Lavillatte Bruno - « Tu sais ce qu'il te dit, Môssieu Astérix ? » - texte intégral

In Libro Veritas

« Tu sais ce qu'il te dit, Môssieu Astérix ? »

Par Lavillatte Bruno

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Table des matières
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Sa prexistence

    Avant que d’être, c’est-à-dire apparaître en touffe de poils rasant une existence en bas de sol, oreille dressée à l’attention du monde, et puis avant d’être chien qui pisse en la base d’un menhir - comprenons de se constituer pleinement comme être-chien - peut-être trouvons nous une espèce d’indice, une forme d’annonce au surgissement du chien petit ? En fait, une presqu’existence ! Dans l’album La serpe d’or, Idéfix n’est pas apparu mais l’on trouve dans le cartouche 10 un chien, un chien assis, un chien qui regarde ceux qui passent, (Astérix et Obélix et qui ne le voient pas), chien à la queue balayant la terre des rues de Lutèce - le pavé viendra plus tard - chien maigrelet, chien blanc, chien aux yeux qui commandent qu’on le prenne en compte. Qu’on admette son existence possible. Qu’on le fasse exister. Qu’il se pose ailleurs. Son allure n’est pas l’allure touffue et ramassée du premier Idéfix ; pourtant, comme le petit chien, il a le bout des oreilles noir, le bout de la queue noir. Et son attente semble immense. C’est la langue pendante et rouge des chiens qui ont soif et faim. Soif d’amour, faim de caresses. Il est cette contingence jetée sur un chemin. Son assise est celle des clochards qui se décrochent de leur corps pour être au monde, reliés, comme en avant : à la main tendue des gueux s’est substitué le regard exorbité et total de l’animal qui implore une prise en main de son corps.    


    En passant, Obélix - vers lui - tourne la tête, mais son interrogation et son œil ne sont point pour l’animal un peu désemparé.
Vision relevée d’Obélix, englobante, articulée à ce qu’il vient d’apprendre, vision en direction de - précisément en direction de l’absence de directions - vision intentionnelle cependant, vision à la tresse dressée et qui fait signe à l’angoissante question immédiate et pressée de l'absence de dolmens dans la région de Lutèce : vision du vide, du néant, du rien. Du rien, alors que l’essence de la Gaule, c’est la pierre, le menhir, le dolmen. Vision de l’inquiétude. D’une. De l’occupation, puisque pierres, menhirs, dolmens, sont des preuves qu’il existe les conditions de possibilité d’une résistance, d’une massivité, d’une puissance. D’une forme à venir, à extraire. Preuve de l’existence d’un granit plus granit que granit. Preuve qu’il est possible de faire quelque chose avec, plutôt que rien, sans. Qu’un engagement est donc possible. Qu’une sculpture d’existence s’envisage.
    
    Mais alors, ici, à Lutèce, où pissent les chiens ? Peut-être dans les rues ! Où se cachent les Gaulois ? Peut-être dans les catacombes ! Où prend-on la force d’écraser les Romains, si rien ne m’est donné, en direction de ? La prexistence d’Idéfix est liée à cette question. C’est dans ce cartouche apparemment insignifiant que l’on peut lire un fil de destin, un lien entre chien et homme, une rencontre qui ne porte pas encore son nom. Un destin à construire, cette forme, à proprement parler, d’assujettissement et de fixation à plus grand que je ne suis : de l’animal à l’homme, d’Idéfix à Obélix. Ou plus exactement, ici, que possiblement se dessine le projet d’être. Dans cette image, tout se résume. Elle est une avant-première de celle du Tour de Gaule. 
Elle montre combien se trouve en jeu toute la théorie sartrienne : que l’existence précède absolument l’essence, qu’il s’agisse ou non d’une existence qui, en extrême limite, n’a rien à voir avec celle d’Idéfix, mais qui pourtant la met en signe, indépendamment de moi, quoi que l’on fasse. Quoi qu’il fît. Embarqués que nous sommes dans une vision des choses, au cœur d’un regard. Image déjà en signes. Simplement en signes, puisque d’elle, je ne puis tirer aucune conjecture nécessaire. Ce cartouche 10 est de la pure et nécessaire contingence. Pas plus. Pas moins. Nous voulons dire un signe du possible que rien ne force à être et qui cependant a toutes les chances de se déployer. Ne reste que le choix à faire. Ce chien-là est-il de la même race qu’Idéfix ? A-t-il un lien de parenté ? Père ? Mère ? Autres ? Est-il déjà chien ? Et dans le cas présent, fût-il si petit qu’il était déjà Idéfix ? Déjà !

Chapitre suivant : Son ex-istence