Lavillatte Bruno - « Tu sais ce qu'il te dit, Môssieu Astérix ? » - texte intégral

In Libro Veritas

« Tu sais ce qu'il te dit, Môssieu Astérix ? »

Par Lavillatte Bruno

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Table des matières
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La poussée métaphysique

    Cette clairière-là fut le temps d’une nuit d’avant. On avait dégagé, on avait abattu, on avait repéré, on avait décidé. On avait pensé qu’une clairière serait le lieu privilégié de l’advenue des dieux - parce qu’elle est éclaircissement et lumière (Lichtung) - en leur domaine, au cœur de toute délimitation d’existants laissés en l’état pour mieux comprendre, voir, construire ce qui aurait pu être, au milieu de, Temple. Mais non ce qui est de la nature résiste à la technique, pousse par en dessous, grimpe au ciel, montre les deux axes - la racine et la sortie de soi, l’enfouissement et l’extraction, pénétration et arrachement - de ce qui est à proprement parler le fait d’être. D’être-là. Bien qu’ils fussent abattus, ils continuaient leur existence, sous la même forme, au même endroit, dans la même terre. Alentour, chauves-souris inquiètes et souriantes à la fois volent et cherchent branches. Écarquillés leurs yeux scrutent dans la nuit des restes de jours, des lueurs possibles, une éclaircie tenable. Idéfix est bien loin de tout cela, Obélix est heureux puisque la nature pousse encore à son éternelle existence, Astérix, quant à lui, s’interroge sur l’origine de cette clairière ; et mon antique chouette de son regard avachi écoute l’obsédante vision de l’architecte angoissé devant tant d’existence en trop : « Je…Je ne comprends pas…mais il faut continuer le travail… Pas un mot à la garnison »[i].

[i] Ibid., cart. 2, p. 17.
         Là aussi, de l’existentialisme dans sa forme la plus pure, avec ce double mouvement de contradiction interne entre un surgissement et un avachissement, ou plutôt entre existence, véritable sortie de soi et l’inévitable effondrement devant l’incompréhensibilité de cette existence même. Son caractère absurde, dont le sens reste à donner. Voici ce qu’aurait pu dire l’excellent architecte romain : « Les arbres flottaient. Leur jaillissement vers le ciel ? Un affalement plutôt ; à chaque instant je m’attendais à voir les troncs se rider comme des verges lasses, se recroqueviller et choir sur le sol en tas noir et mou, avec des plis. Ils n’avaient pas envie d’exister, seulement ils ne pouvaient pas s’en empêcher ; voilà »[ii].
 
            Le questionnement sur l’arbre - ici ou ailleurs - est questionnement sur la racine et son déploiement. De Descartes à Ponge, de Heidegger à Sartre, l’image de l’arbre est ce par quoi s’explique quelque chose qui passe de la nuit de la terre à la lumière du monde. De la physique à la métaphysique. De la nature à la Nature. Du décomposé à la respiration. De l’indéracinable cerné d’obscur à la légèreté claire des branches en l’air. Vers un flottement. De l’étant donné à l’être à croître. Du langage au Poétique. C’est pourquoi, je ne pouvais me satisfaire de l’explication d’une écologie de bon aloi, réductrice, conventionnelle, anecdotique aussi.

[ii] Jean-Paul Sartre, La nausée, p. 188.
 
           
Le saisissement du chien petit allait plus loin, criait plus haut, hurlait plus bas. Il était, pour moi, un-en-face-de qui en disait plus que l’on pouvait le croire, ou le dire, et que la suite du texte et de l’image corroborait. C’était l’indication orientée d’une cohérence entre toutes les images qui formait discours sur de l’existence en formation. Et dont Idéfix était en devenir l’étant par excellence. Comprendre le surgissement du chien petit, inexplicable, soudain, en retard pour ainsi dire, et dont le déploiement se ferait d’abord contre - la devanture et les autres personnages - puis à côté, enfin avec Obélix, revenait à saisir la profondeur d’un être, d’une icône, qui n’était pas seulement inscrite dans un texte, mais dans une véritable interrogation : en quoi cet être-là a-t-il à devenir ce qu’il est ? De la charcuterie lutécienne au labyrinthe égyptien, de son choix d’être à l’être devenu choix dans l’ordre de la pratique, Idéfix s’est enraciné dans les albums successifs. L’épisode du « Kaïïï » est enracinement dans le texte. Et qui parle d’enracinement parle de ce qui pousse vers le ciel. Nécessairement, si toute condition requise se donne.
 
    Nuit, terre, obscurité, arbre, voici des chants qui montent dans cette nuit, sur cette terre, au cœur de cette obscurité, au pied des arbres abattus. Il faut aller à la métaphysique. S’asseoir sur une branche. Deviner qu’au dessus - ou plus exactement là, dans l’en dessous, sur les mousses, aux pieds des grands arbres, entre glands germés et cieux ouverts - pousse l’interrogation de ce qui est par-delà.
Si l’éclairage de Sartre nous apparaît justement éclairant, il contraint au sur- éclaircissement, à une espèce de débroussaillage supplémentaire, contre même l’épaisseur de l’existence, contre l’opacité parfois insoutenable que la nuit offre et tend : le fait qu’Idéfix fût d’abord surgissement, balancé au devant de, que sa confrontation à l’être de l’étant se fît dans l’arboréité absolue d’une souche, dorénavant au laid-milieu d’une forêt à défricher, dans une clairière à venir, dans un espace où reste à bâtir le lieu par excellence de l’Être - Le Domaine des dieux - oblige toute réflexion au déchiffrement d’un autre ordre. Donné dans et par l’existence de notre chien petit. Et parce qu’il y a un autour. Un autour de lui. Et qui va plus loin. Plus haut, sans doute aucun.
 
