Lavillatte Bruno - « Tu sais ce qu'il te dit, Môssieu Astérix ? » - texte intégral

In Libro Veritas

« Tu sais ce qu'il te dit, Môssieu Astérix ? »

Par Lavillatte Bruno

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Table des matières
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Son ex-istence

    L’on comprend peut-être mieux le nom d’Idéfix si l’on admet combien est grande sa détermination à devenir ce qu’il est. (Nous reviendrons plus bas sur cette question capitale pour en déduire la fonction philosophique de « chien petit », qui n’est pas seulement qu’un animal amusant, attachant, courant, mais d’abord « un existant au milieu d’autres existants »[i], à la fonctionnalité précise, cohérente et qui fait sens).    


    Mais au point où nous en sommes, nous suivons quelque chose qui n’est pas encore nommé. Pas encore quelqu’un. Sa réalité est une réalité dynamique, suiveuse, sauteuse, biologique, une réalité dénudée. Proprement une réalité à poils ! Un chien à sa nature, et qui pour l’instant le reste : un étant qui court. La nomination est claire : le petit chien n’a qu’une seule idée en gueule, une idée fixe d’un type particulier qui semble involontaire, automatique et discordante avec le cours régulier de sa pensée, une idée fixe qui est obsession et que la tradition psychologisante appelait « folie circulaire ». Chez Idéfix, le caractère morbide, en réalité, ne semble pas être de mise. Idéfix n’est pas malade, car il n’est pas encore, et n’est donc pas affecté d’un état de conscience qui le définirait comme tel. C’est pourquoi, il faut noter la spécificité éminemment existentielle, je veux dire la permanence d’un jeté d’existence - comme il existe un jeté de table ou de lit sur lequel se déposent des objets - de cette idée immergée dans la vie même d’Idéfix, qui fait de la fixité obsessionnelle de cette manière d’être une action « reproduite par une sorte de vertige, par un spasme de la spontanéité »[ii].

[i] Jean-Paul Sartre, L’Être et le Néant, p.633.

[ii] Jean-Paul Sartre, L’imaginaire, Gallimard, Collection Idées, 1966, p. 162. 
En d’autres termes, le chien petit se jette alors dans l’existence sans savoir ce qu’il fait, donnant du même coup une forme tragique - et par la répétition obsessionnelle et mécanique, une forme comique, ironique, et donc obliquement sérieuse - à son engagement. L’en-suite qu’il donne à son parcours recèle en elle une morphologie du désespoir dont nous sentons par la succession des cartouches la nécessité d’aboutissement, de finalité, c’est-à-dire de choix décisif. À noter que cette « folie circulaire », en tant qu’elle est un échec puisque «  tout effort pour ne plus y penser se transforme spontanément en pensée obsédante »[iii] - ici en obsession d’action - est singulière puisqu’elle se traduit dans une sorte de contrariété spatiale et absolue : la linéarité du parcours. Linéarité, comme une extravagance, d’un chemin tout droit qui tourne autour de lui-même. Toujours et toujours.
 
            Avant d’être nommé, Idéfix appelle son existence. « Exister, c’est être là, simplement »[iv]. Il l’indique à nouveau sous la modalité d’un aboiement, aboiement moins expiré que dans l’épisode final du Tour de Gaule, plus affirmé, moins considéré comme une expulsion - à force d’être courant, il a le souffle coupé !- que comme un signal, résultant moins d’une longue course effrénée, en fin de parcours et d’aventure, que du simple jappement d’un jeune chien, petit chien encore jeune. Et dont la finalité est de se réaffirmer. Cette infime translation graphique de  « houa ! » à « ouah ! » nous montre bien qu’un semblant de certitude, de sécurité, de reconnaissance se fait jour.

[iii] Ibid, p.198.

[iv] Jean-Paul Sartre, La nausée, Gallimard, p.171. 
Passage d’un aboiement aspiré, de tension, à un aboiement expiré, de détente, à proprement parler d’ex-istence. Dans la spontanéité de cet aboi-là se lit l’identification aux deux héros : Idéfix est embarqué avec, et désormais son existence est d’abord une liaison. D’abord une alliance. Et dont la tonalité est donnée en simultané : « Nous aussi ». (voir photo, p.7). Très existentielle en ce sens qu’il y a pour Idéfix la nécessité « de s’exister comme appartenant à une race, une classe, un milieu »[v]. L’avant-nom est un cri d’appartenance, spontanément jeté au monde et librement choisi. Cette double tension est réellement une mise en situation du chien petit, c’est-à-dire pensé et dessiné comme le pur produit de ce composé de contrainte et de liberté qui définit peut-être le mieux et le plus aisément l’existentialisme en planque dans l’œuvre de Goscinny et Uderzo.
 
