La question du chêne en général et de l'arbre en particulier
Idéfix est présenté « comme le seul chien écologiste connu, qui hurle de désespoir quand on abat un arbre ». Loin de moi de contester cette donnée voulue par les auteurs, et qui n’apparaît que tardivement dans la description des personnages, en introduction à chaque album. Sans doute, répond-elle, à juste titre d’ailleurs, aux préoccupations ambiantes de la société dans sa volonté de préserver et de jouir des merveilles de la nature dont l’arbre est l’un des plus fameux symboles ! Rien à redire. D’autant plus que l’arbre est le complément indispensable du chien - avec le mur, mais dont il ne peut jamais faire véritablement le tour - lorsque l’animal est en quête de l’endroit collectif où urines et merdes se donnent rendez-vous pour concocter odeurs subtiles et piquantes, pour suite à donner. Le chien pisse sur l’arbre, par l’arbre, et symboliquement sur tous les chiens qui ont pissé avant et pisseront après. D’une certaine façon, l’arbre assure la pérennité de l’être-chien, rassure sur la continuité du temps, permet l’accession par les odeurs à renifler et à lécher à une forme d’éternité. Au fond, ça pue encore, que le chien ait disparu, soit mort, parti en goguette. Le priver de cet arbre-là revient à le priver de son être intime, à lui refuser ce que nous avons appelé sa canicité. Voir détruire l’arbre - de sa vie - c’est abattre une existence, et dans ce cas particulier, une essence. Écologiste, à la limite, mais dans le sens d’une ontologie - mille excuses Jean-Paul - nous voulons dire de ce qui préexiste au chien comme incontournable donnée de son être, avant qu’il ne soit même surgi au monde et embarqué en son aventure. Abattre un arbre, c’est abattre ce par quoi l’être du chien advient à lui-même.
Que notre chien petit pleure, hurle « kaïïe », rien que de très normal, lui qui est en constante recherche de sa propre existence. Alors, comment se construire avec un arbre que l’on vient d’abattre, une existence déracinée ? Comment être soi-même sans avoir les moyens de sa libération, libération qui est d’abord véritable expulsion et vidange d’une vessie toujours trop pleine ? D’un soi-même auprès de son arbre. Comment ne pas être au comble du désespoir devant ce qui est de l’être abattu - devrions-nous dire, pour les circonstances - de l’hêtre abattu - et qui à ce moment précis parle de la mort dans sa plus brutale expression, comme souche de (la) vie une fois l’existence sortie d’elle-même ? Toute cette explication se tient ; elle est enracinée dans une espèce de cohérence de l’album, des répliques, des images, et trouve une finalité que l’on peut qualifier d’onto-écologique. Bof ! Ce fut un plaisir pour moi de tracer ces lignes.
Or, me semble t-il, un album fondamental dans l’œuvre de Goscinny et Uderzo trouve sa place dans une réflexion davantage existentielle, en image, en texte, en conclusions directement philosophiques : Le domaine des dieux, album où la question - en apparence - de l’arbre et de son impossible déracinement est parfaitement posée, album où l’habiter tient lieu d’ontologie pratique. Je retiens alors la dimension écologiste pour une explication écologisante, simple, rapide, et, sans aucune connotation péjorative, largement populaire. Idéfix pleure parce qu’il ne peut plus pisser, renifler l’écorce, se planquer pour voir des Romains qui patrouillent, des sangliers qui passent, tout un lot d’existants qui se laisse aller à leur vie - au devant de leur mort, le plus souvent - et qu’il chasse en compagnie d’Obélix.
Or, me semble t-il, un album fondamental dans l’œuvre de Goscinny et Uderzo trouve sa place dans une réflexion davantage existentielle, en image, en texte, en conclusions directement philosophiques : Le domaine des dieux, album où la question - en apparence - de l’arbre et de son impossible déracinement est parfaitement posée, album où l’habiter tient lieu d’ontologie pratique. Je retiens alors la dimension écologiste pour une explication écologisante, simple, rapide, et, sans aucune connotation péjorative, largement populaire. Idéfix pleure parce qu’il ne peut plus pisser, renifler l’écorce, se planquer pour voir des Romains qui patrouillent, des sangliers qui passent, tout un lot d’existants qui se laisse aller à leur vie - au devant de leur mort, le plus souvent - et qu’il chasse en compagnie d’Obélix.