            Deux arguments essentiels nous pressent vers la métaphysique : que de l’existence nous soit apparue comme n’allant pas de soi. Qu’elle soit donc prise en tant que telle, comme évidence. Or, notre propos tendanciellement existentialiste nous autorise à partir d’une touffe de poils au surgissement contingent et charcutier à penser cette touffe à l’éclairage d’un vrai charcutage métaphysique à propos de l’apparition même de cette existence. De son environnement, surtout et là. Pourquoi au milieu d’un domaine des dieux, forêt des Forêts, encombrée de racines et de troncs, d’un vide qui est toujours un trop plein, d’un sur-plein - voir le tas de troncs à la hauteur céleste - qui ne désencombre jamais la densité primordiale de la forêt ? Impossible clairière, temporaire éclaircie forestière, dévoilement qui toujours se voile. 
Bref, pourquoi au cœur d’un espace qui n’arrive jamais à devenir un lieu ? Et quand il le devient, ce ne sont que ruines et signes de cultures abandonnés qui se laissent aller au temps ! En fin de conte. Que se passe t-il méta-physiquement, dans l’après de la nature, et qui résiste fondamentalement - en son fond, comme les glands qui germent en profondeur - à la technique ? À la main de l’homme, au défrichement qu’il reste à déchiffrer. De la métaphysique est donc nécessaire, et qui dépasse infiniment l’ordre de notre cher petit chien, déjà devenu philosophiquement bien vieux. Chien petit, condamné à courir derrière Obélix, et parfois n’être même pas présent dans quelque album marqué de son abandon radical. Une autorisation nous est donnée, un possible stationnement métaphysique, à partir de rien, ou pas grand chose : « La conscience métaphysique n’a pas d’autre objet que l’expérience quotidienne : ce monde, les autres, l’histoire humaine, la vérité, la culture. Mais au lieu de les prendre tout faits, comme des conséquences sans prémisses et comme s’ils allaient de soi, elle redécouvre leur étrangeté fondamentale pour moi et le miracle de leur apparition »[iii].
 
            Avec notre chien petit, c’est le cas. Survenu comme étranger à l’histoire, il s’impose et devient ce qu’il est. Qu’il fût bientôt aliéné - totalement étranger à lui-même puisque son existence, bien que tentative d’être-chien, ne passe que par celle d’Obélix - est une autre histoire. D’un autre plan. Pour une autre forme d’interrogation. 

[iii] Maurice Merleau-Ponty, Sens et non-sens, pp. 188-189.
 
Mais quoi que l’on dise, son existence, à proprement parler, sa sortie de soi comme image, puis icône, enfin chien, questionnent les à-côtés, son environnement, nous voulons dire le voisinage de son existence, le cadre dans lequel pousse son être. En un mot l’horizon sur lequel se dessinent son apparaître et le pourquoi de cette apparition. Saisir Idéfix revient à prendre en compte de l’existence comme non évidence, comme n’allant pas de soi - mais courant au devant de nous - comme véritable nitescence au cœur de l’obscur. De la clarté se fait jour : la pointer du doigt, c’est faire poindre l’éclat de quelque chose d’autre, de caché pour ainsi dire, et qui ne relèverait aucunement de la simple interrogation littéraire où iconographique.
 
            De l’existence, oui, de l’existence advenue au hasard d’un Lutèce encombré, de l’existence sur-venue en forme d’excès, d’ajout, de surcharge, de sur-plus - existence en plus - de l’existence en devanture alimentaire, oui, de l’existence se donne au carrefour du questionnement métaphysique et de l’embâcle des trop qui nous contraignent à la penser. Ce sont les trop pleins de toutes sortes - même le vide est un trop plein de vide, parce qu’impensable, intenable, insoutenable, dans cet album, quasi éternel - qui contraignent à ce type de problématique. C’est pourquoi, il faut convoquer Martin, Heidegger Martin, par la force des choses, parce qu’il est source de Jean-Paul, et que Sartre l’a revisité. Et sans oublier pour autant l’errance d’un chemin qui ne menait nulle part : direction Rectorat, Docteur Martin Heidegger !
En affirmant que « c’est un trait caractéristique de la métaphysique que, d’un bout à l’autre de son histoire, l’existentia n’est jamais traitée, (…) que d’une façon brève et comme une chose qui va de soi », Heidegger fait œuvre d’éclairement pour notre propos. La raison en est simple : notre chien petit, avant qu’il ne fût chien, fut petit. Et avant d’être chien, n’allait pas de soi, ou plus exactement n’allait pas de lui-même, comme allant de soi.
 


 



 


 

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