            Dans ce lent processus d’identification - pas au sens psychologique de simple et pure constitution d’identité - la trame d’existence se tisse sur fond de pure néantisation. Là, Idéfix n’est jamais désigné comme tel, ni sous la forme nominale ni sous la forme de l’intentionnalité. Sa poursuite est pour rien ; elle est une limite à la recherche d’elle-même. Une fuite en avant, un au-derrière-de. Il est au cul d’Obélix. Cette posture, dont l’inauthenticité est totale puisqu’elle ne sait pas encore pour quoi elle est, rend compte a priori de ce que le chien petit est en devenir : un mordeur, un bouffeur de fesse, un arracheur de tissus, un pourfendeur d’uniforme. Son combat serait dans ses os-là. À hauteur du scrotum.

[v] Jean-Paul Sartre, L’Être et le Néant, p. 410.
Dans une matière charnue, à destination des dents, au devant d’un bassin qui fuit, qui fuit à l’advenue, au surgissement des troupes gauloises et du Gros, sous la poussée du pack villageois, en désordre, en force, en courage. En bonne humeur. C’est ce combat-là qui engagera son existence, toute son existence. Si Idéfix n’est pas encore cette « absurdité responsable d’elle-même »[vi], disons qu’il est en chemin vers ce nulle part, mais bientôt totalité. Sa nomination est donc en route.
 
            Fin du Tour de Gaule : sans nom encore, mais témoin de son propre acharnement, de sa propre incarnation à devenir ce qu’il est - une carnation justement - notre chien petit nous adresse le signe patent de cette reconnaissance ; pour la première fois, il est au premier plan, pour la première fois, il nous regarde, pour la première fois, il nous met dans la confidence d’une existence à ce jour intime. Infime. Presque infirme, comme une excuse d’être dans le récit cette si petite chose qui court sans savoir.
 

    Et dès qu’il a donné signe, signe de vie précisément, dès que l’alliance se consomme dans le secret clin d’œil qu’il nous expose, Idéfix s’évade, se tire, s’extrait du récit. Il y a de la liberté là-dedans, de la liberté car rien ne prouve l’évidence d’un retour, d’une reprise, d’un lien avec un autre récit. Il pourrait ne pas y avoir de suite ! Pourtant le lien existe. Existe entre lui et Obélix, entre nous et lui.

[vi] Simone de Beauvoir, Le sang des autres, p.101. 
Cela  veut dire quoi ? Que cette liberté est factice : la reconnaissance de l’autre - par son futur maître comme par nous, lecteurs - est la pire chose qui pouvait arriver au chien : le regard dont nous couvrons son existence aura toutes les allures d’une prison, d’un carcan, d’un petit manteau de laine blanc à sa mémère qui couvre pattes, col, toison et laisse la queue bouger. La bite à l’air, que l’on ne voit jamais. Pourtant, il est mâle, c’est sûr ! Une fois, il pisse comme et cela est suffisant.
 
    Jamais peut-être Idéfix ne fût à ce point là une totalité d’existence, à la Sartre. Parce qu’il est surgissement d’entre les surgissements. Et qu’il se met en situation. À toutes les chances de devenir « infernal » ! Qu’il a gueulé. Qu’il est un prélude à son être-chien.

     

    Si on lui donne, par hypothèse, la parole, nous entendrions ceci, en fin de partie de Tour de Gaule, Sartre en gueule : « J’existais en présence d’un regard (…). Quelle angoisse de découvrir soudain ce regard comme un milieu universel d’où je ne pouvais m’évader. Mais quel repos aussi. Je sais enfin que je suis. (…). On me voit, donc je suis ». Voici pourquoi Idéfix est une icône profondément anti-cartésienne : son existence ne procède en aucune manière d’un je pense, d’un cogito, ou plus exactement d’un allatro, d’un j’aboie, ou plus largement d’une quelconque essence qui serait fondée a priori. Ex cano !
Ce chien petit avait en tête, en instinct devrait-on dire, l’obsessionnelle suite à donner à son être biologique. Faire en sorte que l’innéité de la poursuite, manière inversée et continue du réflexe d’attaque, devienne un droit de poursuite douée d’une intentionnalité profonde. D’un sens qui est une direction ; d’une direction qui a un sens. Le génie de Goscinny et Uderzo tient en cela : ne rien dire de cette existence balancée au monde, et avant de la nommer en tant que telle - nous voulons dire comme personnage et acteur du récit - nous montrer, page après page, cette folie pseudo-linéaire qui anime le petit animal. Lui qui a tardé à venir, lui qui apparaît dans l’ordre du monde comme une touffe de poils devant des saucisses et une tête de cochon, est justement cette tête de cochon, au derrière de lui, qui n’en finit jamais de chercher à se nommer. Mais se nommer par et dans l’action. Et pour ainsi se faire voir, il s’impose comme agir, au cœur d’une idée fixe qui est d’abord son propre corps courant et sautant, miroir d’une pensée et d’une essence à être, devenir, exister.
    
