De la liberté à la vérité : la praxis
Ce faisant, Idéfix entre dans l’action. Comme il le fera tout au long des albums suivants. Si l’on trouve des moments de passivité, ce sont des moments d’accablement ou bien de mimétisme avec Obélix, inscrits dans une relation éminemment spéculaire, souvent de somnolence post-bouffe, de dépit, d’agacement paralysant. Mais la plupart du temps, le chien petit agit et se met en situation d’être-chien. Qu’il chasse, renifle, précède, suive, débusque, morde, arrache, aboie, s’amourache, se planque, s’effraie, se rebiffe, Idéfix entre dans l’ordre d’une praxis pour mieux mettre en œuvre son projet. Et c’est précisément à partir d’Astérix et Cléopâtre qu’il le fait. De là, deux conséquences relatives à la liberté et à la vérité que la touffe de poils inaugure et sur lesquelles il convient de s’attarder.
En pénétrant au dedans de la pyramide, Idéfix ouvre un champ de possibles. Mais dès qu’il en sort !!! Aucun autre cartouche de l’œuvre de Goscinny et Uderzo ne correspond mieux à cette définition de la praxis chez Sartre. Aucun autre ne montre mieux combien le choix, la praxis et le projet sont liés. Aucun autre ne dévoile mieux la liberté fondamentale qui préexiste à l’action - alors qu’il aurait pu attendre sagement son os - et combien la contrainte expose à la décision et l’aliénation au choix. Idéfix « n’a jamais été aussi libre que sous l’occupation » d’un territoire interdit et mortel et possiblement fatal qu’est cette lugubre et labyrinthique pyramide. Aucun autre cartouche ne met mieux en avant que le choix libre est fondateur de vérité. D’une vérité.
En pénétrant au dedans de la pyramide, Idéfix ouvre un champ de possibles. Mais dès qu’il en sort !!! Aucun autre cartouche de l’œuvre de Goscinny et Uderzo ne correspond mieux à cette définition de la praxis chez Sartre. Aucun autre ne montre mieux combien le choix, la praxis et le projet sont liés. Aucun autre ne dévoile mieux la liberté fondamentale qui préexiste à l’action - alors qu’il aurait pu attendre sagement son os - et combien la contrainte expose à la décision et l’aliénation au choix. Idéfix « n’a jamais été aussi libre que sous l’occupation » d’un territoire interdit et mortel et possiblement fatal qu’est cette lugubre et labyrinthique pyramide. Aucun autre cartouche ne met mieux en avant que le choix libre est fondateur de vérité. D’une vérité.
Et que cette vérité, c’est l’être-chien en devenir de ce qu’il est à l’instant de son choix, par le flair, par l’os qui est intentionnellement visé par la conscience du petit animal, par son situationnement - nous voulons dire par là, la situation en train de se faire et le risque d’un positionnement - et par l’acceptation de ce choix. Définitif. Idéfix est du flair. Du flair qui sauve, qui dénude l’opacité d’une réalité qui s’impose, qui scrute derrière l’ordre des phénomènes et la rudesse massive et absolue de l’en-soi, une vérité qui ne porte pas encore son nom : un Romain planqué, des glouglous qui empestent, des menhirs, des fleurs, tout un lot de signatures olfactives qui sous-tendent une réalité qui se donne à voir et laisse en retrait. Ce que nous voulons dire, c’est que cette praxis s’appuie sur une perception. Perception éminemment fine, caractéristique centrale de l’être-chien ; olfaction d’essences d’existences en arrière du monde, mais dont on perçoit quelques signes. Idéfix seul, parfois Obélix, peut renifler. Il sent le monde en sa totalité et sa perception pousse le monde à se dévoiler tel qu’il n’apparaît pas : c’est la surprise de la découverte de quelque chose de caché et qui sent. Sa vision de monde - au propre comme au figuré - est toute ressentie ; elle est une vue des odeurs, une appropriation qui détermine l’action, pousse à choisir, s’embarque dans un ou des projets, dévoile infiniment davantage que ce qui est vu : « Je perçois toujours plus et autrement que je ne vois »[i]. Fonction alors capitale du chien petit dans le récit, celle d’indiquer une réalité totale qui fait du phénomène une vérité à part entière.