Ou plutôt le contraire, je ne sais pas !
Cartouche 5, page 12, Le domaine des dieux, cartouche fondateur d’une théorie du chêne en particulier et de l’arbre en général. Cette théorie prend place dans le champ plus vaste de l’existentialisme astérissien - dont l’existentialisme canin est sans doute l’axe majeur et fondateur - et s’avère à mon sens l’une des parties fondamentales et des plus originales de ce que l’on pourrait désormais appeler l’Astérissisme. Nous appelons Astérissisme existentiel, la doctrine ironico-philosophique - presque cynique - selon laquelle « chez le chien - et chez le chien seul - l’existence précède l’essence, et que cela signifie tout simplement que le chien est d’abord, et qu’ensuite seulement il est ceci ou cela. En un mot, il appartient au chien de se créer sa propre essence, c’est-à-dire l’ensemble constant de ses propriétés. La canicité est cet ensemble dont Idéfix est l’incarnation. En ce sens, le chien petit est essentiellement un dessein et existentiellement une pour-suite en image.»[i]. Je trouvais qu’il était temps de proposer un essai de définition théorique de notre propos. D’après et en miroir. Mais pas davantage.
Après l’épisode de l’impossible lever du jour, lorsque la nuit avait insisté dans un semblant d’éternité, le monde des contingences, des possibles, des nécessités improbables restait à construire : « Que cherchons-nous ? » interroge Obélix ; et Astérix de répondre « Je ne sais pas encore ».
Cartouche 5, page 12, Le domaine des dieux, cartouche fondateur d’une théorie du chêne en particulier et de l’arbre en général. Cette théorie prend place dans le champ plus vaste de l’existentialisme astérissien - dont l’existentialisme canin est sans doute l’axe majeur et fondateur - et s’avère à mon sens l’une des parties fondamentales et des plus originales de ce que l’on pourrait désormais appeler l’Astérissisme. Nous appelons Astérissisme existentiel, la doctrine ironico-philosophique - presque cynique - selon laquelle « chez le chien - et chez le chien seul - l’existence précède l’essence, et que cela signifie tout simplement que le chien est d’abord, et qu’ensuite seulement il est ceci ou cela. En un mot, il appartient au chien de se créer sa propre essence, c’est-à-dire l’ensemble constant de ses propriétés. La canicité est cet ensemble dont Idéfix est l’incarnation. En ce sens, le chien petit est essentiellement un dessein et existentiellement une pour-suite en image.»[i]. Je trouvais qu’il était temps de proposer un essai de définition théorique de notre propos. D’après et en miroir. Mais pas davantage.
Après l’épisode de l’impossible lever du jour, lorsque la nuit avait insisté dans un semblant d’éternité, le monde des contingences, des possibles, des nécessités improbables restait à construire : « Que cherchons-nous ? » interroge Obélix ; et Astérix de répondre « Je ne sais pas encore ».
[i] D’après Jean-Paul Sartre, in Action du 29 décembre 1944, p.11.
Du mystère était posé, du mystère était à résoudre, du mystère était à rencontrer. L’horizon ne s’était pas levé et le coq chantait à la nuit. Le monde marchait à l’envers, comme si de rien n’était, pourtant. Ou plus exactement comme si du rien était.
Quelque chose s’était passé et qui trouvait une origine en la forêt.
Qu’il faut aller voir pour comprendre ce prodige !
Qu’il faut aller voir pour comprendre ce prodige !
Or, ce n’est point par hasard que le premier voile du mystère se lève au regard du chien petit. Lui seul peut comprendre - saisir, sentir, flairer - la question posée par le déracinement, au moins y percevoir un sens que ceux qui déjà ont construit de l’existence ne peuvent entrevoir immédiatement. Du temps, de l’investigation, de la médiation leur sont nécessaires. Au fond mon Idéfix est en début de clairière. Ce qui est restreint d’un seul coup par ce déracinement, c’est la mise en cause immédiate de sa pour-suite, le fait que cette canicité qu’il a tant eu de peine à construire au fil du temps et d’un espace approprié à son existence se trouve réduite à une peau de chagrin, à l’éventuelle disparition de son propre horizon. En cause ici, non pas l’arbre en tant que tel - nous y reviendrons plus tard - mais la possibilité que la forêt obscure laisse place à la clarté, les arbres à la prairie, la canicité si chèrement conquise en-un-rien qui se serait perdu en une simple nuit.
