Lavillatte Bruno - « Tu sais ce qu'il te dit, Môssieu Astérix ? » - texte intégral

In Libro Veritas

« Tu sais ce qu'il te dit, Môssieu Astérix ? »

Par Lavillatte Bruno

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Table des matières
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Le Crépuscule des Coqs

    Ce lieu sera aménagé. Comprenons ménagé, délimité pour préservation et sécurité de ses hôtes, sous forme de domaine, dans l’ordre d’une réalité bâtie. Ce lieu pourra être habité. Habité à la manière de. La question est posée dans l’impliable de marbre remis aux spectateurs du cirque Maxime : « Aimeriez-vous vivre comme un dieu ? »[i] ; et le marbre publicitaire et promotionnel de répondre : «  Alors… le domaine des dieux est pour vous ! ». La terre inhospitalière qui entoure le village - qui proprement le ménage, le met en sécurité dans l’ordre de l’étant, protégé par la mer d’un côté, l’impénétrable et immense forêt de l’autre - doit être le Lieu par excellence, le lieu de l’Être en tant qu’être, dans son apparition, lieu d’une onto-épiphanie, véritable construction de quelque chose qui ressemblerait à des dieux - donc à des hommes en image - pure et simple édification d’un espace sacré où serait possible « une vie saine et heureuse, digne de celle d’un dieu ». Mais cette forêt a besoin d’être aménagée ; son actuel et ancestral aménagement - ménagement - ne convient pas. Ce qui domine, c’est la nature, sa force légendaire, son mystère, son inaccessibilité technique et conquérante. César le reconnaît : « Ces Gaulois (…) protégés par une forêt qui les nourrit, refusent la civilisation romaine »[ii].
 
            Le fait est que César voit grand : de l’homme aux dieux, il n’y a que l’impliable. Mais des dieux aux hommes, il y a l’espace transformé en lieu.

[i] Le domaine des dieux, p. 28.

[ii] Ibid., p.5, cart. 5.
Le lieu en domaine. Le domaine en habitat. L’habitat en pensée. La pensée en civilisation. En un mot, de la forêt en clairière. Des arbres à l’Arbre, et de l’Arbre au vide. De la coïncidence, il faudra de la coïncidence pour que les uns aillent au devant des autres, et que les autres les attendent, je veux dire les dieux. De loin, ils verront leurs charrettes bourrées d’encombrants paquets venus de Rome, de loin ils verront la procession venir à la promotion, de loin ils les verront lever la tête au ciel. Tout aura été fait pour qu’ils soient « les bienvenus ». Tout.    

    Alors, pour que cela puisse advenir, avant que d’éclaircir la forêt, de construire cet horizon de lumière sur des restes alentours de forêt, de faire main basse sur la nature par la technique, l’incontournable présupposé de la possibilité de la construction - du bâtir - devait être posé sous la forme de la double confrontation des dieux et des hommes. Ce qui est ici la même chose, au comme près ! Notre perspective est toute heideggérienne ; elle montre de la cohabitation, du coextensif, et Le Domaine des dieux est d’abord un lieu où se joue la scène des hommes au devant des dieux, dont le bâti est habitation sur cette terre-là (espace de la forêt ou planète en tant que telle, peu importe !). Reprenons avec Heidegger lui-même : « Mais « sur terre » déjà veut dire sous le ciel ». L’un et l’autre signifient en outre « demeurer devant les divins », et impliquent l’appartenance « à la communauté des hommes »[iii].

[iii] Martin Heidegger, Bâtir, habiter, penser, in Essais et conférences, Tel, Gallimard, p. 178.
           
