Chapitre 6
Chapitre 6
Un vrai voyage l’attendait pourtant. L’été de ses quinze ans, ses parents l’envoyèrent dans un collège en Espagne pour un séjour linguistique. C’était à Valence, une ville languide environnée d’orangeraies.
L’été, le collège ne rassemblait que quelques étudiantes de passage, ce qui lui donnait l’air d’une grande villa de vacances. De sa chambre, Perséphone entendait la mer qui roulait au loin. Toute la nuit, sa danse géante venait l’inviter. Au matin, quand elle sortait, elle l’entendait à peine car mille rumeurs distraites montaient de la ville, mais sa fraîcheur palpitait sur elle. La brise avait traîné sur le sable, sur les étals d’oranges, puis, s’envolant soudain, soufflait sur les terrasses.
Les premiers jours elle n’osait descendre vers la plage, ni s’aventurer dans la ville. À peine sortie de l’âge ingrat, elle ne reconnaissait pas son visage qui perdait le vague inaccompli de son enfance. Son allure un peu féline, sa chevelure qui virait au brun sombre la déconcertaient. Lentement, elle passait ses mains sur son corps, sur ses reins et il lui semblait qu’à chaque fois un nouveau corps émergeait d’elle, plus souple, plus frissonnant.Puis, se surprenant devant le miroir, blanche, les cheveux embroussaillés, elle les démêlait à n’en plus finir avant de s’endormir dans la moiteur de la sieste.
Dans un de ses rêves, un homme au visage masqué la poursuivait. Elle le fuyait dans un train emballé, courait terrorisée, remontait les wagons, trébuchait dans les soufflets. L’ayant rattrapée, il l’enfermait dans un compartiment. Le train pouvait bien rouler, jour et nuit, lourd serpent qui dévorait les paysages, traversait à toute allure montagnes, prairies, petites gares tassées au sol. Lui ne la quittait pas des yeux. Il ne se passait rien, rien que cette horrible attente. Elle était à sa merci pour l’éternité. Qui était cet homme ? Ne ressemblait-il pas au fiancé de Madeleine ? N’était-ce pas lui qui la guettait au fond de tous ses rêves ? Madeleine était morte, et s’il revenait, elle seule lui répondrait.
Quelques jours plus tard, s’adaptant à la langue et à cette vie nouvelle, elle déambulait dans les ruelles surchauffées de la ville, en compagnie d’une Espagnole d’une vingtaine d’années qui se nommait Maria del Pilar. Cette ancienne du collège s’était proposée pour l’initier à la conversation en espagnol. Le sujet favori de Maria était son ami. Luis, disait-elle, un joli nom, disait-elle en riant. Luis, c’est un nom qui te plaît ? Toutes deux s’asseyaient sur un banc dans un jardin public. Perséphone respirait les cheveux chauds de cette Maria, son parfum de femme et, en l’écoutant, lui venait une étrange mélancolie. Elle aurait voulu lui parler en échange de Madeleine mais elle n’osait pas prononcer ce nom devant elle. Elle fermait les yeux et voyait Madeleine vaciller, blanche et noire dans le soleil, tellement plus réelle que cette éphémère compagne.
Maria lui fit rencontrer son ami. Tous deux possédant un scooter, ils lui proposèrent une longue randonnée sur la côte. Elle accepta, un peu troublée, mais cet homme n’était-il pas l’ami de Maria, parlant la même langue qu’elle, créant une harmonie entre son corps charbonneux et les chairs d’or de la jeune femme ? Ils étaient bien accordés. Elle les admirait et se gardait à leur ombre comme une enfant. Ils s’embrassaient, riaient ensemble et la laissaient longtemps seule en haut du village de pêcheurs où ils avaient fait halte. Mais le lendemain, comme elle regardait la mer de loin, elle les aperçut qui s’accouplaient derrière un rocher. Elle rentra, le cœur battant, dans l’hôtel. Pour elle du moins, ce n’était pas encore l’heure.