Et tout ce mouvement, pour être authentique, ne peut se faire qu’en l’absence d’analyse, de réflexion strictement rationnelle, donc se jouer en toute vérité d’apparence. Un cabot peut faire cela. Un Gaulois, non ! C’est en quoi cet épisode est profondément existentialiste, en ce qu’une « philosophie phénoménologique ou existentielle se donne pour tâche, non pas d’expliquer le monde ou d’en découvrir les « conditions de possibilité », mais de formuler une expérience du monde qui précède toute pensée sur le monde »[ii]. Une expérience !
Cette expérience du monde est inaugurée essentiellement par Idéfix, sorte de conscience naïve dont la perception immédiate de la réalité se transforme en véritable manière de lire le monde comme signe. De le décrypter en sa vérité comme phénomène absolu et définitif. L’arbre arraché, souche ouverte et racines pendantes, se dévoile au monde ; cache quelque chose qui ne se donne pas encore à lire ; annonce le monde possible, sans arbre, sans feuilles, sans racines. Un monde technique. Trop trop-humain. Désorienté. D’où l’Être se serait tiré et tombé à la nuit. Vers l’oubli. Et pour nulle part.
À noter qu’il ne s’agisse pas là des essences tombées par hasard, de celles qui chutent sous l’œil désemparé du petit chien, pourrait-on dire, par accident et dont le cri induit « houhouhou ! » est un cri de désespoir, de peine, d’incompréhension.
Cette expérience du monde est inaugurée essentiellement par Idéfix, sorte de conscience naïve dont la perception immédiate de la réalité se transforme en véritable manière de lire le monde comme signe. De le décrypter en sa vérité comme phénomène absolu et définitif. L’arbre arraché, souche ouverte et racines pendantes, se dévoile au monde ; cache quelque chose qui ne se donne pas encore à lire ; annonce le monde possible, sans arbre, sans feuilles, sans racines. Un monde technique. Trop trop-humain. Désorienté. D’où l’Être se serait tiré et tombé à la nuit. Vers l’oubli. Et pour nulle part.
À noter qu’il ne s’agisse pas là des essences tombées par hasard, de celles qui chutent sous l’œil désemparé du petit chien, pourrait-on dire, par accident et dont le cri induit « houhouhou ! » est un cri de désespoir, de peine, d’incompréhension.
[ii] Maurice Merleau-Ponty, Sens et non-sens, Gallimard, Collection Bibliothèque de philosophie, 1996, p. 55.
Tout arbre se tient ; or Obélix précisément ne se tient pas, donc les arbres tombent. Point là besoin, à mon sens, d’une autre explication que celle qui fait de l’arbre l’ami des senteurs évanouies et des écorces sur lesquelles un chien se frotte ! Les arbres qui tombent dans l’album Astérix légionnaire sont des arbres en tant que tels. Leur portée n’est pas ontologique, mais botanique, organique, mécanique. C’est l’arbre technique qui est décrit ; rien de son éventuelle transcendance n’est posé ! Ou plutôt, s’il y a transcendance, elle l’est peut-être dans le seul fait que ce qui donne «la réalité de la chose - de l’arbre - est donc ce qui la dérobe à notre possession. L’aséité de la chose (…), sa présence irrécusable et l’absence irrécusable dans laquelle elle se retranche sont deux aspects de sa transcendance »[iii]. Dire que Idéfix pleure devant l’arbre déraciné, c’est dire qu’il constate un écart fondamental entre lui et l’arbre, écart qui à proprement parler lui arrache larmes et cris, écart tendu de l’incontournable distance entre lui et l’objet, écart insoutenable que l’arbre n’est plus lui, n’est plus-pour-lui. Du constat brut s’est présenté, immédiat, en mouvement - Idéfix assiste au devant de la scène - du constat aux allures de conséquences, du fait pur aux ramures de conclusions et terminaisons bien finales - ces arbres-là ne seront pas replantés - du processus en tant que tel : l’arbre est arbre parce qu’il n’est pas moi. En cela gît une forme de transcendance où existence et absence se jouent l’une de l’autre.
[iii] Maurice Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception, Gallimard, 1976, p. 270.
[iii] Maurice Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception, Gallimard, 1976, p. 270.
Après avoir été l’une dans l’autre !
