Son engagement
« Tout existant naît sans raison »[i]. Le tour de force esthétique des auteurs est de nous le rappeler sans jamais le dire. Encore faut-il, à un moment donné, mettre le lecteur en face de cette insupportable vérité, de cette évidence vertigineuse : j’aurais pu ne pas être, je n’ai pas envie d’exister, seulement, je ne pouvais pas m’en empêcher. « Voilà », ajoutait Sartre.
Dans l’album central, Astérix et Cléopâtre, qui engage Idéfix dans l’action et le contraint à sa propre liberté, du moins à une certaine autonomie relative - reliée à Obélix - est posé l’axiome fondamental de l’existentialisme : « Pour la réalité humaine, il n’y a pas de différence entre exister et se choisir »[ii]. Voici que le pur produit de la contingence la plus pure, que cette touffe de poils à l’écoute d’un monde en mouvement - lutécien, commercial, criard - et d’une parole en absence - silencieuse, perdue, inaudible - s’immisce dans le champ de l’action, ose un labyrinthe, affronte, d’une certaine manière, la mort, le noir, les poussières, les couloirs, les sorts, la misère intérieure d’une désolation en pierre, s’introduit au cœur d’une architecture monumentale où la matière triomphe de la forme et la forme oublie la matière. Cette contingence presque nue, à poils, qui tient en sa tête l’image projetée d’un os blanc et pur qu’elle n’arrachera, semble-t-il, point des squelettes avachis et brunis qui jonchent les corridors, cette possibilité s’affirme, se témoigne à elle-même de sa future et propre nécessité d’être. En un mot, s’avance. En sa seule compagnie, comme un grand, à quatre pattes.
[i] Jean-Paul Sartre, La nausée, p.174.
[ii] Jean-Paul Sartre, L’Être et le Néant, p. 660.
Et au pif. Il est venu dans une solitude radicale, sans voir, comme il était issu d’une même solitude radicale, sans être vu. Là, venu de lui-même. « D’abord, je ne l’ai pas amené. Il est venu tout seul ! »[iii], déclare Obélix à Panoramix et Astérix, estomaqués de cette advenue, de ce surgissement, de cette apparition. La surprise est totale pour ces derniers, alors que pour Obélix, elle est naturelle. Ne pose aucun problème. S’inscrit dans une continuité. Pourtant ! Pourtant, il y a de l’écart, de la distance, de l’espace entre Obélix et Idéfix, une forme étrange de décalage entre conscience, langage et phénomène. Tout se passe comme s’il y avait de la fausse coïncidence. Et que l’on pourrait qualifier d’anfractuosité de la conscience - du processus même de reconnaissance - d’intentionnalité, de visée de l’objet, d’en-visagement d’Idéfix, dans laquelle se glisse la coexistence de l’en-soi et du pour-soi. Perdu dans ce labyrinthe, véritable errance initiatique, Obélix pense à quelque chose - quelqu’un - sur la double modalité de l’absence et de la présence : « Moi, ça me fait de la peine pour mon pauvre petit Idéfix… Pas vrai Idéfix ? »[iv]. Dans un premier temps, le Gros parle du petit comme n’étant-pas-là, comprenons sur le mode non perceptif d’une conscience qui vise nécessairement un objet à distance. Puis dans un second temps, le rétablit dans la perception, de l’existant qui est à côté. Posé à-côté. Et que précisément Uderzo n’a pas représenté. Et dont plus précisément encore, l’on perçoit la présence par l’image d’une conscience absente - qui n’est pas donnée à notre conscience, mais que l’on devine - et dont la visée intentionnelle est l’os.
[iv] Ibid, cart.3
[iii] Astérix et Cléopâtre, p.25, cart.4.
