Être en devanture
Surprise lorsque j’aperçus dans La nausée le rôle fondamental de la charcuterie - et de l’alimentaire en général, dont le commentaire philosophique traditionnel sur Sartre ne parle jamais - entendu comme un point de départ dans la prise de conscience de soi-même et de la résistance que le monde impose. De l’en-soi qui n’était pas loin de l’en-douille, du pour-soi qui ressemblait à du pour-ceau, des saucisses qui pendaient sans les couilles, du flair à portée de truffe. Cartouche 6, page 13 de l’édition de 1965, j’avais 6 ans, ne savais pas vraiment lire. Pas écrire. Classe préparatoire, la vraie, celle qui mène à l’angoisse devant l’existence et qui déforme à la vie, éternellement, en prenant le temps de dire ce qu’il faut faire, ne pas faire, apprend à flairer, à éviter les merdes, à pousser les autres, à s’essuyer à la main pour revenir à pieds propres sur les parquets des maisons vieilles. Et voit la menace de la patrouille des clercs qui passent, qu’il faudrait mieux filer, faire l’andouille. Mais ce sont les tripes - les nôtres, les tiennes, les miennes - qui font mal. Parce qu’elles puent et que l’on vous oblige à les sentir alors que l’on ne veut plus rien sentir. Justement.
À « La patrouille ! Filons ! » répondait, lorsque j’eus l’âge et l’heur de les lire, les formules de Sartre, de celles qui posent la vie dans un écrin de velours si vieux et si pourpre qu’elles ne laissent plus de place à l’ouverture, à l’échappée, à la fuite. Aussi à quelque couleur plus claire, plus douce, qui coole. Mais pourtant, il faut ouvrir, s’échapper, fuir. Que tout était massif ! Inquiétante étrangeté que celle qui naît lorsque montent les brouillards et les nuits.
Il faut nous occuper pour être libres. « Peu à peu, le brouillard s’était déchiré, mais quelque chose d’inquiétant restait à traîner dans la rue. Peut-être une vraie menace : c’était effacé, transparent. Mais c’est justement ce qui finissait par faire peur. J’appuyai mon front contre la vitrine »[i]. Occupation romaine, occupation allemande, occupation de la rue, du passé, des avenirs possibles, d’un pelage de petit chien, de sa vision, occupation de tout ce qui pouvait être et n’était pas encore. En écho, la charcuterie du cartouche 6 de la page 13 du Tour de Gaule résonnait à distance, sur une longueur d’onde qui venait de loin, j’avais 18 ans, et l’on m’avait parlé de la France outragée, brisée, martyrisée, puis de la France Libérée. Un tour à la De Gaulle s’était déroulé, tour qu’il avait joué aux trop humains barbares, à tous ceux qui voulaient qu’aucun choix ne fût plus jamais possible, et qui pensaient l’absurde au nom d’une vérité. Ce fut le contraire : un sens allait être donné. Il avait fallu des sacrifiés pour que des salauds pussent marcher au pas de l’oie. Fallu des murs, des coins de rue, des étoiles jaunes collées sur les portes en bois, des autels pour que Hegel fût une fois encore le garant de la germanité dans l’Histoire. Et puis des boutiques…
Oui, il y avait des vitrines ; « Je m’arrêtai devant la charcuterie Julien. De temps à autre, je voyais à travers la glace une main qui désignait les pieds truffés et les andouillettes »[ii]. J’étais le petit chien que l’on avait laissé sans laisse et qui s’adossait à la boutique.
[ii] Ibid., p. 109.
Oui, il y avait des vitrines ; « Je m’arrêtai devant la charcuterie Julien. De temps à autre, je voyais à travers la glace une main qui désignait les pieds truffés et les andouillettes »[ii]. J’étais le petit chien que l’on avait laissé sans laisse et qui s’adossait à la boutique.
[i] Jean-Paul Sartre, La nausée, p. 71.
[ii] Ibid., p. 109.
Autour, à Lutèce, mais ici à Bouville, avec Jean-Paul, « beaucoup de monde, surtout des femmes : des bonnes, des femmes de ménage, des patronnes aussi, de celles qui disent « J’achète moi-même, c’est plus sûr. ». Elles flairaient un peu les devantures et finissaient par entrer. »[iii]. Tout était une question de devanture. De présentation. De mise en place d’un monde, avant tout, là, d’une tête de cochon et de saucisses luisant au soleil, une fois les brouillards levés. Et voilà pourquoi j’imagine que mon petit Idéfix prend les traits du jeune dessinateur de la rue Tournebride - ce nom pourrait être celui de la rue de Lutèce où la scène primordiale s’est déroulée - et à propos duquel Sartre écrit : « Contre la glace du charcutier Julien, le jeune dessinateur qui vient de se recoiffer, encore tout rose, les yeux baissés, l’air obstiné, garde tous les dehors d’une intense volupté. C’est le premier dimanche, sans aucun doute, qu’il ose traverser la rue Tournebride. Il a l’air d’un premier communiant. Il a croisé ses mains derrière son dos et tourné son visage vers la vitrine avec un air de pudeur tout à fait excitant ; il regarde sans les voir quatre andouillettes brillantes de gelée qui s’épanouissent sur leur garniture de persil »[iv]. Bien sûr, Idéfix n’est pas ce dessinateur, pas même un automate qui ressemblerait à un homme, pas même peluche mécanisée de l’intérieur et qui grognerait pour faire plus vrai. Non plus, le dessinateur ne sniffe les menhirs, ne chasse le sanglier, ne grogne à la vue d’une portée de flics.