Tout autre est l’arbre que les forces de la nuit imposent nu au regard du chien petit, matin levant, racines déjà trop sèches, aux frontières du Domaine des dieux.
Ma perspective était en premier lieu une perspective sartrienne. Et sur la question de l’arbre, nous ne ferons pas l’impasse de son enseignement. Du chêne au marronnier, il n’y a qu’une essence à abattre ! (Je veux dire une existence à conquérir). Notre point de vue est momentanément double : existentiel et phénoménologique. En pointe, Ricoeur pour qui « la phénoménologie devient rigoureuse quand le statut même de l’apparaître des choses (au sens le plus large du mot) fait problème ; bref quand on pose la question : que signifie « apparaître » pour une chose, pour un être animé, pour une personne, pour une expérience consciente, pour une image, etc. ? »[iv]
Or, justement, malgré la vérité d’une première lecture, souvent superficielle, toujours de bonne foi, l’événement de l’arbre arraché - et non l’incident de celui déraciné par l’inattention au monde d’Obélix dans Astérix légionnaire - fait problème. Première lecture, dernière explication : Idéfix voit son champ de possibles perceptifs réduit à sec. Sa vision du monde est tranchée : de la clairière possible où tout sera visible, surgit.
[iv] Paul Ricoeur, Encyclopédie française ? IX, 10, 8.
Tout autre est l’arbre que les forces de la nuit imposent nu au regard du chien petit, matin levant, racines déjà trop sèches, aux frontières du Domaine des dieux.
Ma perspective était en premier lieu une perspective sartrienne. Et sur la question de l’arbre, nous ne ferons pas l’impasse de son enseignement. Du chêne au marronnier, il n’y a qu’une essence à abattre ! (Je veux dire une existence à conquérir). Notre point de vue est momentanément double : existentiel et phénoménologique. En pointe, Ricoeur pour qui « la phénoménologie devient rigoureuse quand le statut même de l’apparaître des choses (au sens le plus large du mot) fait problème ; bref quand on pose la question : que signifie « apparaître » pour une chose, pour un être animé, pour une personne, pour une expérience consciente, pour une image, etc. ? »[iv]
Or, justement, malgré la vérité d’une première lecture, souvent superficielle, toujours de bonne foi, l’événement de l’arbre arraché - et non l’incident de celui déraciné par l’inattention au monde d’Obélix dans Astérix légionnaire - fait problème. Première lecture, dernière explication : Idéfix voit son champ de possibles perceptifs réduit à sec. Sa vision du monde est tranchée : de la clairière possible où tout sera visible, surgit.
[iv] Paul Ricoeur, Encyclopédie française ? IX, 10, 8.
Nous en avons déjà trop dit à ce sujet. Deuxième lecture, explication première. Quelque chose qui ressortit à de la racine pure, quelque chose qui ne se laisse absolument pas réduire à du bois, quelque chose qui sort et s’ex-pose de terre, s’explose au regard, se présente-là. De manière absolue. Radicale, au sens propre et figuré. C’est à cette radicalité-là à laquelle doit faire face mon petit chien. Radicalité qu’il ne comprend pas : parce qu’il n’y a rien à comprendre, que cette racine-là lui demeure et lui demeurera incompréhensible, étrangère dans cette manière d’être-là au monde, sous cet angle là d’une transcendance tout à fait particulière, d’une transcendance nue, de la même manière que reste incompréhensible pour Obélix la pousse d’un chêne à une vitesse donnée - nous reviendrons plus tard sur cette question.
Tout revient à dire que pour Idéfix, qui aime l’arbre comme presque image de son propre corps presque achevé - qu’il est arbre pour être autant bouleversé - ces racines ne remplissent pas l’habituelle fonction mécanique permettant à l’essence de se tenir debout, d’être en terre, de se dresser au ciel. Plane au-dessus une autre forme de tension au monde, et qui dépasserait infiniment ce qu’est un arbre, ici et là donné, en tant que tel : « la fonction n’expliquait rien : elle permettait de comprendre en gros ce que c’était qu’une racine, mais pas du tout celle-ci. Cette racine, avec sa couleur, son mouvement figé était… au dessous de toute explication ».[v]
Tout revient à dire que pour Idéfix, qui aime l’arbre comme presque image de son propre corps presque achevé - qu’il est arbre pour être autant bouleversé - ces racines ne remplissent pas l’habituelle fonction mécanique permettant à l’essence de se tenir debout, d’être en terre, de se dresser au ciel. Plane au-dessus une autre forme de tension au monde, et qui dépasserait infiniment ce qu’est un arbre, ici et là donné, en tant que tel : « la fonction n’expliquait rien : elle permettait de comprendre en gros ce que c’était qu’une racine, mais pas du tout celle-ci. Cette racine, avec sa couleur, son mouvement figé était… au dessous de toute explication ».[v]
[v] Jean-Paul Sartre, La nausée, op.cit., pp.182-183.