La virée dura plus longtemps qu’ils ne l’avaient dit. Les rôles changèrent imperceptiblement. Le deuxième jour, Luis décida qu’elle devait monter sur son scooter, et, quand, sur son ordre, elle enlaça le conducteur, elle sentit une étrange chaleur se communiquer de l’un à l’autre et pénétrer son sexe. Chaque fois qu’il la dévisageait, au bord des routes noires de nuit, ou la croisant dans les couloirs d’hôtel, ou quand, à l’aube ils repartaient, elle sentait croître la menace. C’était comme de l’eau qui montait et qui serait mortelle lorsqu’elle toucherait les lèvres.
Au bout de trois jours ils revenaient enfin vers Valence. Le matin perlait sur un village où ils s’étaient arrêtés. Aucun café n’étant ouvert, ils allèrent s’asseoir sur les marches d’un seuil. Luis s’approcha de Perséphone, toucha ses cheveux tout emmêlés par le vent. Il les démêla lui-même. Maria s’était endormie, épuisée, sur une de ses épaules. Il ne la voyait plus. Il se tournait vers la jeune étrangère, caressait du regard ses cheveux, sa taille, ses jambes. Maintenant elle était Maria. L’autre Maria dormait. Le village et la campagne dormaient sous le soleil naissant.
De retour à Valence, ils furent quelque temps à se poursuivre, à s’embrasser à la dérobée dans les jardins poussiéreux de la ville, dans les ruelles autour des arènes. Maria continuait de tout ignorer. Sans doute c’était elle qu’il rejoignait quand la nuit chaude bruissait, agitant les seringas sous les fenêtres. Quant à Perséphone, elle se croyait protégée par l’épaisseur du rêve.
Elle ne se réveilla que le jour où ses pieds s’enfoncèrent dans le sable pour la première fois. Luis avait dit : “Je vais te faire découvrir un endroit magnifique, une plage isolée, c’est un lieu véritablement sauvage. Toi qui aimes peindre, tu devrais apporter ton matériel.”
C’était en effet une plage déserte, bordée d’arbres blanchis et tourmentés par le vent. Au loin, toute tapissée d’écume, la mer battait le rivage. Cet homme marchait près d’elle, le visage baissé. Il fallait agir comme s’il n’existait pas. Elle défaisait sa robe, étonnée, tout en regardant se retourner les vagues. Écroulement d’étages, vertige dans l’air qui vibre. Que la mer était belle, vue de près ! Le sel, porté par les embruns, piquait déjà la peau. Toute à sa contemplation, elle faisait semblant de ne pas voir Luis qui s’approchait d’elle avec un regard livide, et elle frémit quand, saisissant son ventre déjà couvert de sel, il se mit à le lécher. Paralysée sous le filet de ses gestes, elle s’enlisait avec délices. Puis, d’un coup, comme se réveillant, elle se raidit sous ce corps brun qui la pliait sous lui, tout occupé de son seul désir. Où étaient le regard, l’appel tant attendu, cette étreinte venue du fond des temps ? L’amour n’était pas ce qu’elle croyait. Elle tenta de s’enfuir sous les pins, mais il la retrouva et la coucha sur un de ces troncs blancs rugueux qu’avait abattus le vent.
À force d’avoir roulé sur le sable, leurs deux corps étaient brodés de minuscules fleurs de calcaire, et leurs cheveux collés de résine. Il la caressa mais ne lui fit pas l’amour à cause de son jeune âge. Tremblant encore, elle ne savait pas si c’était de fureur ou de bonheur de lui avoir échappé. Une heure durant, il la regarda peindre un tableau représentant ces arbres tourmentés, violés par le vent. Elle le lui laissa en souvenir, bien que ce fut le meilleur qu’elle ait fait jusqu’alors.
À leur retour, Maria comprit. Elle fit irruption dans la chambre de Perséphone.
” C’est moi qu’il a choisi, moi qu’il doit épouser, cria-t-elle, tu n’es qu’une voleuse. Je te conseille de disparaître. Le train part dans moins d'une heure.”
Perséphone sortit. Le lendemain elle regagnait Paris.
Il était impossible de prendre la place d’une autre, de prendre l’homme d’une autre. Il était même impossible d’essayer plusieurs amours. L’époque n’était pas à la liberté.
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