[iii] Ibid.
[iv] Ibid., p. 71.
Bien que ! Mais c’est de la même atmosphère qu’il s’agit. Lourdeur identique d’un monde opaque et massif, monde tendu, attente d’une ouverture sur un autre temps, une autre dimension, un autre espace, petit coup d’œil et oreille attentive à ce qui va se jouer et pour lequel l’on s’engage - s’engage à vie - pattes arrières croisées pour être mieux assis au monde, collé à fond, tenir ce monde en son cul en toute immédiateté, puis tomber dans le sérieux, le rôle à jouer sans connaître aucune réplique, c’est l’air décidé du chien petit qui va suivre une autre voie, après qu’il ait osé traverser son bout de rue : cartouche 7 de la page 13.
Et juste avant que sa gueule ne s’ouvre définitivement au choix de sa vie, les yeux fermés, les yeux baissés, l’air presque dédaigneux sur un jour qui « déjà (…) avait un passé »[v], se dévoile comme une vérité définitive, mais dont on ne sait pas quoi dire, cette étonnante forme de libération de soi, d’arrachement à sa propre condition, d’évasion de tout un monde qui se traînait aux quatre pattes de ce petit chien-là, et ce, par la seule force de l’obligation à fuir. D’être au devant de. De se tenir contre ce qui est de l’ordre de la pure et simple nécessité. Déguerpir. Se tirer. S’embarquer. Devenir libre. Pas seul. A trois, en courant, vers l’ensemble des possibles à naître, au devant des occasions à venir. Car tout sera occasion : la genèse de la fuite comme la manière de décamper. Je ne vois pas de hasard lorsque les auteurs, avec cette intuition fulgurante d’une philosophie iconique et dialoguée, offrent la possibilité de la fuite en chars.
[v] Ibid., p. 81.
Et juste avant que sa gueule ne s’ouvre définitivement au choix de sa vie, les yeux fermés, les yeux baissés, l’air presque dédaigneux sur un jour qui « déjà (…) avait un passé »[v], se dévoile comme une vérité définitive, mais dont on ne sait pas quoi dire, cette étonnante forme de libération de soi, d’arrachement à sa propre condition, d’évasion de tout un monde qui se traînait aux quatre pattes de ce petit chien-là, et ce, par la seule force de l’obligation à fuir. D’être au devant de. De se tenir contre ce qui est de l’ordre de la pure et simple nécessité. Déguerpir. Se tirer. S’embarquer. Devenir libre. Pas seul. A trois, en courant, vers l’ensemble des possibles à naître, au devant des occasions à venir. Car tout sera occasion : la genèse de la fuite comme la manière de décamper. Je ne vois pas de hasard lorsque les auteurs, avec cette intuition fulgurante d’une philosophie iconique et dialoguée, offrent la possibilité de la fuite en chars.
[v] Ibid., p. 81.
En chars d’occasion. Tout désormais appartiendra à cette sphère particulière où espace et temps se conjuguent si bien pour faire en sorte que ce qui arrive, arrive ; en un mot tout faire pour faciliter l’acte, le pousser à naître, donner à la conscience la possibilité de lier une circonstance pré-texte à un acte agi, un acte à de la vérité, de la vérité à l’existence. Tout désormais relèvera des risques à prendre pour saisir toute circonstance qui se donne aux deux compères afin de garantir leur liberté et de s’assurer de la finalité de leur mission. Suivra Idéfix dans une fuite dont il ignore tout, mais que paradoxalement - en toute in-conscience de lui-même - il a choisie. Alors la chute devient possible ; le glissement vers un autre sens, une autre circonstance, une autre route sont en attente de surgissement.
La roue du char d’occasion casse !
A-t-on jamais remarqué l’importance de cette image ? Elle s’articule exactement à l’étymologie d’occasion, de cette racine cadere - tomber - à comparer avec occasus, chute. De là, toute la question de la contingence dans sa forme la plus pure : ni nécessité ni impossibilité. De la roue casse ! Et il faut faire avec. Et cet avec contient en puissance de l’essentiel, de l’avenir, des possibles qui jamais ne se seraient présentés. À l’occasion seulement ! Occasion dont il faut profiter, contingence qu’il faut savoir utiliser, hasard qui ne porte pas son nom et qui indique que tout aurait pu ne pas être.