En l’occurrence, là, elle est au dessus, brute et révélée comme de la vérité à l’état pur, insoutenable et assaillie d’angoisse. Insupportable donc au regard. À transformer le monde. Ne restait plus qu’à notre chien petit à transformer son monde. Nudité explosée de l’arbre, fragilité impossible et cependant perceptible, abattement de l’être, le choc qu’Idéfix ressent justement jusqu’à l’évanouissement montre que lui aussi est abattu, qu’il est arbre, ou plutôt conscience d’arbre. Et non point conscience de cet arbre-là. Jean-Paul nous est précieux pour décortiquer un tel processus : « Combien de temps dura cette fascination ? J’étais la racine de marronnier. Ou plutôt j’étais tout entier conscience de son existence. Encore détachée d’elle - puisque j’en avais conscience - et pourtant perdu en elle, rien d’autre qu’elle. Une conscience mal à l’aise et qui pourtant se laissait aller de tout son poids en porte-à-faux, sur ce morceau de bois inerte ». [vi]
Le saisissement d’Idéfix est total. D’une ampleur infiniment plus grande que celle devant les arbres arrachés en direct, sous les yeux du petit chien, malencontreusement, maladroitement. Cartouche 5, page 12 du Domaine des Dieux, c’est un Idéfix décollant de terre, tétanisé, les yeux exorbités, la gueule en recherche d’air, qui transforme son monde immédiatement, aux conditions mêmes d’un nouveau regard qui ne verrait plus rien. Abolirait la scène.
[vi] Ibid., p. 185.
Le saisissement d’Idéfix est total. D’une ampleur infiniment plus grande que celle devant les arbres arrachés en direct, sous les yeux du petit chien, malencontreusement, maladroitement. Cartouche 5, page 12 du Domaine des Dieux, c’est un Idéfix décollant de terre, tétanisé, les yeux exorbités, la gueule en recherche d’air, qui transforme son monde immédiatement, aux conditions mêmes d’un nouveau regard qui ne verrait plus rien. Abolirait la scène.
[vi] Ibid., p. 185.
La rendrait définitivement transcendante dans le temps et dans l’espace. Quand Idéfix revient à lui, son maître est là, comme si de rien n’était. Comme si du-rien-avait-été. La conscience a préféré modifier l’état du monde plutôt que de le laisser en l’état. Davantage supportable, davantage admissible, davantage tenable pour une insoutenable vérité.
Nous sommes là au cœur de l’un des aspects importants de cet album, à savoir que les rejetons d’existentialisme qui y poussent sont directement attachés au sentiment de nausée que peuvent éprouver tous ceux que l’existence brutale, dans sa révélation immédiate et absolument contingente, interroge. Sans savoir. Comme ça. Parce que sur le chemin tortueux se trouvent des choses qui sont-là. Ne bougent pas et qui n’ont rien à faire-là. Peut-être est-ce la différence entre l’arbre déraciné - bêtement déraciné - de l’album Astérix légionnaire, et la racine totale sur laquelle la conscience d’Idéfix butte. Brutalement, butte. À son corps défendant, défendu d’en voir trop. De trop. Mieux vaut quatre pattes en l’air, la tête déposée sur le sol, les oreilles aplaties sur l’herbe moussue, et le regard attendri et désemparé du héros à genoux, que l’intenable regard de l’existence d’une essence entr’ouverte au monde, méchamment jetée au hasard des routes, balancée comme un vulgaire bout de bois que le vent aurait fini de révéler. Ecoutons Sartre qui résume mieux que personne cet épisode : « La souche noire ne passait pas, elle restait là, dans mes yeux, comme un morceau trop gros reste au travers d’un gosier. (…).
