistance gauloise à l’envahissement de son propre espace, par contamination. Panoramix, doué de son habituelle clarté d’esprit le dit avec résignation : « tout cela fait partie d’un plan de Jules César pour nous faire disparaître ! »[iii]. Qui plus est, c’est l’habité, le bâti, le construit, l’édifié qui compte et non les pâles images de dieux absents qui remplissent l’immeuble et qui ne sont que les instruments de la volonté impériale.
[iii] Ibid., p. 36, cart 2.
[i] Heidegger, Bâtir, habiter, penser, in Heidegger Essais et conférences, op.cit, p. 175.
[ii] Le domaine des dieux, p. 5 cart. 7.
[iii] Ibid., p. 36, cart 2.
Là encore, le druide de préciser avec justesse, dans une perspective quasi hégelienne, toute instrumentale, donc tout en chemin rusé de raison, que « César se sert des Romains qui habitent le domaines des dieux, mais ils ne sont pas dans le coup… »[iv].
Ce qui importe César, c’est proprement de faire habiter un lieu : « Bâtir est, dans son être, faire habiter. (…). C’est seulement quand nous pouvons habiter que nous pouvons bâtir »[v]. La finalité de l’immeuble est l’habitation par. Au fond, peu importe par qui ! L’habiter est le fond des choses, c’est-à-dire l’occupation d’un espace transformé en lieu, d’un espace aménagé. Le bâti est prétexte. Il est même absence d’espace, presque non-lieu puisque sa destination est l’habitat. En terminer avec la bâtir de l’immeuble revient à en commencer avec l’achèvement de l’habitat. Une fois la clairière éclaircie, «dès que le premier immeuble sera achevé et habité par des Romains, nous pourrons dire que le domaine des dieux aura vaincu les barbares »[vi], précise enthousiaste l’architecte Anglaigus. Parce qu’un lieu est à habiter, quelque chose des dieux est en place et qui montre combien tout le reste est à déplacer, au risque d’être-déplacé ! Ou plus exactement sera en place, car l’immeuble n’est jamais achevé, toujours en travaux - voir les peintres qui oeuvrent lors de l’arrivée des résidents, la précision de l’architecte concernant le non-achèvement du centre commercial - toujours en devenir.
Ce qui importe César, c’est proprement de faire habiter un lieu : « Bâtir est, dans son être, faire habiter. (…). C’est seulement quand nous pouvons habiter que nous pouvons bâtir »[v]. La finalité de l’immeuble est l’habitation par. Au fond, peu importe par qui ! L’habiter est le fond des choses, c’est-à-dire l’occupation d’un espace transformé en lieu, d’un espace aménagé. Le bâti est prétexte. Il est même absence d’espace, presque non-lieu puisque sa destination est l’habitat. En terminer avec la bâtir de l’immeuble revient à en commencer avec l’achèvement de l’habitat. Une fois la clairière éclaircie, «dès que le premier immeuble sera achevé et habité par des Romains, nous pourrons dire que le domaine des dieux aura vaincu les barbares »[vi], précise enthousiaste l’architecte Anglaigus. Parce qu’un lieu est à habiter, quelque chose des dieux est en place et qui montre combien tout le reste est à déplacer, au risque d’être-déplacé ! Ou plus exactement sera en place, car l’immeuble n’est jamais achevé, toujours en travaux - voir les peintres qui oeuvrent lors de l’arrivée des résidents, la précision de l’architecte concernant le non-achèvement du centre commercial - toujours en devenir.
[iv] Ibid., p. 36, cart. 3.
[v] Heidegger, op. cit., p.191.
[vi] Le domaine des dieux, p. 26, cart. 6.
Pour bientôt être détruit, mais c’est une autre histoire que celle qui nous montrera des ruines plutôt que rien, mais un rien qui vaut totalité.
Au fond, symboliquement, l’ensemble des images relatives à la construction de l’immeuble se pense sous la modalité fondamentale que « Nous n’habitons pas parce que nous avons « bâti », mais nous bâtissons et avons bâti pour autant que nous habitons (…) »[vii], tel nous semble être le projet initial et final de Jules. Si « nous parvenons à faire vivre des Romains dans le voisinage de ces Gaulois, nous aurons non seulement veni et vidi, mais nous aurons vraiment vici, en plus »[viii], conclut César lors du compte-rendu que lui fait Anglaigus, à Rome.
Le plan général du domaine des dieux - pour vivre précisément comme un dieu - exige un espace, un lieu, un bâti. L’arrière-fond sur lequel se tracent les plans est une forêt. Et l’avant-scène de ce projet est un aménagement clair et parfaitement reconnaissable, signifiant : « un air pur et embaumé vous attend dans un vaste et superbe parc naturel »[ix]. L’exigence de ce bâtir est alors contre-nature, pourrait-on dire. Et l’architecte doit pourtant faire avec. Avec cette forêt faire un parc naturel.
[vii] Heidegger, Bâtir, habiter, penser, op.it., p. 175.
[ix] Ibid., l’impliable, p. 28.
