Être-en-projet
Le Tour de Gaule est l’album inaugural. Il trace un territoire. Circonscrit une relation. Découpe des psychologies. Creuse un destin. En cela, il est un album fondateur. Son existence précède véritablement l’essence du récit, en sa totalité future, doué de l’invariable variabilité d’épisodes où tout ce qui est écrit, est déjà écrit. (Derrière ce déroulement annoncé pourrait bien se cacher, paradoxalement et curieusement, la figure du salaud sartrien, en son excès de positionnement, bordant de trop près son rôle à jouer, à la surface d’une reniflance absolue, aveugle, opaque, puisque les menhirs, là, même, ont une odeur. Qui ressemble à des pisses anciennes, à de la pierre pure jetée en dessous, à de l’histoire. Ce Tour de Gaule est tout autant un événement qu’un avènement ; une forme d’appel à un projet. D’appel à projets !)
Justement, le lieu où émerge l’existence d’Idéfix en tant que telle, c’est la pyramide de l’album Astérix et Cléopâtre, en ceci qu’il est, pour le chien, projet d’être. D’être non pas seulement conscience de soi, mais en acte, en véritable projection de soi, de son corps, de son choix. Et d’abord, avant d’être d’ordre pratique, être d’ordre transgressif. Originellement contre. Page 23, le conseil d’Obélix au seuil de l’entrée de la pyramide est clair : « Ce n’est pas pour les petits chiens, là-dedans… ». Bien évidemment, il le reconnaît comme tel - être-chien - mais le positionnement extérieur d’Idéfix le cloue aux sables mouvants de l’extériorité, paradoxalement plus sûre, plus stable, plus claire que l’opacité et la massivité d’un monde inconnu.
On dirait que la pyramide, c’est de l’en-soi pur, de l’être pur, totalement plein de sa force et de sa majesté, de sa hauteur et de sa large base, de ses pierres ajustées et du soleil diffus qui tape aux angles aigus du monument. S’y fracasse même ! Tout se passe comme si la pyramide n’était pas visible de l’intérieur, ou mieux que sa vue était insupportable, intenable, impénétrable. L’obscur ne s’éclaire que de l’extérieur, et la lumière du dehors se meurt dans les yeux de ceux qui la portent. C’est pourquoi, et par analogie, « l’être est opaque à lui-même, précisément parce qu’il est rempli de lui-même »[i]. Le chien petit n’accède pas à l’en-soi ; cette demeure, pointée au ciel solaire, lui est interdite. Ce n’est pas sa maison. Il n’y a pas de place pour un être si petit, qui pourrait s’y perdre, que l’on ne pourrait jamais retrouver. Qui ne saurait être dedans l’être-chien qu’il cherche à être dehors. Dehors, espace profane entourant l’espace sacré de la mort, Idéfix attendra que son maître revienne, en confiance, mais dans l’inquiétude et la distance, et en vie. Peut-être !
Pour devenir ce qui il n’est pas encore, Idéfix doit transgresser l’ordre du livreur de menhirs : entrer dans le tombeau, s’introduire au plus près de l’Être, en son intériorité absolue et inconnue. Le fréquenter au mépris de l’interdit. Parce qu’il y a de l’inquiétude qui traîne, que Panoramix, Obélix et Astérix ne sont pas sortis de cette auberge de mort ! Que le chien petit a vu sortir Tournevis, sourire diabolique au coin des lèvres. Et c’est précisément cette inquiétude qui pousse Idéfix à l’action, l’attente insoutenable du retour de l’Être et de son insupportable voisinage.
[i] Jean-Paul Sartre, L’Être et le Néant, p. 33.
[i] Jean-Paul Sartre, L’Être et le Néant, p. 33.
Ou peut-être la promesse qui tarde à se réaliser de becqueter un os d’envergure. Au fond, le choix d’une image à dévorer presque aussi grosse que le chien petit. Question, pourquoi affirmer que c’est plutôt l’inquiétude qui l’emporte sur le simple fait de se régaler d’un os ? Parce que, justement, Idéfix n’avait qu’à attendre, et la condition « si tu es sage », eût été suffisante pour espérer cette savoureuse récompense. Or, Idéfix n’attend pas. Il pense à cet os, non point comme le résultat de cette espérance, mais comme l’espérance vraie d’un résultat : sauver son maître et ses amis. Pour ce faire, un choix s’impose. Un projet se met en place. Une action reste à faire et qui tient compte de la confrontation entre le dedans et le dehors, entre l’espérance et la bouffe, entre des circonstances qui me sont extérieures et ce que je ne suis pas encore : un être qui se choisit. Oui, Idéfix est en chemin de totalité d’être lui-même. Il pourrait dire avec Jean-Paul : « Mais ce projet lui-même, en tant que totalité de mon être, exprime mon choix originel dans des circonstances particulières »[ii]. Ces circonstances se tracent aux confins de la matière en excès - la pyramide - et la forme agile d’un chien petit qui l’affronte, la pénètre, y côtoie la mort. Et en ressort vainqueur, l’os en tête, puis le tas d’os en tête ; puis, en vrac, des os à sucer. Sur le Nil. Sur bateau. Etalé sur soi-même, « scrotch » aux dents, la gueule ensalivée de satisfaction. Devenu ce qu’il est. Et pour finir, dire et déduire avec Sartre qu’« un chien n’existe pas à la manière de l’arbre et du caillou : il faut qu’il se fasse chien »[iii].
[ii] Ibid., p. 651.
[iii] Jean-Paul Sartre, Présentation de Temps Modernes, dans Situation II, p. 18.
[iii] Jean-Paul Sartre, Présentation de Temps Modernes, dans Situation II, p. 18.
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