Nous sommes là au cœur de l’un des aspects importants de cet album, à savoir que les rejetons d’existentialisme qui y poussent sont directement attachés au sentiment de nausée que peuvent éprouver tous ceux que l’existence brutale, dans sa révélation immédiate et absolument contingente, interroge. Sans savoir. Comme ça. Parce que sur le chemin tortueux se trouvent des choses qui sont-là. Ne bougent pas et qui n’ont rien à faire-là. Peut-être est-ce la différence entre l’arbre déraciné - bêtement déraciné - de l’album Astérix légionnaire, et la racine totale sur laquelle la conscience d’Idéfix butte. Brutalement, butte. À son corps défendant, défendu d’en voir trop. De trop. Mieux vaut quatre pattes en l’air, la tête déposée sur le sol, les oreilles aplaties sur l’herbe moussue, et le regard attendri et désemparé du héros à genoux, que l’intenable regard de l’existence d’une essence entr’ouverte au monde, méchamment jetée au hasard des routes, balancée comme un vulgaire bout de bois que le vent aurait fini de révéler. Ecoutons Sartre qui résume mieux que personne cet épisode : « La souche noire ne passait pas, elle restait là, dans mes yeux, comme un morceau trop gros reste au travers d’un gosier. (…).
Au prix de quel effort ai-je levé les yeux ? Et même, les ai-je levés ? Ne me suis-je pas plutôt anéanti pendant un instant pour renaître l’instant d’après avec la tête renversée et les yeux tournés vers le haut ? De fait, je n’ai pas eu conscience d’un passage »[vii]. Et c’est bien ce qui est arrivé à notre chien petit : « Ça y est mon Idéfix. Tu vois il ne s’est rien passé »[viii]. Replanté, l’arbre en force s’impose au regard du clebs qui ne le soutient qu’avec faiblesse, n’ose l’affronter de face. Le suppose, presque !
Bien évidemment, cette sorte d’ontoarboricologie, tentative théorique d’explication du malaise d’être de notre petit chien - à proprement parler de son évanouissement momentané au monde - possède sa propre cohérence. Non seulement, il y avait tout lieu de dissocier l’arbre arraché par mégarde de l’arbre surgi en sa racine, mais il y a nécessité désormais de bien voir le statut ontologique - plutôt ontique - de l’arbre déraciné en lui-même. Or, nous constatons que des arbres déracinés s’entassent, s’empilent - voir cartouches 3 de la page 17 et 1 de la page 18 - se multiplient dans leur simple nudité de troncs, constat que du déracinement a eu lieu en un lieu, qu’une clairière est possible en une clairière donnée, que le domaine des dieux advient et se fonde en un domaine à leur image. Mais le tronc n’est pas l’arbre, et leur présence qui devrait indiquer une absence - un vide, un dépeuplement, une percée - n’indique rien.
Bien évidemment, cette sorte d’ontoarboricologie, tentative théorique d’explication du malaise d’être de notre petit chien - à proprement parler de son évanouissement momentané au monde - possède sa propre cohérence. Non seulement, il y avait tout lieu de dissocier l’arbre arraché par mégarde de l’arbre surgi en sa racine, mais il y a nécessité désormais de bien voir le statut ontologique - plutôt ontique - de l’arbre déraciné en lui-même. Or, nous constatons que des arbres déracinés s’entassent, s’empilent - voir cartouches 3 de la page 17 et 1 de la page 18 - se multiplient dans leur simple nudité de troncs, constat que du déracinement a eu lieu en un lieu, qu’une clairière est possible en une clairière donnée, que le domaine des dieux advient et se fonde en un domaine à leur image. Mais le tronc n’est pas l’arbre, et leur présence qui devrait indiquer une absence - un vide, un dépeuplement, une percée - n’indique rien.
[vii] Jean-Paul Sartre, La nausée, op.cit., p. 185.
[viii] Le domaine des dieux, cart. 8, p. 12.
La question du centurion Oursenplus est redoutable. Totale, absurde mais essentielle : « Pas de clairière ! Mais les troncs d’arbres ? D’où viennent-ils ? »[ix].