Mais par la force des choses, par les prodiges mêmes, puisque les Gaulois « ont des pouvoirs magiques » et que « les arbres de la forêt sont leur amis », ce parc est contre-forêt. Sa croissance n’est pas donnée d’emblée - ne peut l’être - mais est le résultat d’une maîtrise, d’une mesure des choses, d’un périmètre à tracer, d’un espace à donner-lieu - et au centre duquel pourtant les arbres « repoussent tout le temps »[x] - d’un signe à graver sur les troncs pour reprendre, délimiter, accroître cet espace. L’ensemble de ce processus est technique. Résultante d’un savoir faire, d’une maîtrise d’œuvre, d’un acte qui contraint à de l’existence d’espace qui ne va pas de soi : « L’homme, toutefois, ne cultive pas seulement ce qui de soi-même développe une croissance, mais bâtit aussi au sens d’aedificare, en construisant ce qui ne peut pas naître et subsister par une croissance »[xi].Au fond, symboliquement, l’ensemble des images relatives à la construction de l’immeuble se pense sous la modalité fondamentale que « Nous n’habitons pas parce que nous avons « bâti », mais nous bâtissons et avons bâti pour autant que nous habitons (…) »[vii], tel nous semble être le projet initial et final de Jules. Si « nous parvenons à faire vivre des Romains dans le voisinage de ces Gaulois, nous aurons non seulement veni et vidi, mais nous aurons vraiment vici, en plus »[viii], conclut César lors du compte-rendu que lui fait Anglaigus, à Rome.
Le plan général du domaine des dieux - pour vivre précisément comme un dieu - exige un espace, un lieu, un bâti. L’arrière-fond sur lequel se tracent les plans est une forêt. Et l’avant-scène de ce projet est un aménagement clair et parfaitement reconnaissable, signifiant : « un air pur et embaumé vous attend dans un vaste et superbe parc naturel »[ix]. L’exigence de ce bâtir est alors contre-nature, pourrait-on dire. Et l’architecte doit pourtant faire avec. Avec cette forêt faire un parc naturel.
[vii] Heidegger, Bâtir, habiter, penser, op.it., p. 175.
[viii] Le domaine des dieux, p. 27, cart. 3.
[ix] Ibid., l’impliable, p. 28.
Chaque nuit, chaque tombée du jour, chaque lever du soleil, chaque chant qui monte dans la nuit et fait croire au jour, chaque morsure d’Idéfix, lorsque l’architecte attaque l’écorce des arbres, fabrique pour Anglaigus le risque majeur de l’aventure de s’opposer à ce qui croît de soi-même, par soi-même, en soi-même. Le risque est grand de se poser contre la nature elle-même, risque de s’exposer aux forces magiques alliées de la nature, support d’une croissance en tant que telle, absolue, efficace, superbe, mais incompréhensible, mystérieuse, d’un autre ordre, supra- sensible et pourtant tellement concrète dans ses effets. Grand est le risque d’être à-côté de la nature.
[xi] Heidegger, L’homme habite en poète, in Essais et conférences, op. cit., p. 229.
[x] Ibid., p. 20, cart. 7.
[xi] Heidegger, L’homme habite en poète, in Essais et conférences, op. cit., p. 229.
Par-delà la nature. Et Astérix, de bien préciser au Grand Architecte de la Forêt : « Vous avez tort de vous aventurer dans cette forêt ; vous risquez d’y faire de mauvaises rencontres (…) »[xii]. Au service des dieux, l’architecte est l’être en lui-même tel qu’il est au monde ; il est étant dans toute son étendue, sa latitude, ses attitudes, son parcours, son traçage. Il est circon-scripteur et va au devant de quelque chose qui lui échappe et qu’il ne peut délimiter, quelque chose qui ressortit au sacré, autour duquel un espace reste à profaner et qui serait dangereux : « (…) ce n’est pas normal que des Romains bravent les dangers de la forêt, surtout quand les dangers, c’est nous ! »[xiii] insiste justement Astérix.
Au contact de l’établissement de l’Être - de la demeure des dieux - en vue d’une immobilisation, au cœur d’une forêt, le risque est partout, enraciné dans un espace qui ne se donne pas aisément, mais résiste.
Au plan strictement métaphysique - et Anglaigus prend peu à peu conscience de ce danger, comprenons le possible échec de l’éclaircissement par la technique et l’impossibilité de bâtir qui en découle - « ceci annonce que l’homme plonge profondément plus que tout autre étant ses racines dans le fond de ce qui est. (…). Le rapport de l’être qui fonde à l’étant fondé est le même, aussi bien pour l’homme que pour la plante et l’animal », comme nous l’avons observé dans le phénomène de perception pure de l’être de la nature pres-sentie par Idéfix, et plus encore par un coq, chanteur de la nuit.
[xiii] Ibid., p ; 8, cart. 8.
[xii] Le domaine des dieux, p. 7, cart. 9.
[xiii] Ibid., p ; 8, cart. 8.
