Son déploiement et sa transcendance
Au fond, théoriquement, nous sommes au cœur d’une mise en image et mise en texte existentialistes. De là, toute la teneur des autres albums, le déroulement des histoires, les mises en situation, découlent. Tout le travail de constitution du personnage d’Obélix et de son chien petit est en germe, et trouve déjà son expression dans les quelques cartouches que nous avons observés. Et plus précisément, l’accession même du livreur de menhirs à sa condition d’être pensant, lui qui toujours, mais toujours, se trouve réduit à l’être-d’à-côté qui suit Astérix, comme Idéfix suit Obélix. Le « On ne me dit jamais rien, je suis le faire valoir » traduit cette inquiétude. Le surgissement d’Idéfix, dans le donné de son monde, dans une réalité déjà constituée, après que le choix de les sauver d’une mort atroce, lente et certaine a eu lieu, fournit les conditions d’accès du livreur de menhirs à son existence pleine et entière : il est le maître du chien, le dressera, lui apprendra la vie, et en retour, dans sa petitesse - qui est un opposé de révélation, de mise en forme, d’informisation - dans sa fougue, par ses aboiements, ses reniflades, son langage à deux tons, la boule de poils le pose comme radicalement autre, à distance, fût-il dans ses bras, dans un sac, ailleurs, et l’expose alors comme une véritable transcendance.
Cette transcendance est réciproque.
Puisqu’on ne voit pas Idéfix dans l’épisode du labyrinthe, puisque il est en dessous, puisqu’il est venu tout seul, comme un grand, puisqu’il a choisi de venir, de s’engouffrer dans une vie qui chemine sur les traces de la mort, puisqu’il est donné par les auteurs sur le mode visuel de l’absence, dans l’expression même d’une surprise, Idéfix et Obélix inaugurent un lien de transcendance absolue, de reconnaissance de l’autre, de reconnaissance de soi, de reconnaissance de leur propre monde, au cœur d’une distance qui n’en est pas une. Plus une. Ce n’est pas la distance froide de l’indifférence, de la désinvolture, du désintéressement, la fraîche distance qui fait que l’on voit sans voir lorsque le regard se meurt ailleurs, qu’il se perd dans les rues de Lutèce, dans la charcuterie. C’est de la distance où se forme de l’être, le moment curieux où l’on est plus tout à fait soi, pas encore un autre, plus tout à fait un autre, pas encore soi. S’ils demeurent des à-côtés, s’ils ne vont pas l’un sans l’autre, si leur espace est une appropriation mutuelle de la forêt, du champ de bataille, de la reniflade - car Obélix renifle aussi, a du flair, un vrai pif - c’est qu’ils accèdent tous deux, dans une sorte de transcendance réciproque, à leur propre conscience. C’est pourquoi Idéfix est invisible, et que nous ne voyons pas le chemin qu’il prend au cœur de la pyramide, et que nous voyons seulement le choix qu’il fait de s’engager-dedans, mais point le surgissement de son corps aux pieds d’Obélix. Être soi par l’autre, dans l’écart qui s’insinue et se constitue dans la reconnaissance de quelque chose qui est posé à-côté de moi. Que je ne vois pas et qui est. Qui est et que je ne vois pas. Dont je prends conscience parce qui est l’infime écharde d’une conscience qui vient à elle-même, et se donne au monde, par un petit rien. Par un néant même !
Ce qui est exposé là, dans cet album, en cette page 25, n’est ni plus ni moins que le pour-soi sartrien : «La présence à soi suppose qu’une fissure impalpable s’est glissée dans l’être. S’il est présent à soi, c’est qu’il n’est pas tout à fait soi. La présence est une dégradation immédiate de la coïncidence (à soi), car elle suppose la séparation »[i]. L’accession d’Obélix à la conscience de soi exigeait cet écart, cette distance, cette absence relative à. Pour reprendre Sartre, nous pourrions redire que cela « signifie qu’il n’est pas de conscience qui ne soit position d’un objet transcendant, ou si l’on préfère, que la conscience n’a pas de « contenu » ». Idéfix n’est pas dans la conscience d’Obélix, même à titre de représentation. Idéfix est dans l’espace, « à côté de la fenêtre »[ii], comprenons, à ses pieds. Est inscrit dans ce rapport aux choses, au monde, au chien, un Obélix qui n’a plus qu’à être ce qu’il devient : celui par lequel Idéfix se reconnaît comme être-chien. Et puis, en retour, comme lui-même, le Gros qui n’est pas gros ! Mais « De qui parle-t-il ? »
Que ces bulles, ces images, ces cartouches parlent ! Parlent de la fin même posée par et dans l’existence de ce chien petit, comme d’une reconnaissance enfin reconnue. Que l’existant courant est un être qui court, mais qui court en chien. Qui se comporte en chien. Qui est devenu chien. Qui est dans la vérité du chien. Le chien-chien.
[ii] Ibid., p. 17.
Que ces bulles, ces images, ces cartouches parlent ! Parlent de la fin même posée par et dans l’existence de ce chien petit, comme d’une reconnaissance enfin reconnue. Que l’existant courant est un être qui court, mais qui court en chien. Qui se comporte en chien. Qui est devenu chien. Qui est dans la vérité du chien. Le chien-chien.
[i] Jean-Paul Sartre, L’Être et le Néant, pp. 19-20.
[ii] Ibid., p. 17.
Le flair est la condition de possibilité d’émergence de ce que nous appelons cette intime canicité : « Il nous a retrouvé grâce à son flair »[iii], souligne Astérix. Alors, de l’ordre d’une évidence soudaine, « il peut donc nous aider à sortir d’ici »[iv], poursuit Astérix. Nous sommes véritablement ici au cœur d’une problématique purement existentielle, celle qui unit dans un rapport étroit le choix à l’action, l’action au projet, le projet à la vérité. Non seulement, Idéfix a du pif - est un pif - mais il possède désormais toutes les qualités canines en devenir : être chien n’est plus une simple possibilité, une pure contingence. Être chien est devenu une forme déterminée d’une modalité d’être dont le flair est l’essentielle qualité de l’être-chien. Le reste suivra : instinct de chasse, écoute des bruits de la forêt, grognements intuitifs aux frontières des dangers. C’est pourquoi, aux deux précédentes évidences prononcées par Astérix, Obélix répond évidemment : « Mais c’est vrai, ça ! »[v].
[iii] ibid., p.25, cart.5.
[iv] ibid.
[v] ibid.
[v] ibid.
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