Profondément existentielle, cette question est profondément existentielle et sartrienne. La présence des troncs en tas, comme signe de l’arrachement d’un lieu à sa fonction, ne prouve rien. Un énorme vide se fait sentir, vide de la raison, vide de l’espace, vide du temps passé à s’arracher à sa propre condition - je pense aux esclaves dans cet album - et à son propre engagement, celui d’un architecte qui s’est mis en situation de. Qui est tout entier dedans, comme sujet, et si tout se passe bien, comme objet jeté dans une pratique : être-là et être par-delà son œuvre, voici le projet d’Anglaigus. Mais rien ne va plus, les jeux et la scène du monde se défont : ses arbres viennent « d’iciiiii ! Bouhouuu ! »[x], hurle de désespoir notre architecte, dans les bras d’un centurion passablement étonné. Pour l’un des plus talentueux jeunes architectes de sa génération - Oui, dixit César - véritablement, « le monde des explications n’est pas celui de l’existence »[xi]. Vraiment pas !
Mais il fallait aller jusqu’au bout. Bien que des arbres fussent arrachés, bien que des troncs fussent empilés, bien que tout le monde constatât cette présence-là, révélatrice d’une absence-ici, rien n’empêcherait l’œuvre de s’accomplir jusqu’à l’absurde.
[ix] Le domaine des dieux, cart. 6., p. 18.
[xi] Jean-Paul Sartre, La nausée, p. 182.
Profondément existentielle, cette question est profondément existentielle et sartrienne. La présence des troncs en tas, comme signe de l’arrachement d’un lieu à sa fonction, ne prouve rien. Un énorme vide se fait sentir, vide de la raison, vide de l’espace, vide du temps passé à s’arracher à sa propre condition - je pense aux esclaves dans cet album - et à son propre engagement, celui d’un architecte qui s’est mis en situation de. Qui est tout entier dedans, comme sujet, et si tout se passe bien, comme objet jeté dans une pratique : être-là et être par-delà son œuvre, voici le projet d’Anglaigus. Mais rien ne va plus, les jeux et la scène du monde se défont : ses arbres viennent « d’iciiiii ! Bouhouuu ! »[x], hurle de désespoir notre architecte, dans les bras d’un centurion passablement étonné. Pour l’un des plus talentueux jeunes architectes de sa génération - Oui, dixit César - véritablement, « le monde des explications n’est pas celui de l’existence »[xi]. Vraiment pas !
Mais il fallait aller jusqu’au bout. Bien que des arbres fussent arrachés, bien que des troncs fussent empilés, bien que tout le monde constatât cette présence-là, révélatrice d’une absence-ici, rien n’empêcherait l’œuvre de s’accomplir jusqu’à l’absurde.
[ix] Le domaine des dieux, cart. 6., p. 18.
[x] Ibid., cart.7, p. 18.
[xi] Jean-Paul Sartre, La nausée, p. 182.
Le numide Duplicatha en fait les frais : « Mais tu sais que les arbres que nous avons arrachés viennent d’ici. » répond-il à l’architecte. « Je n’en ai pas la preuve », rétorque ce dernier. Et pourtant, il faut admettre ! Admettre, malgré tout, que des arbres ont été arrachés, admettre que des troncs ont été empilés et qui étaient ces arbres, admettre que la clairière fut un moment ce lieu sans arbre et qu’elle est redevenue forêt. Avec non point des troncs, mais des arbres. La question n’est pas de savoir si ces arbres ont repoussé, comment, quand, avec qui [car là nous serions dans le domaine de la pure explication et les ressorts d’une irrationalité intempestive nous sauterait à la gueule, comme la souche à celle d’Idéfix - Sartre dit « Absurde, irréductible, rien - pas même un délire profond et secret de la nature »[xii] - n’expliquerait la présence des racines] mais de comprendre que ces arbres-là sont en trop. Sont de trop. Sont trop !
Car il s’agit bien de cela : de cette excessive présence d’arbres qui fait dire à Anglaigus : « Eh bien, elle est intacte cette forêt ! ». Le vide fait, la clairière établie, les arbres dénudés, les troncs emportés, des arbres sont en trop. Point crucial de l’existentialisme sartrien, ce sentiment étrange que « moi aussi j’étais de trop »[xiii], sentiment explosé à la gueule du petit chien dans sa brutalité la plus pure, lui qui « cherche » à être lui-même auprès de son arbre. Non pas qu’Idéfix fût de trop comme chien, mais seulement comme existant qui n’avait jamais demandé à être. Et cependant avait tout fait pour. Pour devenir. Avait cherché et reniflé la piste pour devenir son existence.
[xiii] Ibid., p.181.
