Lavillatte Bruno - « Tu sais ce qu'il te dit, Môssieu Astérix ? » - texte intégral

In Libro Veritas

« Tu sais ce qu'il te dit, Môssieu Astérix ? »

Par Lavillatte Bruno

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Table des matières
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En situation

Idéfix, avant même d’être un nom, avant même qu’il fût nommé, est d’abord un emplacement, en sa généralité. Il est à proprement parler un topos, et détermine en cela une forme particulière de topique, je veux dire un lieu où son existence se déroule, se dévoile, se cache, se vit, se planque, se renifle : un lieu qui est à sa mesure le lieu de sa vérité, de son investissement spatial lorsqu’il court, s’arrête, se reprend. Voire lorsque, près d’un menhir, il pisse, content de lui-même, satisfait de l’endroit et de la pierre ainsi mouillés.

    Donc, son positionnement global dans toute l’œuvre de Goscinny et Uderzo, est dû à sa condition initiale d’être-chien. S’il avait été oiseau - pourquoi pas, je pense à la place du hibou dans Le Combat des Chefs - son orientation spatiale eut été différente, et la symbolique inhérente à cette éventuelle position d’altitude d’un tout autre ordre. S’il avait été un chien gros, pensons au danois de La Grande Traversée, la vérité de son existence et de son être-chien aurait pris, au propre comme au figuré, une autre allure, un autre train, une rythmique différente. Probablement, n’aurait-il pas suivi, mais devancé systématiquement Obélix ! Or, dans la plupart des cartouches, le chien petit est le plus souvent un en-bas, bien que parfois il monte au tiers, voire au deux-tiers du cartouche. La conséquence en est alors immédiatement visible : il se montre davantage, se voit, attire le regard, pousse l’œil aux alentours du paysage, de la scène, de la bataille.
Mais il est tout autant un à-côté, parfois un en-dessous, une forme petite qui occupe l’espace dans sa relation profonde avec la terre en sa matérialité, avec le terrain en sa morphologie, avec le terroir en sa spécificité zoologique : humus, volumes divers, sangliers (ou bien ours, glouglous), trois paramètres qui donnent à Idéfix la mesure de son espace. Et de son comportement. De son être, donc.
    
    De là, nous pouvons dire que notre chien petit est véritablement en situation. Dire qu’il ne se réduit pas à son simple espace, au seul traçage de ses allées et venues, de ses sorties en forêts, de ses attaques mordantes aux culs dodus des Romains, de sa passivité attentive et inquiète devant telle ou telle bagarre interne au village, mais qu’il est plutôt embarqué dans une totalité qui l’enveloppe et le fait être ce qu’il est à devenir. Il constitue un ensemble dynamique avec ce qui l’entoure, l’enrobe, le protège, le met en danger, l’interroge, lui fait peine, inspire sa violence. Il est tout entier dans l’action, il lui colle aux dents, à la peau, aux tissus de ses adversaires, à la chair d’un os qu’on lui jettera à ronger, en récompense, pour la paix, ou parce que la fin de l’histoire l’impose sous forme d’un rituel. En fait, Idéfix, plus peut-être que son maître, ne décolle pas de lui-même ; ou plus exactement, il ne se connaît que sous une forme spéculaire. En miroir. Très souvent, notamment au cœur des batailles, il fait ce que fait Obélix, sa participation est totale mais n’est que le reflet de l’engagement de son maître. Ils se regardent. Il le regarde, alors que l’autre l’encourage. Le trophée entre les dents, les casques entre les mains pour le porteur de menhirs, il part la tête autre, fier de l’action accomplie.
Fier de la situation vécue. Fier d’être le chien qui est-chien. Parce qu’il surgit dans la bataille comme un être immédiatement en situation, « c’est-à-dire qu’il surgit dans des entreprises et se connaît d’abord en tant qu’il se reflète dans ses entreprises »[i], Idéfix joue pleinement son rôle - mais ne peut jamais en parler, pour cause - de chien à part entière, sans décalage, sans écart, sans distance, au milieu de, en bas de, quelquefois plus que lorsque les adversaires sont de grande hauteur.

    Il nous apparaît alors véritablement que la situation de notre chien petit est intimement corrélative de l’action qu’il entreprend. Il est l’action ; il est les actions, il est leur tendance au dépassement systématique vers ce pour quoi il est fait : attaquer, mordre, triompher ! En un mot, il n’est rien d’autre que l’action. Il est action. À la différence des héros à typologie humaine qui, bien qu’ils jouent évidemment un rôle quasi identique, sont à proprement parler des caractères, rarement, Idéfix est impliqué dans l’histoire autrement que sous la modalité de ce qu’il a à être. Un point c’est tout. Nous verrons plus bas - dans Astérix et Cléopâtre - les moments de sa propre histoire où il modifie sa situation, entre en action, choisit son existence, s’engage dans un autre jeu, et participe pleinement du récit en train de se faire.

    Là où nous en sommes, avec l’imperfection de la généralisation, il nous est possible de dire que notre petit animal est le type même sartrien de l’être-en-situation, mais situation de base, pour ainsi dire.

[i] Jean-Paul Sartre, L’Être et le Néant, Tel, p.76.
Non seulement par l’espace qu’il occupe dans le cartouche, mais surtout dans le fait qu’il persiste dans son être-là et s’y conforte par les circonstances telles qu’elles lui sont imposées par les deux héros principaux. Pour faire simple, sa marge de liberté est encore un peu juste, pour ne pas dire inexistante, réduite, restreinte à la peau de chagrin qu’il est comme touffe de poils, avant toute chose. Il n’est pas encore en situation complète, totale, donc infinie, d’être par delà. Encore donné, surgi, agi sous la forme d’un ensemble de contraintes, son dépassement ne revêt pour l’instant que les critères possibles d’une tendance. Au fond, rien ne prouve qu’il en reste là, mais tout prouve qu’il n’y est pas encore. Cet entre-deux, cet écartèlement, cette tension définissent notre chien petit comme un être en devenir, en complet devenir, en situation d’achèvement. C’est pour cela, justement, qu’il avait un commencement. Et qu’il eût une forme discrète de destin.


 

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