Or, cet enjeu est précisément celui posé par cet album. L’inversion de la nuit en est la preuve - c’était déjà le cas avec Le Bouclier Arverne. Le fait même que la nuit soit confondue avec le jour indique le chemin de notre réflexion, et c’est Abraracoursix en personne qui donne le signal : « Ca y est ! Fallait s’y attendre ! Le ciel nous est tombé sur la tête »[iv]. Du divin est sur terre et le signe est l’inversion des heures et du cours des choses. Ceux qui habiteront plus tard, pour qui l’espace, donc, sera approprié à l’être de leur apparition, ne seront pas que mortels : quelque chose d’un dieu aura été construit, bâti, édifié. Pour eux. S’ils n’avaient été que de simples mortels - qu’ils sont en fait, mais la propagande impériale de l’impliable a tourné en son contraire cette finitude, pour vendre du divin et clore le village dans un sur-aménagement - rien de cette inquiétante étrangeté n’aurait pu avoir-lieu. Être mis en place. Donner-lieu-à. « Les mortels habitent alors qu’ils accueillent le ciel comme ciel. Au soleil et à la lune ils laissent leur course (…). Ils ne font pas de la nuit le jour », rappelle Heidegger. Et Astérix de préciser ; «Quel est ce prodige, le coq a chanté et le soleil ne se lève pas ! »[v].
 
            Non seulement du divin est sur terre, mais du divin est tombé sur terre ! Est à demeure, à terre ! Précisément, cette révélation est chute. 

[iv] Le domaine des dieux, p. 11, cart. 11.

[v] Ibid, p. 12, cart. 2.
Cette chute est mort des dieux, des dieux-en-personne, comprenons sans visage, sous un masque, le masque des hommes eux-mêmes qui habiteront un domaine fait à l’image de ceux qu’ils ne connaissent pas. Et dont ils sont le reflet. En dé-plantant cette forêt par l’œuvre technique - le déboisement est ce qui ménage l’espace pour l’arrivée des dieux - quelque chose est mort et qui parle du divin. La nuit qui se fait jour reste nuit. La révélation qui se manifeste demeure cachée. La clairière qui s’étend se repousse de ses propres arbres. Quelque chose s’est passé et qu’il faut comprendre : « Quand l’aube viendra, va faire un tour dans la forêt. Il s’y passe sûrement des choses ! »[vi], précise le sage Panoramix au valeureux Astérix. C’est l’horizon du village qui s’est brusquement bouché devant l’incompréhension d’un impossible soleil. Le monde en tant que monde, dans son insolente et éternelle répétition, n’est plus puisque, sous le mode alors de l’apparaître, « le soleil forme et délimite l’horizon dans lequel l’étant se montre comme tel »[vii]. Les mortels - les venus de Rome - ont permis une nuit à la place d’un jour et, dans leur advenue en ce lieu, ont, pour reprendre Nietzsche, écrit la tentative, au cœur de la nature apollinienne, « du renversement de toutes les valeurs ». Trans-former l’essai, voici ce que souhaitait César !

[vi] Ibid.

[vii] Heidegger, Le mot de Nietzsche « Dieu est mort », in Chemins qui ne mènent nulle part, Tel Gallilmard, p. 315.


Ce domaine, au fond, est ainsi le signe objectif du déclin du suprasensible en même temps qu’il est son avènement, son épiphanie, sa tentative désespérée de manifestation : « Mais comment avons-nous pu faire cela ? » (…).Que faisions-nous lorsque nous détachions notre terre de son soleil ? »[viii].
 
    Ce détachement, cette nuit du monde, « le soir de cet âge qui décline vers la nuit »[ix], cette inversion, ce contre-jour qui est aussi contre-nuit, sont perçus avant tous par le petit chien. Le « Kaïïï » et la phrase d’Obélix, « Nous avons bien fait de ne pas amener Idéfix ; il n’aurait pas aimé ça. »[x], expriment la détresse devant le spectacle d’une terre ravagée, en train de l’être, soustrait au regard absent du petit chien laissé en ce qui reste d’un espace ménagé d’une dévastation possible : son village qui résiste encore et toujours. À l’insupportable « CRÂÂÂC ! » de l’arbre déraciné, répond le cri de désespoir d’Idéfix et son retrait du monde par l’évanouissement, avant même que le spectacle ne soit donné. C’est lui, en sa canicité construite dans et par la nature, qui fait signe. Fait signe avec le coq qui chante en avance sur son temps, mais en retard pour son village, en écho à un cri venu de la forêt et qui lui ressemble : «  Tiens ? Je ne croyais pas qu’il était si tard. »[xi]

 
[viii] Nietzsche, in op.cit. p. 315.