Cette existence-là. Pour être, au milieu des arbres, en fin de compte, fin de course, fin de piste, chien. Idéfix pourrait dire alors : « De trop : c’était le seul rapport que je pusse établir entre ces arbres »[xiv]. Il pourrait d’autant plus le dire que les arbres repoussent et qu’ils sont, eux aussi, de trop à force de repousser. Et que la souche est signe de ce trop plein, de ce débordement, de cet envahissement d’une clairière qui est toujours forêt. « De trop, le chêne, là en face de moi un peu sur la gauche »[xv]. Qu’il n’est plus possible de compter les arbres, voire de prétendre connaître le lieu même de leur arrachage. Aucune raison que cela fût comme cela ; or, c’est comme cela, parce que rien ne prouve le contraire. Chacun des arbres « s’échappait des relations où je cherchais à les enfermer, s’isolait, débordait. »[xvi].Car il s’agit bien de cela : de cette excessive présence d’arbres qui fait dire à Anglaigus : « Eh bien, elle est intacte cette forêt ! ». Le vide fait, la clairière établie, les arbres dénudés, les troncs emportés, des arbres sont en trop. Point crucial de l’existentialisme sartrien, ce sentiment étrange que « moi aussi j’étais de trop »[xiii], sentiment explosé à la gueule du petit chien dans sa brutalité la plus pure, lui qui « cherche » à être lui-même auprès de son arbre. Non pas qu’Idéfix fût de trop comme chien, mais seulement comme existant qui n’avait jamais demandé à être. Et cependant avait tout fait pour. Pour devenir. Avait cherché et reniflé la piste pour devenir son existence.
[xii] Ibid.
[xiii] Ibid., p.181.
Le questionnement sur l’arbre dépasse largement le surgissement et la pour-suite de l’existence d’Idéfix. Et parce qu’ils surgissent eux aussi. En grande soudaineté. C’est du jaillissement dont il est alors question. Et pourtant, « c’est un chêne comme les autres »[xvii] précise Obélix ! Certes, mais tout cela tient du prodige. Les « flouppp ! » successifs sont autant de signes d’existants en trop, inexplicables visuellement, rationnellement intenables, biologiquement incompréhensibles. Pourtant ils sont. Leur présence immédiate n’étonne pas le livreur de menhirs : précisément, puisqu’il n’y a rien à comprendre, rien à expliquer, rien à prouver.
[xiv] Ibid.
[xv] Ibid.
[xvi] Ibid.
[xvii] Le domaine des dieux, cart. 7, p. 15.
Aller contre l’évidence, impossible : « Ben, c’est la première fois que je vois pousser un chêne, alors je ne sais pas à quelle vitesse ils poussent d’habitude »[xviii]. Le phénomène est à lui seul sa propre vérité ; d’étrange, il se métamorphose en évidence de l’absurde. En vérité, je vous le vois !
Le point de vue d’Obélix colle parfaitement au point de vue sartrien. Devant l’absurdité d’une racine-là, d’un marronnier-là, d’un arbre poussé-là, Jean-Paul écrit, en avant-garde d’un astérissisme ironicomique encore à construire, des paroles que Goscinny aurait pu écrire : « Évidemment, je ne savais pas tout, je n’avais pas vu le germe croître. Mais devant cette grosse patte rugueuse, ni l’ignorance ni le savoir n’avaient d’importance »[xix]. Possible alors que l’émerveillement d’Idéfix ressortisse à cette explosion d’arbres, qu’il ne peut comprendre, à cette arborégenèse improbable et contingente dont seul Panoramix connaît l’intime secret. Possible également que l’architecte - qui continue coûte que coûte, bientôt au prix des vies d’autrui - perde pied et s’enracine, lui aussi, dans un humus riche, très riche de toute explication décomposée, hors du champ de tout ce qui est accessible à la raison humaine. Dans l’impossible éclaircie de la nuit, d’abord impossible éclaircie forestière, des arbres ont poussé et qui n’ont rien à faire là ! Il y a de l’insoutenable dans sa réplique faussement affirmative de l’architecte : « Je ne veux pas regarder. La… La clairière est encore là ? »[xx].
[xviii] Ibid.
[xx] Le domaine des dieux, cart. 7, p. 17.
[xviii] Ibid.
[xix] Jean-Paul Sartre, La nausée, p.182.
[xx] Le domaine des dieux, cart. 7, p. 17.
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