II. La clairière aux dieux
Le Domaine des dieux est aboutissement du Tour de Gaule, en même temps que l’annonce de la propre destruction de son histoire, son achèvement, sa fin ultime. Après, le petit chien n’est plus. Plus que l’ombre de lui-même - après qu’il a choisi d’être l’être-chien au labyrinthe des dieux des Pyramides - plus que le reflet de cette tentative d’accéder à sa propre canicité. Certes, il sera chien, mais sans plus. Chien dans sa singularité universelle, réduit à n’être que le lui-même, chien total. Dans La Grande Traversée, Idéfix parle danois. Parle chien, tout court, par delà toute singularité du langage, sous transposition et traduction quasi immédiates. En retour, le danois parle Idéfix. Le petit chien est chien, par la tension qu’il met à le devenir ; constamment en procès dans le monde et pour lui-même, Idéfix tend vers son être, condamné à chercher : « Cherche, Idéfix, cherche »[i], insiste Obélix. Et Idéfix de répondre : « Sniff ! Sniff ! Sniff ! ». Voilà, il est toutou ! Ne jouera que son rôle. N’en jouera donc plus aucun. Existera seulement sous la simple modalité d’une icône en déplacement, de second rôle. Ne jouera donc plus que le second rôle !
(Du reste, le petit chien cessera de perdurer dans la recherche de cet être-chien. Il est lui-même processus de commencement et d’achèvement.
[i] Le devin, p. 19, cart. 3.
Dans le « Regarde Astérix ! Il fait des progrès Idéfix ! »[ii], Obélix ne mentionne rien de plus que la stricte fonction de son fidèle compagnon, celle d’être-chien-de-chasse - pour-une-suite - ce qu’il était déjà en absolu devenir dans la toute première page de l’album Astérix et le Combat des chefs, album qui suit immédiatement l’album originel Le Tour de Gaule, et l’album fondateur Astérix et Cléopâtre. Pas de hasard. Une conduite, seulement une conduite à tenir. À tenir sans corde, sans laisse, sans théorie. Une conduite à l’os près, au nez, à la truffe, à la barbe des Romains.)
Point n’est là la question de fond. Du chien était à constituer et qui se constitue. Son horizon est une terre sur laquelle il gambade, court, suit. Parfois est en arrêt. Comme chien, un point c’est tout. À hauteur de vue, juste au niveau de l’articulation de la racine et du tronc. Et les arbres qu’il renifle sont l’arbre, c’est-à-dire un par-delà vers lequel se dessine une essence, un quelque chose qui dure mais qu’il re-sent de manière finie parce que, forme suprême de l’existentialisme canin, « Idéfix s’ennuie après les arbres »[iii]. Pour autant, et parce que Idéfix est symbole de cette existence jetée-là, de cette étonnante sortie d’image qui contraint à l’interrogation de sa destination, une forme d’arrière-monde encore informe et qu’il reste à construire, se dessine : un ensemble où se rencontrent l’art de bâtir et l’impérieuse nécessité métaphysique d’abriter les dieux - d’autant plus que les dieux sont faits ici, en lieu et place, à l’image de l’homme.
[iii] Le devin, p. 18, cart. 9.
Point n’est là la question de fond. Du chien était à constituer et qui se constitue. Son horizon est une terre sur laquelle il gambade, court, suit. Parfois est en arrêt. Comme chien, un point c’est tout. À hauteur de vue, juste au niveau de l’articulation de la racine et du tronc. Et les arbres qu’il renifle sont l’arbre, c’est-à-dire un par-delà vers lequel se dessine une essence, un quelque chose qui dure mais qu’il re-sent de manière finie parce que, forme suprême de l’existentialisme canin, « Idéfix s’ennuie après les arbres »[iii]. Pour autant, et parce que Idéfix est symbole de cette existence jetée-là, de cette étonnante sortie d’image qui contraint à l’interrogation de sa destination, une forme d’arrière-monde encore informe et qu’il reste à construire, se dessine : un ensemble où se rencontrent l’art de bâtir et l’impérieuse nécessité métaphysique d’abriter les dieux - d’autant plus que les dieux sont faits ici, en lieu et place, à l’image de l’homme.
[ii] Le domaine des dieux, p. 8, cart. 3.
[iii] Le devin, p. 18, cart. 9.
Du bâtir est à faire, du construire à édifier, un domaine est à surgir contre la nature, dans l’éclaircie volontaire et douloureuse d’une forêt, par la technique comme force d’éclaircissement de l’espace et de sa transformation en lieu, en lieu de, avec place, à la place de. Au cœur de la forêt. C’est pourquoi il revient à l’architecte de dire « Nous démolirons cette forêt et le domaine des dieux sera une réalité »[iv]. Il ne peut en être autrement : des hommes habiteront là, des hommes que l’appel de la forêt, et de ce qu’elle cache, attire. Par-delà le calme, l’authenticité, la solitude. Par-delà tout cela, parce que cette forêt est lieu privilégié de l’Être, dans l’errance et le chaos d’une terre ravagée, Obélix rappelle, en presque forme de prière : « Que Toutatis t’entende, Astérix… Que Toutatis t’entende ! »[v]
[iv] Ibid, p. 13, cart. 1
[v] Ibid, p. 26, cart 3.
Chapitre suivant : Le Crépuscule des Coqs