La roue du char d’occasion casse !
A-t-on jamais remarqué l’importance de cette image ? Elle s’articule exactement à l’étymologie d’occasion, de cette racine cadere - tomber - à comparer avec occasus, chute. De là, toute la question de la contingence dans sa forme la plus pure : ni nécessité ni impossibilité. De la roue casse ! Et il faut faire avec. Et cet avec contient en puissance de l’essentiel, de l’avenir, des possibles qui jamais ne se seraient présentés. À l’occasion seulement ! Occasion dont il faut profiter, contingence qu’il faut savoir utiliser, hasard qui ne porte pas son nom et qui indique que tout aurait pu ne pas être.
Si le dépannage passe, on prend : « Nous avons encore de la chance, voilà un char de dépannage »[vi], et on fabrique de l’existence avec, on fait un autre bout de chemin, une portion de route, on se dessine un avenir à la force de contingences successives. On trace véritablement du sens à tour de roue, de rencontre, de croisement. Et sous l’occasion qui roule, des pavés plus sûrs !
Je crois que tout dans cet épisode, tout, de la charcuterie à la fausse bonne affaire du char, en passant par cette roue qui se détache, ressortit à l’une des aspects fondamentaux de la philosophie existentialiste. Il y a une cohérence. Qu’elle fût consciente ou non de la part des auteurs, je m’en fous ; ce que je sais, c’est la part de génie et d’intuition dont ils font preuve dans l’émergence d’une vision du monde qui ne porte pas son nom et qui pourtant est signe de vérité. Et qui pourtant s’impose. Résumons avec Sartre lui-même : « L’essentiel, c’est la contingence. (…) Les existants apparaissent, se laissent rencontrer, mais on ne peut jamais les déduire. (…). La contingence n’est pas un faux semblant, une apparence qu’on peut dissiper ; c’est l’absolu, par conséquent la gratuité parfaite »[vii].
Et la suite est d’une parfaite gratuité. Et l’absurde qui s’y déploie également. Et le sens qui s’en dégage tout autant. Double mouvement d’une absence de sens qui donne sens. Toute vie peut-être dépannée si l’occasion se présente.
[vii] Jean Paul Sartre, La nausée, p. 171.
Je crois que tout dans cet épisode, tout, de la charcuterie à la fausse bonne affaire du char, en passant par cette roue qui se détache, ressortit à l’une des aspects fondamentaux de la philosophie existentialiste. Il y a une cohérence. Qu’elle fût consciente ou non de la part des auteurs, je m’en fous ; ce que je sais, c’est la part de génie et d’intuition dont ils font preuve dans l’émergence d’une vision du monde qui ne porte pas son nom et qui pourtant est signe de vérité. Et qui pourtant s’impose. Résumons avec Sartre lui-même : « L’essentiel, c’est la contingence. (…) Les existants apparaissent, se laissent rencontrer, mais on ne peut jamais les déduire. (…). La contingence n’est pas un faux semblant, une apparence qu’on peut dissiper ; c’est l’absolu, par conséquent la gratuité parfaite »[vii].
Et la suite est d’une parfaite gratuité. Et l’absurde qui s’y déploie également. Et le sens qui s’en dégage tout autant. Double mouvement d’une absence de sens qui donne sens. Toute vie peut-être dépannée si l’occasion se présente.
[vi] Le Tour de Gaule, éd.cit., cart.8, p. 14.
[vii] Jean Paul Sartre, La nausée, p. 171.
Or, elle se présente à nos trois amis, dont l’un, Idéfix, est toujours à la suite de. Justement, à la remorque ! Viendra ensuite le temps où ni nécessité ni impossibilité se jouent des circonstances : le temps des bêtises ! Qu’elles soient de Cambrai et d’ailleurs, elles revêtent symboliquement le sens même de la vie de tous les possibles, dont la mort est justement la dernière possibilité avant que ne disparaisse définitivement l’horizon de tous les possibles : « Gaulois, se sont vos dernières bêtises ! »[viii] ; risques, dangers, captures, prison, humiliation, trahison, reconnaissance, libération, triomphe, joie, bonne bouffe, voici que les bêtises sont devenues les signes même de l’inquiétude désinvolte de la finitude. Et clin d’œil de la victoire suprême du petit cabot, os en gueule, qui prend à témoin le monde et semble recouvrer une liberté fondamentale, celle de revenir à soi son propre corps sur son propre chemin. Dis, quand reviendras-tu ? L’Armorique, d’abord et toujours.
[viii] Le tour de Gaule, éd.cit., art.9, p. 15.
[viii] Le tour de Gaule, éd.cit., art.9, p. 15.
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