[iv] Ibid, cart.3
(Demandons-nous si tout n’est pas dans l’os, si le fondement de la pensée même des auteurs n’est pas l’exposition de cette finalité du vivant, désincarnée, asséchée, blanchie du soupçon de la vie, si leur conception philosophique n’est pas cet être-pour-la-mort dont Heidegger parle tant, demandons-nous pourquoi la dernière image de tant d’albums est cet Idéfix qui ronge un os. Et nous regarde. Demandons-nous si très justement, au propre et au figuré, nous-ne-l’avons-pas-dans-l’os lorsque bien des lecteurs sourient à juste titre, mais alors en toute mauvaise foi, des aventures d’Astérix le Gaulois. Posons la question de cet être-pour-un-os qui est ce chien petit, contingence des contingences, et dont l’enveloppe encore à poils, à notre différence, recouvre à la manière d’un manteau, d’une écorce, une réalité qui n’est rien d’autre que ce qu’elle a choisi d’être et qui pourtant, en son commencement, n’a rien demandé.)
Évidemment, le « Pas vrai Idéfix » résonne comme une axiomatique toute sartrienne. Obélix en pensant à son chien petit, se pense simultanément dans cette énorme et paradoxale dualité qu’est la conscience qui est conscience d’elle-même : dans un rapport éminemment contradictoire, coextensif à toute forme de prise de conscience. « L’être de la conscience, en tant que conscience, c’est d’exister à distance de soi comme présence à soi »[v]. Même si l’on reconnaît que le Gros vise le petit, je veux dire, parle du petit chien, il n’en demeure pas moins que c’est Obélix qui se prend comme objet de conscience pour dire « Moi, ça me fait de la peine… ».
[v] Jean-Paul Sartre, L’Être et le Néant, p. 120.
[v] Jean-Paul Sartre, L’Être et le Néant, p. 120.
Dans ce mouvement de présence à soi se trouve la distanciation la plus radicale à l’intérieur de cette présence, à l’extérieur d’elle-même puisque le petit chien n’est pas là.
Il est dorénavant soutenable de dire que la touffe de poils qui court, va bientôt sniffer, grogner, mordre, bouffer du cul à tour de gueule, sucer l’os jusqu’à la moelle, regarder le monde comme une fin pour laquelle une aventure s’est décarcassée, est une transcendance. Le cartouche 3 de la page 25 d’Asterix et Cléopâtre est synthétique. Elle parle, certes de l’accession d’Idéfix au choix, à l’engagement, puis à la reconnaissance induite, conduite, puis à l’existence de l’autre, certes elle cause d’un surgissement, d’une advenue, d’une phénoménogenèse, certes, mais avant tout elle dit quelque chose de la transcendance. D’un à-côté. D’un au-delà dont la présence est au monde. Obélix affirme la « nécessité pour la conscience comme conscience d’autre chose que soi »[vi], en l’occurrence ici, d’être d’abord conscience de soi, puis conscience d’Idéfix. Et c’est dans cette conscience d’un Idéfix qui a surgi, qu’il se constitue aussi. Lui aussi, le Gros. Eux aussi, enfin.
Pour être, il faut de l’anfractuosité, de la faille, une mince crevasse de néant où s’insinue de l’altérité, donc du miroir, du reflet, de la différence. Là, véritablement, Obélix reconnaît Idéfix et devient lui-même, de la même manière qu’Idéfix reconnaît Obélix au pif et devient lui même un être-chien : « Tu avais vraiment raison de l’emmener ce toutou », précise Astérix.
[vi] Jean-Paul Sartre, Situation I, 33.
[vi] Jean-Paul Sartre, Situation I, 33.
La fusion est possible entre le chien petit et le Gros livreur de menhirs. Ils n’existeront plus désormais l’un sans l’autre. Ils parlent et parleront le même langage, dans un même monde - même si parfois le petit chien est en désaccord sur les questions amoureuses, mais c’est une autre histoire - au son d’une même finalité : « Quelquefois, j’ai l’impression qu’il (Idéfix) comprend tout ce que je lui dis », conclut Obélix, en dernièr cartouche de la page 25, sous l’œil attendri et protecteur de celui qui parle le langage secret des mystères de la nature, Panoramix.
Chapitre suivant : Son déploiement et sa transcendance