Lavillatte Bruno - « Tu sais ce qu'il te dit, Môssieu Astérix ? » - texte intégral

In Libro Veritas

« Tu sais ce qu'il te dit, Môssieu Astérix ? »

Par Lavillatte Bruno

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Longtemps, j’avais hésité à écrire sur ce petit chien et sa raison obsessionnelle d’être-là, mais la chouette de la philosophie avait insisté à sa manière, en guise de dernier combat. En planque qu’elle était dans un album de Goscigny et Uderzo, le Domaine des dieux. Le déclencheur de ces lignes fut le hasard de la promenade, et le regard qui précède souvent les pas. En Kiosque, à Paris, un titre de l’Humanité, 29 décembre 1999 : « La France d’Idéfix pleure ses arbres. » La tempête avait fait œuvre. Et moi, modestement, à faire de même. Tout, après le vent, me disait qu’il fallait pousser l’intuition dans ses derniers retranchements, ceux qui donnent éclaircie à la nuit partielle de ma pensée. Quelque chose parlait dans cet article, quelque chose que j’avais pressenti à maintes reprises dans les albums de Goscinny et Uderzo et qui sommeillait depuis l’enfance. Sans doute des phrases aussi simples que celles de l’Humanité avaient-elles provoqué en moi ce questionnement philosophique qui est toujours profond quand il est simple : « Ici dans la plaine bourguignonne, les chênes centenaires sont abattus ». Ou bien plus loin, « Un arbre à terre n’est pas un arbre perdu ». Ou plus loin encore : « Le temps forestier n’est pas le temps des hommes. » L’article lu, j’ai repris mes albums, les ai découpés, les ai comparés, ai trouvé des arbres grands et petits, des arbres déracinés, abattus, des arbres le ventre à l’air, l’écorce saignante, des arbres défaits de leur chair fibreuse et ligneuse. Idéfix, qui n’était pas pour moi qu’un petit chien - ou chien petit - prit alors toute son ampleur philosophique, heuristique, herméneutique.
Malgré moi, il était devenu un concept, une sorte d’icône à la portée symbolique d’une force immense, alliant le souvenir de l’enfance au cheminement conceptuel qu’il me proposait désormais. Je dois donc ce petit livre à l’Humanité, non point comme organe du Parti Communiste Français, mais comme le médium où, message, support, hasard, enfance, projet se dessinent d’un seul coup de crayon. Je le dois aussi à tous ceux qui, comme moi, pensent que la Bande Dessinée est infiniment plus qu’une suite limitée d’images où le texte n’est que prétexte et l’image l’étrange dessein d’un texte.

            Page 13 du Tour de Gaule, cinquième album, apparition discrète d’Idéfix. Au tout début, le scénariste ne souhaitait pas la présence d’un animal-héros dans cette bande dessinée. Mais, blanc et noir, de race indéterminée, il prit peu à peu toute sa place comme compagnon fidèle d’Obélix, livreur de menhirs, empoigneur de Romains, éternel bouffeur devant les dieux mortels. Le bertillonnage d’Idéfix donne à peu près ceci : boudeur dans la moitié de ses comportements, d’un charisme minimal, excepté dans quelques actions d’éclat sur lesquelles nous reviendrons, doué d’une intelligence que d’aucuns estiment inférieure à la moyenne de son espèce, résistant en appétit, Idéfix a du flair, sait mordre le cul des Romains, enterre ses os pour mieux les retrouver, déteste les chats - fussent-ils égyptiens - dégotte tout sanglier à portée de truffe. Et vénère les arbres.

            
Je me suis donc laissé aller, fiche signalétique en main - et conscient de ne pas avoir toute ma tête pour cette entreprise - à l’errance de la nuit dans le jour et du jour dans la nuit, au cœur de ce Domaine des dieux que je venais de découper ; je me suis perdu dans ce labyrinthe d’Egypte où les dieux encore poussaient à l’ombre des pyramides ; je me suis traîné autour de cette Gaule, devant une charcuterie où rien ne me prédisposait à jeter l’œil de l’étonnement ; je me suis pris au jeu de la chouette et du chien, de cette curieuse interrogation sur l’existence qui prenait appui et forme, non pas dans quelque savant ouvrage de philosophie existentielle, mais au cœur d’images qui parlaient, par beauté, harmonie et sens interposés, d’un « chemin de la pensée » conduisant, « d’une façon plus ou moins perceptible et par des passages inhabituels, à travers le langage »[i], à une vérité. Ici, avec Goscinny et Uderzo, à travers des images et des mots. En bonne compagnie. Donc, la Chouette d’abord !
    
            Accablement total. Absolu. Elle fait pitié, s’inscrit en noir et blanc dans la seule image où le jour et la nuit sont frontières, accablement branché s’il en est, penché du côté où son lieu naturel depuis les origines de la pensée rationnelle l’attire, accablement accroché à l’arbre de la métaphysique encore debout, là où la forêt et la nuit ne cessent de repousser des limites impossibles - les troncs et les jours - accablement de la philosophie même au cœur de la seule interrogation qui vaille, « Je… Je ne comprends pas… Mais il faut continuer le travail… »[ii], accablement de cette petite chouette que personne ne voit et qui ne veut rien voir du spectacle inouï de son propre déménagement. À son grand étonnement.

[i] Heidegger, in Essais et Conférences, Tel Gallimard, p. 9.

[ii] Goscinny et Uderzo, Le domaine des dieux, Dargaud Editeur, 1971, p. 17, cartouche 2.
            Cette chouette-là n’est pas le hibou insouciant, opiniâtre et naïf, embarqué seulement dans l’univers des sensations, que l’on trouve dans Le Combat des Chefs ! Non, cette chouette-là est celle qui vole dans la nuit des temps, de la Grèce à notre époque. Dépitée, dans l’ombre d’un monde qui s’achève et d’un autre qui tente de luire encore, elle s’est planquée, embusquée, dissimulée, tournée vers nous pour nous interroger. En pleine gueule, de ses yeux qui désespérément font synthèse de deux mondes, elle nous regarde. Pour la dernière fois, nous regarde, avant qu’il ne soit trop tard. Cette chouette-là ne vole plus ; elle s’est déposée au crépuscule de ses dernières nuits, laissant place et lieu aux chauves-souris rayonnantes d’un bonheur que le jour ne viendra pas clore. Chouette-là pour un reste de monde ici.

            Alors, en fin de course, le genre nyctal ? Peut-être pas ! Petite chouette, petite image, petit regard qui toujours m’ont interrogé sur sa présence, sur cette façon de se tenir au monde au cœur d’une impossible clairière, et parce que je devinais confusément que quelque chose se jouait derrière cette bande dessinée, quelque chose qui avait pris forme dans un être autre, une espèce d’étant sans vérité encore, et que le public avait décidé de nommer en toute liberté, comme en écho à toute obstination philosophique, à cette obstination même que peut-être il ne devinait pas, Idéfix !




 

 

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