[ix] Heidegger, op.cit., p. 323.

[x] Le domaine des dieux, p. 14, cart. 7.

[xi] Ibid., p. 11, cart. 9. 
  Cette place accordée à l’animal - à ses petits animaux - est essentielle pour nous. Place non anecdotique, place non strictement scénarisée par plaisir, place qui prend place sur fond d’autre chose, parce que l’animal se fond en nature dans un ordre auquel il appartient en tout premier-lieu. Immédiatement, pour ainsi dire. Sans distance. Le coq répond sans délai au son d’un Autre qu’il croit coq ! Idéfix hurle à la vue d’un arbre qui est les arbres.    

    Est donné dans cet épisode, ce par quoi toute la nature est en jeu, mise en scène, comprise comme ce par quoi arrive quelque chose, une ouverture qui est d’abord un aménagement de la nature et du monde. Non seulement, plantes, animaux et hommes « sont égaux dans la mesure où ils conviennent dans le Même », mais ce « Même, c’est le rapport qu’ils ont, en tant qu’étants, à leur fond. Le fond des êtres, c’est la nature. Le fond de l’homme n’est pas seulement du même genre que le fond de la plante et de l’animal. Le fond est, ici et là, le, même. Il est la nature en tant que la pleine nature »[xii]. Si Heidegger maintient le lien d’égalité entre plantes, animaux et hommes, il accorde cependant une place privilégiée au rapport immédiat, parce qu’ouvert au dedans, en plein-dedans, que l’animal entretient - occupe, maîtrise, utilise, arrange - avec la nature effective. Pourquoi le coq pense le retard, pourquoi Idéfix pres-sent le désastre de la dévastation de la nature, son ravagement sauvage, incompréhensible encore à l’être de moyenne raison qu’est le Gaulois ?

[xii] Heidegger, Chemins…op. cit., p. 334.
Tout simplement parce que « la plante et l’animal sont insérés dans l’ouvert. Ils sont dans le monde »[xiii]. C’est cette perception pure des choses qui rend possible cette approche au monde. Idéfix n’est pas devant le monde ; il est dans la brèche que la nature elle-même offre - par la souche, la racine, le CRÂÂÂC ! - et dans laquelle s’engouffre le souffle du petit chien, le cri rauque et désespéré du coq, ce fond même que l’on appelle leur nature et qui, bien qu’aménagée dans un petit village protégé du reste de l’Empire, demeure à jamais connexe à la Nature. C’est pourquoi, ils n’ont point besoin de représentation, de distanciation, d’écart ! Ils n’ont pas besoin d’un aller-voir, d’une mise en image. Alors rien n’est plus éloigné d’eux que : « Astérix, la nuit prochaine nous irons dans la forêt »[xiv]. Ils n’ont pas besoin d’un chemin qui les mène à ce qui serait nulle part puisqu’ils y sont déjà ! Ce n’est pas la souche et la racine qui sont vues comme telles, ce n’est pas le CRÂÂÂC ! qui est entendu comme tel, c’est la nature qui est signifiée en son fond, en son origine, en sa totalité. Sans éclaircie, sans éclaircissement, sans clairière, parce qu’ils sont dans leur être « des choses de grande habitude »[xv] et que leur perception ne souffre aucune autre explication que cet accès à l’immédiateté de l’ouvert : à un coin de voile que l’on nomme vérité.

[xiii] Ibid., p. 343.

[xiv] Le domaine des dieux, p. 14, cart. 2.

[xv] Rilke, in Heidegger, Chemins, op.cit., p. 342.
 

 





 



 


 

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