    Mais avant que de s’engager au monde, dans le monde, par le monde, avant que de se choisir - dirions-nous justement avant que d’exister - le petit chien est d’abord une image, un acte mental, une action pleine et entière de l’activité « irréalisante » de l’imagination, activité qui n’est jamais une réalisation, un passage et mise en actualité du réel, mais seulement une forme de transcendance, de positionnement à distance. Et dans le cas d’Idéfix, de mise en existence. D’existence. De sortie de soi. De sortie de l’image. Bref de re-connaissance. Naissance, quoi !
    Paradoxalement, c’est dans l’affrontement à la mort, au cœur de la pyramide, dans l’achèvement cyclique du labyrinthe, au sein d’une solitude totale, radicale, finale, qui tourne sur elle-même, revient sur ses pas, qu’Obélix donne la première clé d’existence de celui qui est son compagnon en devenir. L’épisode est essentiel dans la généalogie d’Idéfix parce qu’il est profondément d’inspiration existentielle.    

    Située dans l’infinité des chemins qui ne mènent nulle part, l’émergence de l’image d’Idéfix au cartouche 9 de la page 24 d’Astérix et Cléopâtre fonctionne comme « une certaine façon qu’a l’objet de paraître à la conscience, ou, si l’on préfère une certaine façon qu’a la conscience de se donner un objet »[vii]. Frappant du pied un squelette dont les os sautent en l’air et se fixent instantanément dans l’apesanteur - ils sont contre la loi - Obélix, au contact visible de celui qui n’a pas trouvé le chemin et dont l’être, en entrant dans cette pyramide, contraint et forcé, est « un être pour la fin »[viii], Obélix donc « pose en image, c’est-à-dire d’une certaine façon qui n’est pas celle de la conscience perceptive »[ix], un être qui n’est pas encore celui qu’il sera - il n’a pas encore sauvé les deux héros, et son engagement est à venir - mais celui qui a été et qui n’est déjà plus. En effet, la bulle imageante est la reproduction exacte de l’image initiale d’Idéfix devant la charcuterie de Lutèce. Regard tourné dans la même direction, oreille droite levée à l’écoute du monde, poils en bataille, peut-être reflets touffus d’une bataille pour la vie, dans la saleté et la violence, seul le corps est inversé, tourné vers la gauche dans le premier dessin, vers la droite dans l’épisode où l’image est livrée par Obélix comme en miroir.

[vii] Jean-Paul Sartre, L’imaginaire, p. 17.

[viii] Martin Heidegger, Sein und Zeit, p.248, dans Qu’est-ce que la métaphysique ? pp.131-132, Gallimard, 1938.

[ix] Jean-Paul Sartre, L’imaginaire, p. 23. 
Relation spéculaire, c’est une relation symétriquement inversée. Pourtant, le tailleur de menhir a déjà reconnu, pris, caressé, parlé au petit chien. Il l’a caché au regard des autres, dissimulé dans un sac, lui a promis des os, l’a regardé faire, l’a véritablement mis en mémoire, mis en image, mis en lui. Mais le fait est là : la seule image que retient Obélix est celle d’une image initiale. Une image fondatrice. Image productrice. Extraordinaire image telle que la philosophie existentielle - ou plutôt là sartrienne - en rend compte, puisque « la caractéristique essentielle de l’image mentale (…) c’est une certaine façon qu’a l’objet d’être absent au sein de sa présence »[x]. En effet, tout se passe comme si nous étions en présence d’une double absence, je veux dire d’une double présence. D’abord parce que Obélix ne semble pas avoir vu, ni même remarqué, Idéfix en sa devanture de vie et devanture de charcuterie. Enfin parce que c’est l’image telle qu’il ne l’a pas perçue, que la conscience se donne comme objet. Dans les deux cas, Idéfix est présent, mais au cœur de cette présence, il n’est pas-là ! Peut-être Obélix a-t-il entr’aperçu le petit chien, l’a-t-il peut-être, en sa mémoire, enregistré et perdu en un labyrinthe de sa conscience ? Peut-être ! Quoi qu’il en soit, « l’image est un acte et non une chose. L’image est conscience de quelque chose »[xi]. De quelque chose qui a été, n’est plus, et re-est. Donc, par delà l’inexistence du petit chien, en tant que Obélix semble ne pas l’avoir remarquée, se dessine, qu’on le veuille ou non, le profil d’une existence. Incontournable et pourtant contingente tant qu’elle ne s’est pas encore choisie. Telle qu’on l’a décidée, de la charcuterie initiale au labyrinthe final.

[x] Ibid. p. 98.

[xi] Ibid., p. 16. 
Telle qu’on l’a embarquée. De la naissance comme mise au néant, à la mort comme mise en présence. Pour paraphraser Jean-Paul, l’on pourrait dire que « cet Idéfix que je puis toucher, je pose en même temps que je ne le touche pas. Mon image de lui, c’est une certaine façon de ne pas la toucher, de ne pas le voir, une façon qu’il a de ne pas être à telle distance, dans telle position (…). La caractéristique d’Idéfix (est d’être) donné absent dans l’intuition »[xii]. La fonction de l’image d’Idéfix ne peut se comprendre que dans la relation entre le cartouche 6, page 13 du Tour de Gaule et le cartouche 9 de la page 24 d’Astérix et Cléopâtre. Dialogue parce que deux images sont données à voir, mais monologue d’une même conscience qui fabrique du langage et du signe à fabriquer de l’existant de petit chien.

[xii] Ibid., p. 25





 

 







 

 

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