[i] Jean-Paul Sartre, L’imaginaire, 156.
Être Idéfix n’est ni plus ni moins que dire la vérité du phénomène, à la différence d’un Milou qui ne sent rien - ou très rarement, c’est pourquoi il parle ; sa fonction est morale, moralisante, trop humaine à mon sens - ou d’un Rantanplan qui sent mal, ou de travers, à l’envers, et qui nie fondamentalement la vérité du phénomène. À proprement parler qui n’est pas un chien, dont l’être-chien n’est pas.
Avec Idéfix, la canicité est abolue, et sentir la fleur, le Romain, l’animal, le danger, la peur, la joie, les autres, revient à sentir le monde dans sa totalité, son unicité, sa vérité. Au fond, Idéfix est les yeux d’Obélix, et les autres suivent un flair qui voit, ressentent une vision qui renifle. Sniffent avec lui le monde. Perçoivent donc un phénomène tel qu’en lui-même il est sa propre vérité. Alors sans de l’être-derrière, - jamais Idéfix ne bouffe le cul d’un autre chien ; il plume quelques poules, c’est tout - « Le phénomène n’indique pas, par dessus son épaule, un être véritable qui serait lui, l’absolu. Ce qu’il est, il l’est absolument »[ii]. Le pif, forme incarnée d’intuition canine qui de la queue à la truffe secoue de l’air, remue la terre, renifle les racines des arbres, et relie immédiatement le phénomène au noumène. Le pif, ça ? Non ! Erreur : le pif, ce qui relie le phénomène au phénomène. Le rend accessible. Nie sa propre distance d’avec le monde. Trouve dans ce qui est, ce qui n’est pas encore, et qui pourtant est donné. Idéfix cherche son monde, comme tout chien cherche trace et le donne à son maître en confiance.
Avec Idéfix, la canicité est abolue, et sentir la fleur, le Romain, l’animal, le danger, la peur, la joie, les autres, revient à sentir le monde dans sa totalité, son unicité, sa vérité. Au fond, Idéfix est les yeux d’Obélix, et les autres suivent un flair qui voit, ressentent une vision qui renifle. Sniffent avec lui le monde. Perçoivent donc un phénomène tel qu’en lui-même il est sa propre vérité. Alors sans de l’être-derrière, - jamais Idéfix ne bouffe le cul d’un autre chien ; il plume quelques poules, c’est tout - « Le phénomène n’indique pas, par dessus son épaule, un être véritable qui serait lui, l’absolu. Ce qu’il est, il l’est absolument »[ii]. Le pif, forme incarnée d’intuition canine qui de la queue à la truffe secoue de l’air, remue la terre, renifle les racines des arbres, et relie immédiatement le phénomène au noumène. Le pif, ça ? Non ! Erreur : le pif, ce qui relie le phénomène au phénomène. Le rend accessible. Nie sa propre distance d’avec le monde. Trouve dans ce qui est, ce qui n’est pas encore, et qui pourtant est donné. Idéfix cherche son monde, comme tout chien cherche trace et le donne à son maître en confiance.
[ii] Jean-Paul Sartre, L’Être et le Néant », p. 12.
Pour qu’il fasse, agisse, achève. Pour qu’il annule cette distance, cet écart, cet interstice où du néant est. Pour qu’il tue s’il chasse, découvre s’il est flic, sauve s’il est à la montagne, morde s’il est Idéfix, mais pleure aussi devant les arbres déracinés qui ne donnent plus rien à sentir, prive le chien petit des conditions matérielles de possibilités d’être-chien, c’est-à-dire d’être celui qui pourrait pisser et renifler aux pieds des arbres ! Et dans cet acte, après avoir cherché trace, laisse traces aux autres qui passent et donne pistes à ceux qui pissent et qui lui ressemblent en odeur d’ex-istence.
