Lavillatte Bruno - « Tu sais ce qu'il te dit, Môssieu Astérix ? » - texte intégral

In Libro Veritas

« Tu sais ce qu'il te dit, Môssieu Astérix ? »

Par Lavillatte Bruno

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Table des matières
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Un commencement à tout-tout

Dans l’inaperçu, l’à peine visible, dans le très peu d’existence, dans un à-côté d’une authenticité radicale, dans un au-devant à découvrir, face à une devanture, Idéfix s’inscrit d’abord dans un cartouche, puis dans une suite, enfin dans une histoire. Il aurait pu, non point ne pas être, mais ne pas être vu. Nous aurions pu passer à ses côtés, lecteurs que nous sommes, de la même manière qu’Obélix voit qu’il - le chien qui n’est pas encore petit - n’est pas là. Ne le saisit pas dans son surgissement. Là encore, l’événement est significatif : il dévoile une existence sur la simple modalité de sa négation, de sa néantisation ! Nous voyons qu’Idéfix n’est pas là, mais une fois que nous nous sommes aperçus de son existence. Plus encore, nous percevons qu’il est là, mais une fois que nous comprenons qu’il aurait pu ne pas être, ne pas être là, tant son surgissement, son apparition et sa mise en existence se déploient dans une absolue discrétion. Seul élément possible d’attention : une espèce de contre-plongée qui possède les traits d’une mise en lumière, d’une accentuation, et dont la finalité est peut-être l’arrêt du regard, l’instant de le lire. Une forme de regard cinématographique. De pause. De sursis temporel.
 
            En attente, le chien petit est en situation d’attente ; son existence est un déjà en devenir, et son oreille droite levée entend quelque chose que nous n’entendons pas, qu’il nous est interdit de voir. Qu’il ne regarde même pas ! Qui ne nous regarde pas encore. Seul cartouche de la page où rien n’est écrit, quelques éléments iconiques parlent à la place de, en forme d’annonce : charcuterie, tête de cochon bien rose, saucisse, devanture.
Le lien à la nourriture sera fort, et le sanglier sera ce par quoi le chien s’exprimera comme chien, à l’image de son maître comme chasseur. Petit chien qui chasse, grand chasseur qui parfois renifle, le flair d’Idéfix est en correspondance avec le flair d’Obélix : tous deux suivent à la trace, alors que l’un parfois précède l’autre, et l’autre précède l’un, quelques sangliers à dévorer. Mais là n’est pas encore notre propos, seulement un avant-goût.
 
            Cette attente est quasi une constante dans Le Tour de Gaule. Ailleurs parfois. L’itération de cette icône engage au fur et à mesure du récit la mise en perspective d’une infinie potentialité d’actions dont nous ne mesurons ni la teneur ni le sens. Idéfix, qui n’a pas de nom - pas encore de nom - dont la réduction existentielle se résume à être celui qui est celui qui suit, se limite à son attitude ; point encore à l’action. Son champ de vie ne contient que des possibles, non des épanouissements, des futurs, non des réalisations. Idéfix est au devant de son propre avenir, de sa propre existence, de son propre engagement. Il est posé en devanture. Justement, en attente de. Devant cette charcuterie-là, devant « Aux bêtises de Cambrai », devant la maison des Vins de Durocortorum, devant la maison de Quatrédeusix, devant la prison de Divodurum, devant la Taverne des Nautes, devant l’auberge d’Odalix, le chien petit est condamné au constat de sa seule attention au futur - dans l’immédiateté paradoxale de son présent - et de l’instabilité qu’elle engendre comme incertitude. Son futur n’est pas donné et sa présence au monde n’appartient qu’à lui seul.
Obélix ne l’a même pas remarqué ! Obélix est ailleurs, dans une absolue et radicale distance entre lui et le petit animal. Distance infranchissable, distance imposée par une situation, distance infernale ! En l’état des choses, Idéfix est pour Obélix fondamentalement autre.
 
            En l’état actuel des choses, dans ce commencement de pourunesuite, Idéfix n’est pas constitué autrement que comme une icône en déplacement. Du reste, dans Le Tour de Gaule, le chien petit n’aboie pas, ne pisse pas, renifle à peine, ne grogne pas : il court, quand il n’attend pas, ne devance jamais Obélix, quand il ne saute pas, et se place dans l’entre-deux des héros, hésitant peut-être à choisir, quand il ne regarde pas ailleurs. Exprès, peut-être ! Pour l’instant, l’enfer ce ne sont pas les autres - pas encore les Romains - mais lui-même ; sa vérité d’être-chien qui ne s’est pas encore déployée le contraint à n’être pas maître de son existence, en tant que renifleur de son propre destin. Le sens qu’il confère à sa vie, c’est le sens d’une seule direction : suivre un autre, dont je ne connais rien, ou si peu. Se mettre à le sentir. Peut-être une phrase que nous, lecteurs, n’avons pas entendue et qui résonne pour lui seul comme un appel, une injonction, une vocation ! Et dont la nourriture est sans doute le fondement ! Disons de la bouffe en puissance, en quelques murmures, puis une phrase que nous aurions aimé dévorer à pleines dents. Des mots volés par les  rues et les bruits.
 