Mais, cette idée va plus loin chez Heidegger, en écho à la mise en œuvre du projet de l’architecte, car, proprement vécu dans l’immense forêt armoricaine, « l’être lâche et libère l’étant dans le risque. Cette libération qui lance l’étant en le lâchant à l’aventure, voilà ce qui constitue proprement le risque »[xiv]. Non seulement le risque est d’ordre métaphysique, mais puisqu’il est d’ordre métaphysique, il est donc, avant tout, d’ordre technique - et non point le contraire - ou plutôt afin d’être au plus proche de la pensée de Heidegger, il serait de l’ordre de l’essence de la technique. Et parce que nous le savons et défendons l’idée ici que « l’essence de la technique, qui n’est autre chose que la métaphysique en train de s’achever »[xv], se trouve en jeu dans cet album, il nous appartient de comprendre son statut. Sa manifestation. Son achèvement, tout autant. Voire son échec !
Que ménager le lieu est l’incontournable moyen d’aider les hommes à l’image des dieux de s’installer-là. Qu’il faut mesurer pour bâtir et bâtir pour habiter. Qu’il faut donc ménager pour habiter (à) la place des dieux. Plus exactement en lieu et place des dieux, aux à-côtés près d’un autre ménagement fait de pieux, de pailles, de pierres à peine taillées, d’un bord de mer et de rochers escarpés, de bagarres et de coups portés et appuyés par des forces qui ne sont point de ce monde, si Panoramix ne l’était !
[xiv] Heidegger, Pourquoi des poètes ? in Chemins qui ne mènent nulle part, op. cit., p. 335.
[xv] Heidegger, Dépassement de la métaphysique, in op. cit., p. 115.
La pensée de Heidegger nous éclaire : « Les choses qui en tant que lieux « ménagent » une place, nous les appelons maintenant par anticipation des bâtiments »[xvi]. Ce ménagement est objet d’une mesure dont l’arbre est achèvement et commencement, en forme de symbole même de l’essence de la technique comme support : « Nous reprendrons les mesures à partir de cet arbre »[xvii], souligne Anglaigus.
L’arpentage de la forêt est au cœur de la mesure des choses. Il est traçage précis d’un espace à ménager - en vue d’un aménagement, d’un bâti, d’une édification - d’un espace propre à l’habitation. Et cette trace s’inscrit, se grave, se met en mémoire sur l’arbre, sur l’arbre comme contre-technique, car il est nature. Alors là, très précisément, comme véritable essence ! L’incision est totale, concerne tous les arbres, de même que la croix est également totale. Est technique, essentielle presque. Le passage du singulier à l’universel s’effectue dans cet espace-là, sur cet arbre-ci : « (…) ne touchez pas aux arbres, devant Idéfix, il n’aime pas ça »[xviii]. Perspective toute heideggérienne, lorsque le philosophe écrit dans une analogie célèbre, à vertu didactique, et qui nous va comme un gant ici, au cœur de cette forêt armoricaine : « La technique n’est pas la même chose que l’essence de la technique.
[xviii] Le domaine des dieux, p. 7, cart. 8.
L’arpentage de la forêt est au cœur de la mesure des choses. Il est traçage précis d’un espace à ménager - en vue d’un aménagement, d’un bâti, d’une édification - d’un espace propre à l’habitation. Et cette trace s’inscrit, se grave, se met en mémoire sur l’arbre, sur l’arbre comme contre-technique, car il est nature. Alors là, très précisément, comme véritable essence ! L’incision est totale, concerne tous les arbres, de même que la croix est également totale. Est technique, essentielle presque. Le passage du singulier à l’universel s’effectue dans cet espace-là, sur cet arbre-ci : « (…) ne touchez pas aux arbres, devant Idéfix, il n’aime pas ça »[xviii]. Perspective toute heideggérienne, lorsque le philosophe écrit dans une analogie célèbre, à vertu didactique, et qui nous va comme un gant ici, au cœur de cette forêt armoricaine : « La technique n’est pas la même chose que l’essence de la technique.
[xvi] Heidegger, bâtir, habiter, penser, in Essais et conférences, op. cit., p. 184.
[xvii] Le domaine des dieux, p. 7, cart. 5.
[xviii] Le domaine des dieux, p. 7, cart. 8.
Quand nous recherchons l’essence de l’arbre, nous devons comprendre que ce qui régit tout arbre en tant qu’arbre n’est pas lui-même un arbre qu’on puisse rencontrer parmi tous les arbres »[xix]. Ce qui est touché, c’est l’arbre en général, un arbre qui est précisément « un chêne comme les autres »[xx], et dont la modalité d’apparition est absolue, complète, totale lorsqu’il se dévoile par en dessous, par la souche, comme authentique dé-racinement. La souche est cette souche-là, mais la racine vaut pour toutes les racines. Donc, ce déracinement est radical.
[xx] Le domaine des dieux, p. 15, cart. 8.
[xix] Heidegger, La question de la technique, in Essais et conférences, op.cit., p. 9.
[xx] Le domaine des dieux, p. 15, cart. 8.
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