Tout ceci est bien beau, mais tout ceci n’a pas de sens si…
…Si tout n’est pas rendu possible dans l’ordre d’une fin, d’une vérité, d’une liberté fondamentale qui assoit l’existence inattendue, inopportune, toute charcutière, une existence traitée comme une devanture de l’être, de ce petit chien à l’idée fixe et sautillante, à devenir ce qu’il est. De coller à lui-même en toute liberté. Donc en toute aliénation. Parce qu’il faut une devanture pour asseoir cette liberté, l’assurer à la manière d’un alpiniste, la penser, la choisir, parce qu’il y a un chemin à tracer, une route à suivre, route dont on ne connaît ni les tenants ni les aboutissants. Et si tel n’était pas le cas, aucune reprise sur soi ne serait possible. Aucune liberté ne viendrait se créer aux portes d’une charcuterie ; il n’y aurait que les odeurs des tripes et quelques os à sucer. N’aurait que des fumets qui s’élèveraient comme des encens. C’est vrai que tout était opaque : l’attente du petit chien, l’absence de regard d’Obélix, le départ vers l’on ne sait où des deux compères.
Tout ceci est bien beau, mais tout ceci n’a pas de sens si…
…Si tout n’est pas rendu possible dans l’ordre d’une fin, d’une vérité, d’une liberté fondamentale qui assoit l’existence inattendue, inopportune, toute charcutière, une existence traitée comme une devanture de l’être, de ce petit chien à l’idée fixe et sautillante, à devenir ce qu’il est. De coller à lui-même en toute liberté. Donc en toute aliénation. Parce qu’il faut une devanture pour asseoir cette liberté, l’assurer à la manière d’un alpiniste, la penser, la choisir, parce qu’il y a un chemin à tracer, une route à suivre, route dont on ne connaît ni les tenants ni les aboutissants. Et si tel n’était pas le cas, aucune reprise sur soi ne serait possible. Aucune liberté ne viendrait se créer aux portes d’une charcuterie ; il n’y aurait que les odeurs des tripes et quelques os à sucer. N’aurait que des fumets qui s’élèveraient comme des encens. C’est vrai que tout était opaque : l’attente du petit chien, l’absence de regard d’Obélix, le départ vers l’on ne sait où des deux compères.
La suite à donner. Vrai, mais aussi faux, puisque le moment nécessaire d’une liberté qui reste à construire passe suffisamment près de la mort pour s’en débarrasser, l’affronter, mais l’affronter de dos. À la tête de porc qui sourit aux passants, rose et dodue à souhait, Idéfix tourne le dos. Et se pose dans le mouvement futur de sa propre liberté. Son inquiétude est derrière lui ; l’angoisse se cache sous un sourire à moustache ; son action est tendue par les bruits alentours ; il faut filer de la charcuterie et défiler sa vie. Laissant le cochon à bon port, englué dans sa gelée d’existence offerte au monde qui se balade. Idéfix se tire, éprouve ses tripes dans le danger : « La patrouille ! Filons ! »[iii]. Tout est fait en quelques secondes et l’action est élevée au rang de vérité. Oui, notre petit chien peut aboyer dans ses longues moustaches, et grogner : « Je me réalise comme répudiant de toutes mes forces la situation menaçante »[iv]. Mais, c’est par la médiation de l’autre qu’il y parvient.
S’il fallait insister sur cette avant-scène, c’est seulement parce que nous avions parlé du projet en tant que tel. Théoriquement. Mais ce projet est fondé. Cette devanture est d’aventure, véritable inauguration par l’action d’un sens à créer dont Idéfix ne connaît rien : éviter l’absurde qui malgré tout est en-fait un sens à venir. Une méthode de vie, autrement dit une forme de chemin.
[iv] Jean-Paul Sartre, L’Être et le Néant, p. 67.
[iii] Le tour de Gaule, éd. cit. cartouche 8, p. 13
[iv] Jean-Paul Sartre, L’Être et le Néant, p. 67.
La grande intuition de Goscinny et Uderzo tient à cette image de la page 13, cartouche 6, image qui m’a toujours fasciné pour la seule raison que je ne la comprenais pas - je veux dire rationnellement - en devinais plus ou moins consciemment un sens profond, une forme de fondation, d’origine, de genèse. Plus tard, j’ai compris, modestement compris, que de l’existence se jouait là, dans sa brutalité la plus pure, qu’une liberté était possible, une conversion en acte, que derrière le caractère absolument banal, totalement opaque, véritablement absurde de cette scène d’un cabot presque minable, se cachait une forme discrète de philosophie. Qu’elle fût existentielle ou non, je m’en foutais complètement. Jusqu’au jour.
Chapitre suivant : Être en devanture