            Au fond, cette tendance à n’être pas encore ce qu’il est confine notre Idéfix à l’obsession de la recherche d’un autre qui le révèle.
D’une altérité radicale, absolument écartée de sa poursuite, corporellement, et qui pourtant reste la condition d’émergence dès qu’il décide de coller à. C’est seulement dans le « houa houa » final de cet album qu’il s’indique, s’expose, se fait chien. Qu’il s’entend comme chien et se fait entendre comme chien petit. Ici, réellement Idéfix inaugure une conception sartrienne du monde : « L’autre est indispensable à mon existence, aussi bien qu’à la connaissance que j’ai de moi »[i]. Cette révélation s’accompagne d’une surprise tout autant radicale ; interrogation d’Obélix sur ce petit être in-visible et qui courait, étonnement qu’une telle existence se donnât en fin de parcours, en fin de partie. En banquet. Suivait une caresse qui était reconnaissance. Était un geste donné pour un mot retenu.
 
            Mais cette reconnaissance - qui est connaissance mutuelle, c’est-à-dire immédiate - initialisée par l’aboiement fondateur aurait pu ne pas être. Dans cet épisode inaugural, Le Tour de Gaule, Idéfix qui a toujours suivi le couple Astérix-Obélix, et qui lorsqu’il se tient à leurs côtés préfère - en fait - tangentiellement le second, a pourtant suivi Astérix lorsque celui-ci est fait prisonnier dans la demeure de Quatrédeusix. S’empressant de courir, il n’attend pas Obélix, que du reste il n’a pas souhaité accompagner à la chasse ! Cette marque d’hésitation est une marque de tension, sorte de véritable entre-deux vécu sur le mode de l’indécise décision. Sans doute, y avait t-il un risque à parcourir le monde, avec un inconnu, un autre dans sa totalité, un autre dans sa massivité aussi, dans une forme de solitude pleine et entière.

[i] Jean-Paul Sartre, L’existentialisme est un humanisme, Gallimard, Folio Essais, 1996, p. 67.
En effet, ni Astérix ni Obélix ne l’ont encore reconnu. L’existence du petit chien ne tient qu’à lui-même, comme être biologique, existence raccrochée à son seul positionnement d’attente. En attendant Obélix, voici la formule !
 
    Et lorsqu’Astérix est embarqué, enchaîné, traîné, Idéfix n’a qu’une seule solution : le suivre. Si tel n’avait pas été le cas, à la solitude de sa conscience en devenir, s’ajouterait la déréliction complète de tout son être. Marqué du signe possible de l’abandon radical, Idéfix ne pouvait que suivre. Au fond, avant de le retrouver devant la prison, dans cette posture d’attente qui le caractérise depuis l’origine du récit, le chien petit a fait l’expérience singulière d’une possibilité : l’embarquement immédiat dans un monde qui eût été forêt, obscurité, enchevêtrement, mystère, peut-être fin de toutes choses ; le fait d’être, à l’image d’Astérix, jeté en prison, jeté au monde, Idéfix fut, juste l’instant de le voir sans pouvoir le dire, sans autre perspective que la mort, jeté au devant de la vie.
 
    Le cartouche est clair : le choix qui résulte de la non-décision de suivre l’un plutôt que l’autre, d’être à proprement parler en attente, se lit dans le départ fulgurant d’Idéfix à la suite de l’embarquement d’Astérix. Ce sentiment d’abandon est fondamentalement existentiel. Le détalage du petit chien est significatif. Son caractère impératif, nécessaire, incontournable est bel et bien une question de survie. D’échappement à la mort. Stricto sensu, de fuite en avant. Après tout, pourquoi n’a t-il pas attendu Obélix ? Pourquoi n’a t-il pas initialement choisi de le suivre ? - ce qui en aucune manière eut été une échappée, une escapade, une promenade mais bien davantage un engagement, une promesse et une garantie de reconnaissance.
Pourquoi ce choix est-il le non-choix par excellence ? Et pourquoi ce non-choix revêt-il les allures d’un choix ? D’un choix d’apparence ? Presque d’un contre-choix ! Simplement, parce que rien ne prouve que le gros - qui n’est pas gros mais enveloppé de son existence rassurante, qui enrobera plus tard la vie du petit chien - serait revenu ! Le détalage d’Idéfix est un dételage de son positionnement. En vérité, un désencombrement, une mobilité qui refait coller Idéfix à ce qu’il est pour l’instant, ce petit animal qui se donne à la suite d’un héros qu’il n’a pas encore choisi. Héros qui reste à choisir, dont l’équation d’existence n’est pas encore résolue, qui demeure objet de conséquence, objet d’escorte, objet d’équipage, d’équipement de vie, avec son lot d’incertitudes et de divagations. Mais cette divagation est empreinte d’une véritable fausseté, d’une allure monomaniaque ; ligne droite, quoiqu’il arrive, le saut de l’obstacle se fera dans la course, par dessus, comme dans le cheminement vers Durocortorum qui inaugure cette manière d’être.
    
    Dans cet espace du récit, Idéfix n’est pas encore constitué, pas encore articulé -au propre comme au figuré - pas encore réellement défait de son positionnement au monde. Il lui faut exister sur la seule modalité d’un autre qui ne le reconnaît pas comme tel. Sa contrainte est une suite à donner, et cette suite est la condition possible de sa liberté, de sa nomination, disons de sa canicité. Il n’y a pas encore réellement de combats, seulement autres que possibles, pas de périls, de menaces, de risques. Idéfix est livré à lui-même, tel qu’en lui-même il ne peut être autrement.
Donc, n’est pas encore ce qu’il est, tant qu’il n’a pas subi l’épreuve, pourrait-on dire, de sa propre néantisation : faire comme si justement l’existence d’Idéfix ne se révélait que sur un fond d’objets, de dangers forestiers, bref d’aventures qui montrent qu’il n’est pas là. Preuve, certains albums éliminent Idéfix du monde intentionnel d’Obélix et l’on voit bien que « le petit chien n’est pas là ! ». Mais c’est une autre histoire.



 

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